Mémoires d'outre-tombe. monsieur (suite 3)
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A quelques milles de Buffalo, droite, et toujours en remontant le canal, est le chemin qui conduit à Niagara. Il est tracé sur les bords du lac Erie; et l'on trouve là des voitures qui vous mènent en moins de deux heures au village de Manchester, bâti presque au bord de l'abîme : c'est là que j'ai donné mon second rendez-vous à M. de Chateaubriand.
Cette fois, c'est tout de bon ; il ne s'agit plus de rire : il a vu la cataracte : que dis-je? il l'a vue et revue ; il l'a examinée du haut en bas, et même de bas en haut, à telles enseignes qu'il lui est arrivé deux accidents très-graves, dont je ne tarderai pas à dire quelques mots, et dont le dernier a eu pour résultat de le porter assez rudement jusqu'au fond de l'abîme. En conséquence, il nous a donné, des chutes, non pas seulement une description, mais deux descriptions, dont , au risque de tomber dans quelques répétitions (Voy. p. 25), je réunirai ensemble les principaux traits, afin d'en faire un tableau complet, auquel l'auteur ne pourrait rien ajouter, et dont il ne pourra m'accuser d'avoir rien retranché.
« Cette fameuse cataracte est la plus belle du « monde connu : elle est formée par la rivière Niagara, qui sort du lac Érie et se jette dans le lac Ontario, s'annonçant AU LOIN par d'affreux mugissements. A environ neuf milles de ce dernier lac, se trouve la chute : sa hauteur perpendiculaire est d'environ deux cents pieds1 ; mais ce qui contribue à la rendre si violente, c'est que, DEPUIS le lac Érie jusqu'à la cataracte, le fleuve ARRIVE, toujours en déclinant par une pente rapide, dans un cours de près de six LIEUES, en sorte qu'au moment même du saut, c'est moins un fleuve qu'une mer impétueuse, dont les cent mille torrents se pressent à la bouche béante d'un gouffre. La cataracte se divise en deux branches, et se cOURBE en un fer à cheval d'environ un DEMI-MILLE de circuit. Entre les deux chutes s'avance un énorme rocher2 CREUSÉ EN DESsous, qui pend, avec tous ses sapins3, sur le chaos des ondes. La masse du fleuve, qui se précipite au midi, SE BOMBE et s'ARRONDIT comme un vaste cylindre, au moment qu'elle quitte le bord, puis se déroule en nappe de neige, et brille au soleil de toutes les couleurs du prisme. Celle qui tombe au LEVANT4 descend dans une OMBRE EFFRAYANTE : on dirait une colonne d'eau du déluge. Des arcs-en-ciel sans nombre se courbent et se croisent sur l'abîme, dont les terribles mugissements se font entendre à SOIXANTE MILLES à la ronde. L'Onde, frappant le roc ébranlé, rejaillit en tourbillons d'écume, qui , s'élevant au-dessus des forêts, ressemblent aux fumées épaisses d'un vaste embrasement ; des rochers DÉMESURES et GIGANTESQUES, taillés en forme de fantômes, décorent la scène sublime ; des noyers sauvages, d'un aubier rougeâtre et écailleux, croissent chétivement sur ces squelettes fossiles...» Irai-je jusqu'au bout? (En vérité, quoique je ne fasse que répéter ici ce que j'ai déjà dit, j'ai quelque confusion de le redire...)1 « On ne voit auprès aucun animal vivant, hors des aigles qui, en planant au-dessus de la cataracte où ils viennent chercher leur proie, SONT ENTRAINÉS par le courant d'air, forcés de descendre en tournoyant au fond de l abîme; et des carcajoux (animaux vivants s'il en fût) , se suspendent par leur longue queue à l'extrémité d'une branche abaissée, pour saisir les cadavres brisés des ours et des élans, que le remole a jetés à bord ; et les serpents à sonnettes (autres animaux vivants) font entendre de toutes parts leurs bruits sinistres2.»
