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L'Enchanteur 1768—1848

Monsieur (suite 3)

Deux lettres sur les voyages imaginaires de M. de Chateaubriand dans l'Amérique septentrionale · 4 min de lecture · p. 40–42 · chapitre 5 sur 14

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1849, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Cependant les abatteurs d'arbres1, qui sont aussi accourus et dont l'industrie est fort lucrative, se mettent à l'œuvre : on choisit , dans les débris tombés sous leurs cognées, des troncs et des branches pour en former des log-houses, et l'on brûle le reste. Ces log-houses sont bientôt remplacés par de jolies maisons en planches ou en charpente ; enfin, en quelques semaines, la ville est fondée, et souvent s'accroît comme par enchantement, lorsque le pays est fertile et qu'il offre de faciles débouchés. La plupart des nouveaux états de l'ouest et du sud, aujourd'hui si riches et si considérables, n'ont pas eu d'autres commencements.

(1) C'est-à-dire les Yankees dont j'ai parlé (V. p.29), hommes singuliers, à qui aucun travail de la main n'est étranger Un yankee, vu le haut prix de la main-d'œuvre et l'impossibilité pour lui d'employer des ouvriers mercenaires, défriche lui-même sa terre, bâtit sa maison, ses granges, entoure d'une enceinte un espace qui servira de parc à ses bestiaux ; forge et façonne presque tous les instruments et ustensiles dont il a besoin ; laboure, sème, moissonne; broie le maïs, cuit le pain, sale le pore dont il fait sa nourriture habituelle, trait ses vaches, presse ses fromages, élève des chevaux, tond ses moutons, va vendre ses bœufs au marché le plus prochain, etc., etc., n'ayant d'aide dans tous ces travaux que sa femme et ses enfants, s'il a le bonheur d'en avoir. On peut le considérer comme une espèce de Robinson. Du reste, imparfait dans tout ce qu'il exécute, il n'excelle que dans le maniement de la hache; et dans une semblable manœuvre, il n'est homme au monde qui puisse, je ne dirai pas surpasser, mais même égaler un yankee. On l'y exerce dès sa plus tendre enfance ; et pour lui, une hache bien aiguisée est le commencement et la fin de la civilisation. Telle est leur adresse et leur vivacité dans ce genre de travaux, que ces hommes des États du Nord, maintenant répandus partout, trouvent quelquefois leur profit à acheter des lots de terre pour les défricher et les revendre à celui qui veut les mettre en culture, à l'émigrant, par exemple, qui s'arrange aussi de ce marché, incapable qu'il est d'opérer de semblables défrichements, à moins d'un travail pénible et d'une perte de temps trop considérable. D'autres font métier de se louer, pour la coupe des arbres, aux entrepreneurs de grandes exploitations, qui, dans un tel cas, ne peuvent se passer de la hache du yankee. ↩

Eh bien ! au milieu de cette cohue d'individus, pour la plupart déserteurs de l'ancien continent, dont ils apportent avec eux tous les vices, toutes les ruses, toutes les cupidités, que devient votre touchant mélange de la vie sociale et de la vie de la nature? Quelle figure font, au milieu d'eux, ces arpenteurs qui mesurent le désert, ces arbitres qui établissent les premières propriétés, là où tout se vend aux enchères, où celui qui peut donner plus arrache la terre à celui qui offre moins ; et vos forêts livrées aux flammes, là où on ne les abat qu'à coups de hache, et vos oiseaux qui désertent leurs nids, et vos bêtes fauves qui abandonnent leurs repaires, c'est-à-dire des cavernes, des creux de rochers, dont on fait, après leur départ, des log-houses ou cabanes de bois, etc., etc.? A-t-on jamais parlé avec une assurance plus intrépide de ce dont on n'a pas la moindre notion, de ce que n'ignore pas le dernier des ivrognes, parmi nos émigrants irlandais? En vérité, cela tourne pour le moins au grotesque.

Mais surtout quelle idée heureuse d'avoir appliqué cette peinture de mœurs de l'âge d'or aux habitants du Kentucky ! Voici, pour votre édification, une petite esquisse des habitudes aimables et de l'innocente vie de ces bons Kentuckiens, esquisse dont personne n'a contesté la vérité.

« Les Kentuckiens, dit un voyageur, portent toujours avec eux un grand couteau de poche, dont ils ne manquent jamais de faire usage dans leurs querelles. On les voit habituellement assis à la porte de leurs tavernes, se balançant sur une chaise, se curant les dents avec ce couteau dont la lame n'a pas moins de six pouces de longueur, et tailladant les bancs, les poteaux et tout ce qui se trouve à leur portée. Cependant les Kentuckiens ne sont, sous aucun rapport, plus querelleurs que les autres habitants de l'Ouest ; mais quand ils ont engagé la lutte, ils s'y montrent acharnés ainsi que font beaucoup d'Américains, perçant, défi durant, coupant avec la plus grande férocité1. »

(1) The Kentuckians all carry large pocket knives, which they never fail to use in a scuffle; and you may see a gentleman stated at the tavern door, balanced on two legs of chair, picking his leeth with a knife, the blade of which is full six inches long, or cutting the benches, posts, or any thing else that may lie within his reach. Notwithtanding this, the Kentuckians are by no means more quarrelsome than other people of the Western-states; but when they do commence hostilities, they fight with great biterness, as do most Americans, biting, gouging, and cutting unrelentingly. (Farall's Rambles in America. ) Depuis, s'étant procuré des mémoires plus authentiques, M. de Chateaubriand a parlé en termes beaucoup moins obligeants de ces hon - nêtes gentlemen du Kentucky. (V. Voyage en Amérique, 91.) ↩

Vous trouvez que c'est assez, n'est-ce pas? Maintenant, s'il vous plaît, le nom de ce voyageur dont vous semblez si enthousiaste : je suis extrêmement curieux de le connaître.

Mor. - Et moi, j'ose à peine maintenant vous le nommer, quoiqu'il soit impossible que vous ne le connaissiez pas : c'est l'illustre M. DE CHATEAU-