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L'Enchanteur 1768—1848

Monsieur

Deux lettres sur les voyages imaginaires de M. de Chateaubriand dans l'Amérique septentrionale · 23 min de lecture · p. 2–21 · chapitre 3 sur 14

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1849, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Je touche à la fin de mon cinquième lustre : peut-être préféreriez-vous que je vous disse tout simplement que j'aurai bientôt vingt-cinq ans: je sens moi-même que cela vaudrait mieux ; mais, quoique jeune encore, j'ai déjà vieilli dans d'assez mauvaises habitudes dont j'ai quelque peine à me corriger. Veuillez donc accorder quelque indulgence à ma prose, lorsque vous y rencontrerez des tours qui vous sembleront un peu trop poétiques. De mon côté, j'aurai la discrétion de ne pas vous faire part de quelques vers de ma façon, dans lesquels, trop fidèle peut-être à l'école dont je viens à peine de sortir, et moitié par impuissance, mais aussi moitié par système, j'ai répandu le prosaïsme à pleines mains.

Permettez-moi de vous raconter mon histoire le plus brièvement qu'il me sera possible. J'ai été élevé dans un des colléges de Paris: j'y ai appris passablement tout ce qu'on y enseigne, excepté à ne pas croire en Dieu. C'est là un faible que je n'ai jamais pu vaincre. Sur quatre cents écoliers, comme l'ont très-justement remarqué nos aumôniers, nous étions UN que l'on pouvait véritablement accuser d'être atteint de cette manie : j'étais cet un là, je le suis encore, et jusqu'à plus ample examen, je crois en Dieu. Néanmoins, mes études achevées, voulant l'aire en toutes choses ce qui était du bon air pour un grand écolier, je suivis assidûment les cours d'un professeur d'histoire, le plus savant et le plus profond qu'il y eût alors dans le monde, au dire de tous mes condisciples, et devenu depuis, assez malheureusement pour lui, un personnage historique, lequel . démontrait publiquement à la jeunesse pensante, agissante et réfléchissante, dont j'avais l'honneur de faire partie, qu'historiquement parlant, la religion chrétienne avait eu du bon; mais qu'elle avait fait son temps, et qu'il fallait sérieusement penser à la remplacer par quelque autre chose; ce qui fait que je ne sortais guères de son cours que quasi satisfait. De là la foule m'entraînait à celui d'une autre sommité du haut enseignement, d'un discoureur merveilleux qui savait orner de toute l'abondance de ses périodes de rhéteur et de toute la flexibilité de sa phraséologie académique, ces mille trivialités littéraires qu'on rencontre partout ;

Et noyait gravement un rien

Dans un fatras de beau langage.

Toutefois, à travers ses fleurs de rhétorique, il était facile de découvrir qu'en fait de christianisme, il valait au moins l'autre, et cela me déplaisait aussi. Quant au professeur de philosophie, je ne puis vous en dire que peu de chose : lui ayant prêté l'oreille une première fois, je jugeai à propos de ne pas retourner l'entendre, n'étant pas bien sûr qu'il s'entendît lui-même; et quoi qu'il en soit, je n'eus pas de peine à démêler, à travers son singulier galimatias, que ses systèmes philosophiques n'étaient pas positivement la préparation qué j'aurais choisie à un cours de théologie. Pour professer de la sorte, ces messieurs recevaient de la part de certains ministres du roi très-chrétien, de très-forts honoraires. C'était de l'argent bien employé et bien gagné1.

(1) Le professeur d'histoire conspirait dès lors contre le gouvernement qui le payait. Je supprime ici une note où je parlais de ce personnage comme il mérite qu'il en soit parlé ; elle est maintenant inutile : Recepit mercedem suam. C'est ce qui ne manque guères d'arriver aux violateurs de ces lois saintes et fondamentales qui sont « la raison d'être » des sociétés : Rarò antecedentem scelestum Deseruit pede pona claude. On en sait quelque chose en France depuis soixante ans. (1848.) ↩