(1) Mieux instruit depuis, il a mis cent quarante-quatre pieds. ↩
(2) Mieux instruit depuis, il a mis une ile. ↩
(3) Mieux instruit depuis, il a mis, avec tous ses urbres, ce qui, en effet, convient mieux à une fle. ↩
(4) Il avait mis d'abord au nord. Il paraît que, depuis, il a essayé de mieux s'orienter. ↩
2) Tiré d'Atala et du Voyage au pays des sauvages. ↩
Certes, voilà une description presque aussi retentissante que la cataracte elle-même : on ne peut nier que, comme piece de rhétorique, elle n'ait des beautés, de ces beautés qui, bien qu'hyperboliques, saisissent l'imagination et donnent l'idée d'une des plus grandes scènes de la nature; et c'est en effet ce que sont ces chutes renommées. Il ne manque qu'une chose au tableau offert par M. de Chateaubriand : la vérité.
(1) Voyez page 26. ↩
Je vais donc décrire à mon tour ce phénomène extraordinaire, moi qui l'ai vu, « de mes propres yeux vu, » et qui en ai parcouru attentivement toutes les parties, mes tablettes et mon crayon à la main. Je n'ai pas, assurément, la prétention de faire assaut de belles phrases avec l'auteur d'Atala, et il me conviendra de m'exprimer simplement. Toutefois, il me sera impossible de donner à la simplicité de mes paroles la suite que j'aurais voulu y mettre, afin qu'on pût saisir d'un seul coup d'œil toutes les parties de l'objet décrit ; et il y aura nécessité pour moi d'interrompre ma description chaque fois que je me trouverai en contradiction avec mon illustre devancier: car enfin je l'ai accusé, et mon premier soin doit être de prouver la vérité de l'accusation.
Et d'abord, je ferai remarquer que M. de Chateaubriand n'indique ni la direction que suit le Niagara, soit en avant, soit après les chutes, ni le point où il était placé pour voir l'effet général de la cataracte ; et cette omission seule indique une ignorance complète de la topographie des lieux.
De son propre aveu, il y est arrivé par le territoire américain. Est-il demeuré du côté de l'abîme qui appartient à ce territoire, ou est-il passé sur l'autre bord, qui forme la limite du Canada? Dans ses anciennes éditions, on ne trouve aucune indication sur cette circonstance importante : voici ce qu'on lit dans les éditions plus modernes1 :
(1) Voyage en Amérique, page 51. ↩
« Les sauvages du saut de Niagara, dans la dépendance des Anglais, étaient chargés de la garde de la frontière du haut Canada : ils vinrent au-devant de nous, armés de flèches, et nous empêchèrent de passer.
« Je fus obligé d'envoyer le Hollandais au fort de Niagara chercher une permission du commandant, pour entrer sur les terres de la domination britannique : cela me serrait un peu le cœur (quel bel élan de patriotisme ! ) : car je songeais que la France avait jadis commandé dans ces contrées. Mon guide revint avec la permission, je la conserve encore; elle est signée : « le capitaine GORDON, » etc.,2.»
(2) Cette permission, signée du capitaine Gordon, il la conserve encore! Il nomme en outre un M. SWIFT, comme la personne à qui il avait été recommandé à Albany. Sans m'informer s'il existait alors, dans cette ville, un M. Swift, et à Niagara un capitaine Gordon, et sans m'occuper de la signature de ce dernier, je soutiens, par un argument à priori, que a cela ne peut pas être (this cannot be), parce qu'il n'est point allé à Albany, ainsi que je l'ai déjà prouvé, ni à Niagara, comme je vais le prouver tout à l'heure. C'est ainsi qu'à l'appui de la véracité de ses récits, il s'accroche au témoignage d'un certain Tulloch, qui a fait la traversée de Saint-Malo à Philadelphie avec lui, et qu'il a retrouvé, dit-il, à Londres, trente ans après. (Mémoires d'Outre-Tombe.) Mais personne n'a contesté qu'il fût allé en Amérique. Que prouve donc ce M. Tulloch? On dirait, et ceci lui arrive assez souvent, que M. de Chateaubriand prend ses lecteurs pour des imbéciles. (1848.) ↩
Il suffirait de ce petit récit pour prouver que M. de Chateaubriand n'est pas allé aux chutes de Niagara : je soutiens qu'il est faux, parce que toutes les circonstances en sont invraisemblables et à peu près impossibles : je vais le démontrer.
Il a dit lui-même, et quand il ne l'aurait pas dit, les choses n'en sont pas moins ainsi : le lac Erie, le Niagara, le lac Ontario, le Saint-Laurent, séparent le territoire américain de celui du haut Canada, par une suite non-interrompue de cours d'eau plus ou moins volumineux, qui ne peuvent être franchis, dans les endroits où ils sont franchissables, qu'avec des embarcations.
Voulant empêcher le voyageur de passer d'un territoire à l'autre, comment ces sauvages ( préposés à la garde des frontières d'une colonie anglaise ! !) s'y sont-ils pris afin d'arriver jusqu'à lui qui s'avançait vers les chutes, sur la rive opposée? Ils ont dû s'embarquer 18 milles au-dessus de ces chutes (M. de Chateaubriand nous affirmera, tout à l'heure, qu'au dessous le lac ou la rivière n'est pas navigable) , et par conséquent, pour l'empêcher, lui, de violer le territoire anglais, de violer eux-mêmes le territoire américain, où l'on aurait pu très-licitement recevoir, a coups de fusil, ces braves « guerriers » armés de flèches. Ceci fait, le grand Hollandais devait, à son tour, remonter ces 18 milles à pied ou à cheval, trouver une barque ou une pirogue toute prête pour le transporter de l'autre côté du lac, revenir par la même voie, apportant avec lui la permission, puis se rembarquer avec son patron, et toujours à 18 milles de distance, afin d'arriver après tant d'allées et de venues, à cet autre point de vue des chutes : puis il y a le retour. Or, toutes ces promenades additionnées ne font pas moins de 90 milles, sans compter la largeur du lac qu'il fallait traverser.
Cependant M. de Chateaubriand ne dit mot de tout cela : le moyen de croire qu'il eût omis des détails de cette importance, lui qui consacre des pages entières, et quelquefois avec du charme, à dépeindre et à raconter ses plus petits mouvements et les plus grandes bagatelles? A l'entendre ici, on serait tenté de croire qu'il existait sur l'abîme un pont qui conduisait à ce fort de Niagara, ou qu'on avait pratiqué, je ne sais où et comment, quelque chaussée qui y aboutissait tout aussi directement.
Du reste, pour ne pas perdre de temps en discours superflus, je déclare qu'il n'y a jamais eu de fort anglais près de l'abîme du Niagara, attendu, et je viens de le dire, qu'il est infranchissable1. Jamais il n'y eut de confusion plus inextricable que celle que fait l'illustre voyageur des lieux qui environnent la cataracte : avec lui, on ne sait où l'on est.
(1) Le premier fort que l'on rencontre est sur les bords du lac Ontario: il est maintenant abandonné et en ruines, ↩
Sur cette topographie, telle que l'a conçue et l'a décrite M. de Chateaubriand, j'ai d'autres observations à présenter, peut-être encore plus fortes et non moins concluantes : elles me sont fournies par les « Mémoires d'Outre-Tombe. »
Il n'était pas encore arrivé aux chutes ; mais lui et son guide en approchaient.
« Nous mimes pied à terre, dit-il, tirant après nous nos chevaux par la bride ; nous parvînmes à travers des brandes et des halliers, au bord de la rivière Niagara, sept à huit cents pas au-dessus du saut. Comme je m'avançais incessamment, le guide me saisit par le bras : il m'arrêta au rez même de l'eau, qui passait avec la vélocité d'une flèche; elle ne bouillonnait point; elle glissait en une seule masse sur la pente du roc. Son silence formait un contraste saisissant avec le fracas de sa chute. » (Ici, et à l'appui, un passage de l'Écriture, auquel je n'ai pu m'empêcher de sourire). « Mon guide, ajoute-t-il, me retenait toujours, car je me sentais pour ainsi dire entraîné. Après un quart-d'heure de perplexité et d'une admiration indéfinie, je me rendis à la chute, etc. »
Ce mouvement impétueux, ou, pour mieux dire frénétique d'un homme qui, pour admirer plus à son aise les beautés d'une rivière, est tenté de se jeter dedans, m'a rappelé un mot assez célèbre :& « du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas. » Ce pas, j'ai bien peur qu'en cette circonstance, l'illustre voyageur ne l'ait franchi.
Mais où ne montera pas ce ridicule, si je prouve qu'il n'y a pas un mot de vrai dans tout ceci ?