Cette trinité de parleurs, ou élégamment, ou pédantesquement, ou obscurément impies, avait achevé de me dégoûter des traditions universitaires, telles que la révolution les a faites : j'étais surtout singulièrement excédé de classique de M. le professeur d'éloquence. Or, l'école romantique venait, sinon de naître, du moins de se constituer : je m'y jetai à corps perdu ; et comme j'avais eu pour camarades de collége plusieurs des grands hommes imberbes qui, dès lors, en faisaient l'ornement et la gloire, je ne tardai pas à être initié dans ses plus profonds mystères, c'est-à-dire à être admis dans les comités secrets où, tout à la fois journalistes et auteurs, les chefs de cette régénération littéraire travaillaient à se faire un public capable de les apprécier. Dans les journaux dont ils étaient ou propriétaires, ou rédacteurs, ou amis intimes, chacun d'eux était le plus ordinairement chargé de l'examen de ses propres ouvrages. Quant aux simples postulants qui, comme moi, avaient encore leur manuscrit en poche, et ne pouvaient guères devenir illustres avant la fin de l'année courante, ils recevaient un thème chargé d'éloges effrénés ou de critiques acerbes, qu'ils étaient tenus de remplir. Je me souviens d'avoir, tout comme un autre, appelé Boileau perruque, et Racine ganache et polisson; et que, pour prix de ce gage donné aux doctrines de notre école, je fus, dans l'examen raisonné d'une kyrielle de vers (et quels vers, bon Dieu !), que j'avais publiés en forme de dithyrambe, proclamé un jeune homme plein d'avenir. Cependant, je ne laissais pas de ressentir, de temps à autre, dans le fond de mon âme, quelques légers scrupules qui ébranlaient mon intrépidité romantique. On venait d'imprimer un article commandé par l'éditeur des œuvres de Walter Scott aujourd'hui fort négligé, bientôt probablement tout à tait oublié, dans lequel ce romancier était comparé à Homère, ni plus ni moins ; et il me semblait que peut-être on était allé trop loin. Je m'étais extasié sur la sublimité des poésies d'un des chefs de cette école, lorsqu'il parlait encore français; et l'on exigeait de moi la même admiration pour ce qu'il publiait dans une langue toute de son invention. Un autre chef, qui était presque de la même force, lança dans le public une Épopée qu'on appela divine, qui peut-être était divinement écrite, mais pour moi assez peu intelligiblement. La langue qu'avait inventée le premier s'enrichissait, chaque jour, de nouvelles locutions ; et déjà les innombrables poëtes à sa suite la parlaient mieux encore queson inventeur. Tout cela, je le répète, me jetait en un certain trouble; et il m'arrivait quelquefois de convenir, dans mon for intérieur, que cette perruque de Boileau et ce polisson de Racine, quoiqu'ils fussent, en raison de leurs tre « minces génies, à une distance incommensurable de ces soleils de la littérature nouvelle dont je venais de saluer l'aurore, se faisaient pourtant mieux comprendre dans le français qu'ils avaient autrefois parlé.

Ainsi donc, tout en écrasant de mon superbe dédain ces écrivains froids, stériles, compassés, je reconnaissais qu'il n'était pas impossible de tirer quelque chose de leurs écrits, comme faisait Horace du bourbier d'Ennius. Toutes mes pensées se tournèrent alors du côté de M. de Chateaubriand. Je m'étais plongé avec délices, et presque dès l'enfance, dans l'Océan de ses fraîches idées, comme dit si bien l'auteur de la Némésis ; et je remarquais quelquefois, avec un peu d'humeur, que la nouvelle école ne l'estimait point assez. Je convenais qu'à la vérité on pouvait, de temps à autre, trouver dans ses ouvrages des pages qui rappelaient la manière de ces écrivaius proscrits du dix-septième siècle; mais enfin ces pages étaient très-rares, et il me semblait qu'à tout prendre il parlait généralement un français dont l'école romantique aurait pu s'accommoder; que la langue de l'auteur d'Atala était propre à en rendre toutes les idées, sans en excepter les plus étonnantes ; et qu'en l'adoptant comme langue fixée, on aurait peut-être l'avantage d'être mieux compris, sans courir le risque de devenir moins sublime.