Si l'on n'a point oublié ma première lettre, on peut se rappeler (p. 25) que mon vieux ami avait été frappé de ce passage où, commençant la description de la cataracte, M. de Chateaubriand semblait faire entendre qu'avant de se précipiter dans les chutes, le Niagara se séparait du lac Erie. Dans la seconde description, plus développée que la première, ceci paraît encore plus explicitement exprimé. Il y est écrit : « Depuis le lac Érie jusqu'à la cataracte, le FLEUVE arrive toujours en déclinant par une pente rapide, dans un cours de près de six LIEUES, etc.» Enfin, dans le passage des « Mémoires d'Outre-Tombe » que je viens de citer, l'illustre voyageur dit formellement « qu'ils parvinrent, lui et son guide, au bord du Niagara. » Si j'entends le français, ces divers passages veulent dire que la rivière se séparait du lac à environ six lieues de distance, et ne peuvent avoir un autre sens.
Eh bien ! on ne commit jamais plus lourde bévue. Mon vieux ami l'a déjà indiqué; et le moindre géographe sait que, du moment où le Niagara entre dans le lac, leurs eaux se confondent ensemble jusqu'aux chutes ; et que c'est là seulement qu'après le saut, la rivière reparait dans l'abîme qui la reçoit pour la conduire au lac Ontario.
Ce n'est pas tout ; et comme s'il eût fait une gageure de dire absolument le contraire de ce qui est, arrivé au bord de la rivière du côté américain, il la fait « couler sur le roc et avec la vélocité d'une flèche,» tandis que, de ce côté, le lac qui coule sur un fond glaiseux, a, comparativement à son autre bord, très-peu de profondeur, et y coule avec très-peu de rapidité, ce qui est prouvé par une expérience curieuse qui en a été faite, et dont je vais parler tout à l'heure : il me suffit ici d'avoir constaté le fait.
J'arrive maintenant à la description de la cataracte; et jusqu'à ce que j'aie obtenu une preuve claire et nette que M. de Chateaubriand est passé sur la rive opposée, je reste avec lui sur la rive américaine. Or, de ce côté, il n'a pu voir qu'imparfaitement l'une et l'autre chute : on sait que je n'avance rien sans preuves.
Le lac Erie, dont la direction est au Nord-Ouest, forme un coude avec l'abîme au fond duquel coule le canal du Niagara, lequel se dirige vers le Nord, inclinant même un peu à l'Est. En avançant vers les chutes sur le territoire américain, on a ce lac à gauche ; et arrivé sur le bord de l'abîme, le spectateur se trouve presque placé au-dessus de la petite chute. Celle-ci se précipitant, et de même à sa gauche, sur une ligne légèrement ondulée jusqu'à Goat-Island (l'île de la Chèvre) par laquelle elle est séparée de la grande chute, rencontre, à peu de distance de cette île, un petit îlot qui la divise en deux jets1. La ligne droite se continue dans la largeur de Goat-Island, dont l'extrémité borde l'abîme, se prolonge encore de l'autre côté et sur la grande chute, dans un espace d'environ cinquante pieds, puis, tout à coup, cette ligne forme une courbe rentrante qui, dans son vaste développement, va toucher la rive du Canada. Cependant le lac qui, de ce côté, semble poursuivre son cours au Nord-Ouest, revient sur lui-même un peu au delà de cette courbe, et y apporte une énorme masse d'eaux, par lesquelles sont refoulées celles qui déjà s'y précipitent de toutes parts. Ainsi cette grande chute a deux directions : la première au Nord-Ouest qui est celle du lac ; la seconde et la plus considérable au Nord-Est, qui est celle du canal ; et s'il était permis, en décrivant un aussi grand spectacle, de se servir d'une comparaison vulgaire, je dirais qu'un bâton recourbé à l'un de ses deux bouts, représente exactement l'espace sur lequel se développent les deux chutes et l'île qui les sépare. Ainsi donc, placer ces deux chutes, l'une au Levant, l'autre au Midi, comme le fait M. de Chateaubriand, c'est déjà faire un premier aveu qu'on n'a pas vu, même en peinture, l'objet que l'on décrit ; ajouter que la grande chute qui, de sa courbure intérieure, a reçu le nom de Horse-Shoe (Fer à cheval) se BOMBE et s'ARRONDIT comme un vaste cylindre, c'est donner une seconde preuve qu'on ne parle que d'après de vagues récits, mal compris, recueillis de côté et d'autre, et qu'on rend plus confus encore en cherchant à leur donner de la suite et un certain arrangement. En effet, il est évident que l'illustre voyageur, ayant compris à sa manière ce qu'on lui disait d'une ligne courbe qui avait la forme d'un fer à cheval, » a appliqué à la cataracte entière ce qui n'appartient qu'à la grande chute : « La cataracte, dit-il, se divise en deux branches, et se courbe en fer à cheval, d'environ un demi-mille de circuit. »
(1) Le plus petit de ces deux jets, formant à peine la quinzième partie de la surface entière de la chute, est nommé, je ne sais pourquoi, chute Montmorency. ↩
Parlerai-je maintenant de cet énorme rocher, devenu depuis une île, et qui « creusé en dessous1, pend avec tous ses sapins ou tous ses arbres; sur le chaos des ondes? » Non, en vérité : car j'en serais trop honteux pour M. de Chateaubriand. Mais enfin cette île, dont l'escarpement descend en talus jusqu'au fond de l'abîme, et qui, par conséquent recule au lieu d'avancer, est-elle donc isolée au milieu du lac ; et un voyageur exact n'aurait-il pas dû remarquer qu'elle est entourée de plusieurs îlots de différentes grandeurs? J'en ai compté trois du côté de la grande chute et cinq du côté de la petite ; cette remarque est d'autant plus importante, que, depuis quelques années, un Américain a su en faire, avec Goat-Island, un moyen de communication jusqu'alors inespéré1.
(1) La confusion faite, à ce sujet, par l'illustre voyageur, a déjà été signalée dans ma première lettre (voyez page 27). C'est de l'autre côté de l'abîme, ainsi qu'il y est dit, et sur le territoire du Canada, à très-peu de distance de la grande chute, que se trouve cette pierre singulière connue sous le nom de Table-Rock. Dans sa surface supérieure, elle est de niveau avec le terrain environnant, et elle se projetait encore, il y a quelques années, de cinquante pieds, sur le canal du Niagara. La partie la plus saillante s'en étant depuis détachée, la saillie n'est que d'environ vingt-cinq pieds; et l'on y remarque une grande lézarde, qui donne lieu de croire que le reste ne tardera pas à s'écrouler* ↩
* En effet, depuis que j'ai quitté l'Amérique, les journaux de New-York m'ont appris que ce qui restait de Table-Rock était tombe dans l'abime. ↩
(1) L'eau étant peu profonde dans cette partie du lac, et le courant, qui, selon M. de Chateaubriand, a la vélocité d'une flèche, n'ayant pas assez de force, vis-à-vis du plus grand de ces îlots, et seulement à trois cents pas environ de le petite chute, pour entraîner des pierres d'un volume et d'un poids même médiocre, cet homme industrieux imagina un appareil très-simple, au moyen duquel il forma successivement des arches avec des pierres amoncelées et palissadées par de forts madriers ; puis il y jeta un pont de bois qui, soutenu sur huit arches ainsi construites, vint aboutir à l'îlot; et, de là, un second pont, porté sur quatre arches, vint toucher Goat-Island, dont il avait eu soin d'abord d'acquérir la propriété. On communique, par des ponts semblables, à deux petits îlots placés derrière le premier ; les autres semblent être inaccessibles. Un péage assez fort, qui se perçoit sur l'îlot intermédiaire, et dont on dit le produit considérable, a été le juste prix de cette heureuse industrie. Ce pont restera comme un monument toujours subsistant, d'un des plus gros mensonges de M. de Chateaubriand. ↩
Revenant maintenant au point de vue pris sur le territoire américain, on reconnaîtra, si je me suis bien fait comprendre, que le spectateur, ainsi placé à l'extrémité de cette ligne droite qui se prolonge par delà Goat-Island, ne peut qu'à peine apercevoir de profil la petite chute, et ne voit en même temps que la partie du Horse-Schoe qui, revenant sur elle-mème, fait face au cours du canal. Pour jouir complètement de cet étonnant spectacle, il doit descendre un escalier de bois pratiqué sur les flancs de l'abîme, et qui le conduit jusqu'au bord de la rivière; là il trouve une barque qui le transporte sur la côte du Canada; puis un chemin tracé en pente douce le portant sur la partie la plus élevée de cette côte, la cataracte entière se développe à ses yeux.