J'en étais là, flottant avec lui entre le classique et le romantique, mécontent de moi et commençant à être peu content des autres. Je m'étais mis à relire les Martyrs, le Génie du Christianisme, Atala, René, même les Natchez, toutes ses œuvres enfin, toutefois, à l'exception de son Moïse, dont, pour certaines raisons, je n'achevai pas le premier acte, de ses Études historiques, et surtout de ses Mélanges de politique, où l'on trouve la Monarchie selon la Charte1. J'en étais plus que jamais enchanté, lorsque les trois glorieuses journées où il fut porté en triomphe sur les barricades, vinrent tout à coup me tirer de mon enchantement. La plupart de nos coryphées du romantisme s'en accommodaient fort : quelques-uns même prétendaient que c'était seulement à partir de cette ère nouvelle, que la France allait devenir littérairement habitable. Moi, qui avais des idées plus arrêtées en politique qu'en littérature, je pris aussitôt mon parti d'aller, du moins pour un temps, habiter ailleurs; et, résolu de ne pas même m'arrêter dans le voisinage, un voyage aux Etats-Unis d'Amérique vint tout à coup s'offrir à ma pensée comme l'entreprise la plus utile et la plus agréable qu'il me fût possible d'exécuter dans de telles circonstances. Les peintures ravissantes que M. de Chateaubriand avait faites, et de son ciel et de sa terre, et de sa lune et de son soleil, et du silence de ses solitudes et des bruits si doux et si terribles qu'on y entendait, et de ses animaux de mille formes, et de ses fleurs de mille couleurs, revinrent en foule se précipiter dans mon imagination, et si rapidement, qu'il me serait impossible de décider si ce fut l'idée de ce voyage qui les y ramena, ou si ce furent ces vives images qui me décidèrent au voyage. Je m'embarquai donc sur le plus prochain paquebot, emportant avec moi mon auteur favori : il allait devenir mon guide dans la vie active, après avoir été le charme de mes loisirs dans la vie sédentaire.

(1) Cela s'appelait ainsi en 1816; en 1850, c'était « la Charte-vérité » ; en 1848, cela s'appelle, selon le National, « la fiction stupide d'un roi constitutionnel ; ce sont a les Marionnettes constitutionnelles », a dit Robert Blum, devant ses juges. ↩

Nous eûmes une traversée superbe, presque toujours une mer doucement agitée, ce que les marins enfin appellent vent arrière; et la Providence voulut m'ôter la satisfaction de pouvoir comparer une tempête véritable aux descriptions si effrayantes qu'en fait M. de Chateaubriand. Je voyais, à peu près tous les jours, comme il lui est arrivé à lui-même, « le globe du soleil prêt à se plonger dans les vagues étincelantes, et apparaissant (quelquefois) entre les cordages du vaisseau; » mais quoique notre navire eût, de même que le sien, le balancement de la poupe (ce qui entraînait nécessairement celui de la proue), je ne me suis point aperçu que, dans ce mouvement qui ne changeait en rien notre direction, l'astre radieux parût, à chaque instant, changer d'horizon1. J'ai vu encore a quelques nuages errer ' « sans ordre dans l'Orient, où la lune montait lentement »; mais je dois avouer que ce spectacle m'a médiocrement étonné, parce que je n'ai jamais aperçu, ni sur terre, ni sur mer, des nuages qui marchassent avec ordre, soit à l'Orient, soit à l'Occident. Le prodige d'une trombe& « chargée des couleurs du prisme, formant un glorieux triangle avec l'astre du jour et celui de la nuit, et s'élevant de la mer comme une colonne de cristal qui soutient la voûte des cieux, » est encore un spectacle qui m'a été refusé dans ce malencontreux voyage; et je conviendrai que j'en ai été d'autant plus mortifié, que ceux de mes compagnons de voyage qui avaient vu des trombes, les avaient toujours vues sombres et noires comme le nuage d'où elles étaient sorties.

(1) Je dirai même que ce balancement devait être plus sensible dans notre navire que dans le sien ; car, pendant toute la traversée, nous fumes toujours poussés par un vent frais, tandis que, lorsque ce spectacle intéressant s'offrit à ses regards, il déclare « qu'il faisait un « profond calme, et que toutes les voiles étaient pliées » (Génie du Christianisme, liv. v, chap. xI). Il me semble qu'alors son navire ne devait pas bouger. ↩

Ce qu'il ne m'a point été donné de voir, et ce qu'a vu M. de Chateaubriand, était sans doute un beau spectacle. En voici le complément. Tandis que ces choses se passaient sur la mer, il entendit (c'était le soir) la cloche qui appelait l'équipage à la prière : Je me hâtai, dit-il, d'aller mêler mes vœux à ceux de mes compagnons de voyage. Les officiers étaient sur le château de poupe avec les passagers; l'aumônier, un livre à la main, se tenait un peu en avant d'eux : les matelots étaient répandus pêle-mêle sur le tillac. Nous étions debout, le visage" tourne vers la proue du vaisseau, qui regardait l'Occident.

« Des LARMES, ajoute-t-il, coulèrent malgré moi de mes paupières, lorsque mes compagnons, ôtant leurs chapeaux goudronnés, vinrent à entonner, d'une voix rauque, leur simple cantique à Notre-Dame de bon Secours, patronne des mariniers1; et tel était l'effet de ce cantiqueet de ces voix rauques, que les monstres marins, étonnés de ces accents inconnus, se précipitèrent au fond de leurs gouffres. Nos chants s'étendant au loin sur les vagues, la nuit s'approchant avec ses embûches, la merveille de notre vaisseau au milieu de tant de merveilles, un équipage religieux saisi d'admiration et de crainte, un prêtre auguste en prière2; Dieu, penché sur l'abîme, d'une main retenant le soleil aux portes de l'Occident, de l'autre élevant la lune dans l'Orient, et prêtant à travers l'immensité une oreille attentive à la voix de ses créatures, voilà ce qu'on ne saurait peindre, et ce que le cœur de l'homme suffit à peine pour sentir. s

(1) Ces larmes ne coulèrent de ses paupières que quelques années après ; car, dans ses mémoires d'Outre-Tombe, il présente ce tableau, en ce qui le touche, sous un aspect beaucoup moins dévot, et même un tant soit peu profane. Il avoue donc candidement qu'il ne se hâta point de se joindre à ces prières; qu'il ne pleura point; et que le vieil homme existant encore en lui (il était si jeune alors !), Dieu, en ce moment, l'occupait beaucoup moins « qu'une femme inconnue et les « miracles de son sourire ; que les beautés du ciel lui semblaient écloses « de son souffle, et qu'il aurait vendu l'éternité pour une de ses caresses ». Ce sont là des blasphèmes charmants, comme aurait dit le poète Gilbert : toutefois, je pense qu'il n'a été donné qu'à M. de Chateaubriand d'écrire de semblables choses avec la certitude de trouver des gens qui les admirent. (1848.) ↩

(2) C'est-à-dire l'aumônier : Un aumônier à bord d'un vaisseau marchand en 1791, la loi sur la Constitution civile du clergé étant déjà en pleine vigueur ! ceci peut paraître singulier... Était-ce un prêtre réfractaire qui se sauvait, ou quelque auguste prêtre assermenté? L'illustre voyageur aurait dû nous tirer de peine à ce sujet. (1848.) ↩

Hélas ! en 1830, on n'avait pas d'aumôniers à bord des paquebots; on n'y chantait pas de cantiques; en fait de monstres marins, je n'ai vu sortir de leurs gouffres que des marsouins dont, de temps à autre, la mer était couverte; et j'ai quelquefois entendu nos matelots chanter, ou plutôt hurler à tue-tête leurs grotesques chansons, sans que ces accents, connus ou inconnus des marsouins, les fissent rentrer dans leurs gouffres1. Je déclare en outre que cette belle image, dont l'anthropomorphisme peut sembler hasardé, et ne sera probablement pas du goût de tout le monde, que cette belle image, dis-je, « de Dieu penché sur l'abîme, et étendant les bras, d'un côté pour élever la lune, de l'autre pour arrêter le soleil, ne s'est jamais présentée à mon esprit, attendu que l'astre des jours et l'astre des nuits se levaient et se couchaient régulièrement dans leur révolution de vingt-quatre heures. En un mot, on ne fit jamais un voyage plus prosaïque.

(1) Dans ses dernières éditions, il a jugé prudent de supprimer les monstres marins. Il a fait, non moins prudemment et en assez grand nombre, d'autres changements et suppressions : J'aurai occasion d'en indiquer encore plusieurs. (1848.) ↩

« Enfin, me disais-je en entrant dans le magnifique port de New-York », cette terre variée et féconde va me dédommager des ennuis de cette mer monotone et stérile, comme l'appelle si justement le vieil Homère (HóvTOy ἀτρύγετον). Après avoir pris un moment de repos au milieu de cette agitation continuelle que me présente la métropole du nouveau monde et dont je suis déjà fatigué, j'irai chercher le mouvement et la vie dans ses solitudes profondes, et des spectacles ineffables en parcourant ses fleuves et en gravissant ses montagnes ! » A peine arrivé, je me préparai donc à partir; et j'allai faire mes adieux à la seule personne que je connusse dans cette grande cité.