Avant d'avoir touché l'autre bord, il est déjà en face de la petite chute (petite par comparaison, car elle n'a pas, en longueur, moins de 1045 pieds français (380 yars) ; et si le Horse-Shoe n'existait pas, ce serait sans doute la plus belle cataracte qu'il y eût dans le monde. Son premier soin, s'il est plein de son Chateaubriand, comme je l'étais encore moi-même, sera de chercher cette ombre effrayante aans laquelle elle descend, et qui la fait ressembler à une colonne d'eau du déluge : or, il arrive que ses yeux peuvent à peine soutenir l'éclat de sa nappe éblouissante de blancheur, et que borde seulement, à son origine, un léger liseré d'un vert extrêmement pâle1, ce qui ne laisse pas de lui causer un certain étonnement; puis, par un mouvement de compassion à l'égard du grand écrivain, il ne peut s'empêcher de reconnaître que c'est jouer de malheur que de s'être ainsi trompé du blanc au noir, même en faisant d'un objet réel une description fantastique : il y a tant de nuances entre ces deux extrêmes ?
(1) Le peu de profondeur du lac, sur toute l'étendue de cette côte, fait que les eaux, ne s'y précipitant pas avec la même violence que de l'autre côté, tombent sur les pointes de rocher, dont la chute est hérissée; et, de là, cette blancheur de neige que présente toute sa surface. ↩
C'est alors que, portant a droite ses regards, se présente à lui un des plus grands spectacles qui aient jamais pu s'offrir aux yeux d'une créature humaine: une rivière presque entière, et une grande rivière, pressée par les eaux d'un lac qui, se confondant avec les siennes, en triplent le volume et le mouvement, laisse échapper, non pas par cent mille torrents, mais par une seule bouche dont le contour, d'une rive à l'autre, est de 1925 pieds (700 yards), cette masse effroyable d'eaux ainsi amoncelées, dans un gouffre de 130 pieds français de profondeur1. Je ne dirai pas « que l'onde frappant le roc ébranlé, rejaillit en tourbillons d'écume qui s'élève au-a dessus des forêts, comme les fumées d'un vaste embrasement, » parce que cela n'est pas vrai, ni peut-être possible; mais j'atteste ce que j'ai vu : c'est que telle est la violence de la chute, que les eaux qui en jaillissent s'élancent dans l'atmosphère en pluie si fine et à une hauteur si prodigieuse, que, vaporisées dans ces régions élevées, et devenues plus légères que l'air qui les environne, elles continuent de s'y élever, s'y transforment en vapeurs encore plus subtiles, et dans leur ascension continuelle, finissent par former, au-dessus de la chute même, un nuage qui, chassé par le vent, va se mêler aux autres nuages du ciel, ou, lorsque le ciel est pur et serein, y répand sans cesse, çà et là, de petites nuées flottantes. « C'est en nappe de neige, que i cette chute se déroule, dit M. de Chateaubriand : » En vérité, on serait tenté de croire qu'il continue sa gageure; car il ne semble pas naturel qu'on se trompe ainsi à chaque parole qu'on laisse échapper. l'Amérique septentrionale, qui, par leur étendue, peuvent être considérés comme des mers intérieures *, et dans lesquels se jettent tant et de si grandes rivières, contiennent près de la moitié de l'eau douce qui existe sur toute la surface du globe, et n'ont pas une autre issue pour rendre à la mer la surabondance de leurs eaux, ce calcul ne semblera pas exagéré.
(1) 142 pieds anglais. La chute américaine est plus élevée; sa hauteur est de 162 pieds anglais (148 pieds et demi français). Telles sont les mesures les plus exactes et les plus récentes qui aient été prises de ces deux chutes. Ainsi, ce n'est pas par son élévation que la cataracte de Niagara frappe d'étonnement; il en est d'autres, et en grand nombre, qui sont beaucoup plus hautes : c'est par la masse incomparable des eaux qui s'y engouffrent, sur une surface de 2970 pieds français (1080 yards)*, et qu'on n'évalue pas à moins de 102 millions de tonneaux par heure**. Ceci épouvante d'abord, et paraît hors de toute vraisemblance; mais si l'on réfléchit que les quatre grands lacs de ↩
* D'après ces mêmes mesures, qui en ont déterminé plus exactement les hauteurs, la largeur entière de la cataracte est de 1400 yards (le yard équivalant à 2 pieds 9 pouces français), dont 330 sont occupés par l'île a de la Chèvre, » le reste par les chutes, et dans la proportion déjà indiquée. L'ile a environ un mille de circonférence. ↩
** Cette évaluation a été faite par un Anglais (le docteur Dwight). A la partie du lac où la rapidité du courant fait cesser la navigation, ayant remarqué qu'en cet endroit le lac et la rivière avaient une largeur de 7 forlongs (1540 yards), une profondeur moyenne de 25 pieds (le pied anglais n'a que 11 pouces français), et que le courant y faisait environ six milles à l'heure, il obtint ce résultat de 102 millions de tonneaux, qu'absorbe nécessairement le gouffre dans le même espace de temps. ↩
* Le lac Supérieur, le plus grand qui existe dans le monde, a 1152 milles de circonférence La profondeur moyenne de ses caux est de 900 pieds anglais, et sa surface s'élève de 1018 pieds (idem) au-dessus du niveau de la mer. Circonférence des trois autres lacs : lac Huron, 812 milles; lac Michigan, 713 milles; lac Erie, 658 milles. ↩
Il est vrai que, dans la partie de la chute qui avoisine Goat-Island, les eaux coulant sur un fond de rochers à fleur d'eau, présentent en se précipitant, l'éclat et la blancheur de la chute correspondante; mais il n'en est pas de même des masses énormes qui s'accumulent dans le Horse - Shoe ; celles-ci se colorent en tombant, et forment, vers le milieu de la chute, de longues colonnes, non pas tout à fait si sombres qu'une colonne d'eau du déluge, mais de couleur verdâtre, que séparent entre elles des traînées d'écume qui viennent s'y fondre et en pâlir encore les teintes ; puis ce vert pâle achève de " disparaître au milieu de la vapeur bouillonnante qui s'élève du fond de l'abîme, et qui enveloppe toute cette partie inférieure de son brouillard perpétuel. Toutefois, il est à remarquer que, près de la rive du Canada, là où la courbe coupe court et reçoit les eaux refoulantes du lac, la chute reprend sa couleur de neige; et il y a lieu de croire qu'en cette partie, elle frappe sur une pointe extrêmement saillante, car elle y rebondit avec une sorte de fureur; et il en sort comme une espèce de trombe d'écume blanchissante, dont le jet se prolonge en avant à une distance assez considérable.
Telle est, dans ses principaux détails, la description de la fameuse cataracte de Niagara. Quant à son effet général, il ne me semble pas qu'il puisse être complètement exprimé dans aucune langue humaine. A son aspect, on est saisi, au plus haut
traversites
Cataviensis
degré, de cette impression d'étonnement mêlé d'effroi, qu'inspirent ces phénomènes si rares, où la nature, réunissant à la fois toute la puissance de ses forces vives et de leur action gigantesque, semble se plaire à rompre violemment les rapports établis entre elle et l'homme, et en élevant ainsi entre elle et lui, une barrière infranchissable et inaccessible, rappeler le plus audacieux au sentiment de sa faiblesse et de sa misère. Tel est ce torrent, prodigieux dans sa masse, indomptable dans son impétuosité, et que, jusqu'à la fin des siècles , aucune industrie ne pourra ni maîtriser, ni diriger1.
(1) La grande chute, ainsi que je l'ai déjà dit, ne présentant que peu de profondeur dans la partie qui touche Goat-Island, et le fond du lac y étant hérissé de rochers à fleur d'eau, on a imaginé de jeter, sur ces rochers, un pont coupé, que l'on a prolongé, au moyen d'une forte charpente, jusqu'à la naissance du Horse-Schoe; et c'est comme une espèce de galerie suspendue sur le déluge épouvantable d'eaux qui ne cessent de s'y engouffrer. Quelques personnes peuvent supporter longtemps ce spectacle. Quant à moi, j'avouerai qu'il m'a causé un tel étourdissement, qu'avant deux minutes j'ai été obligé de me retirer. J'ai vu des voyageurs qui n'osaient pas même en approcher. ↩