C'était un vieux émigré des premiers jours de la première révolution, ancien ami de ma famille, qui, ayant fait sa fortune dans ce pays et en ayant pris les habitudes, n'avait plus voulu le quitter; et qui, depuis la restauration et à chaque nouvelle que les paquebots lui apportaient de France, n'avait cessé de se féliciter du parti qu'il avait pris. Il parut surpris de mon départ si subit. « Où allez-vous donc, me dit-il, et qui vous presse tant de partir? - Je pars pour le Mississipi, lui répondis-je. - Pour le Mississipi ! mais cela ne m'apprend rien : vous allez sans doute à la Nouvelle-Orléans, ou dans quelque autre ville du Sud ou de l'Ouest. Je puis vous recommander presque partout dans ces parages, les fréquents voyages que j'y ai faits m'y ayant procuré de nombreuses relations. Quel est donc le point ou vous avez le projet de vous rendre? quelle est l'affaire qui vous y conduit?

Mor. - Je n'ai point d'affaires aux États-Unis; ce voyage n'a aucun but déterminé : je vais voir le Mississipi.

LE VIEUX ÉMIGRÉ. - Vous allez voir le Mississipi ! C'est pousser la curiosité un peu loin.

Mor. - Et qui ne serait curieux de voir, a dit notre plus illustre voyageur, « ce fleuve qui, dans un cours de plus de mille lieues, arrose une délicieuse contrée que les habitants des Etats-Unis appellent le nouvel Eden, et à qui les Français ont laissé le doux nom de Louisiane? Mille autres fleuves, tributaires du Meschacébé ( vous savez que c'est l'ancien nom de ce fleuve, et vous avouerez qu'il résonne mieux à l'oreille que celui de Mississipi), le Missouri, l'Illinois, l'Akansa, l'Ohio, le Wabache, le Tenaze, l'engraissent de leur limon, le fertilisent de leurs eaux. »

LE VIEUX ÉMIGRÉ. - y a tant de fleuves, de rivières, de courants d'eau qui se jettent dans le Mississipi, que j'ai peine à comprendre que, sur six que vous me nommez, vous en ayez choisi deux qui ont une autre direction. Le Wabash (et non Wabache) est un des affluents de l'Ohio. Quant au Tenaze, un Américain vous dirait qu'il n'y a point ici de rivière de ce nom ; mais, accoutumé que je suis à la manière dont la plupart des voyageurs français prennent des notes, je vois que c'est le Tennessee que l'auteur de votre itinéraire a voulu dire. S'il en a estropié le nom, il lui a plu aussi d'en changer le cours : car, pour m'exprimer à sa manière, c'est encore un des tributaires de l'Ohio. En ce qui concerne cette délicieuse contrée, à qui les Français ont donné « le doux nom de Louisiane, » il est bon que vous sachiez que la fièvre jaune y a fait son nid, et y renouvelle régulièrement tous les ans ses ravages ; que dès que l'été s'annonce, ses riches habitants s'empressent de fuir les vapeurs empestées qu'il y apporte, et les nuées d'insectes dévorants dont il l'enveloppe. La soif de l'or peut seule la faire habiter, même pendant l'hiver : c'est une terre à sucre et c'est tout dire. Rien de plus riche en effet et de mieux cultivé que les environs de la Nouvelle-Orléans et toute la rive humide, basse et plate du Mississipi, qui s'étend à plus de cent mille au nord de cette ville. Mais, à mesure que l'on avance, ces apparences de richesse et de culture diminuent, et alors commencent les interminables forêts au milieu desquelles ce fleuve est comme encaissé. Dans ce nouvel Eden, où jamais Européen n'avait imaginé de mettre le pied, on rencontre maintenant, depuis l'heureuse invention des bateaux à vapeur, des bûcherons établis à des distances calculées, pour renouveler la provision de bois dont ces innombrables bateaux font une continuelle et prodigieuse consommation : pauvres gens qui, a peine abrités dans de chétives cabanes qu'emportent quelquefois les débordements du fleuve, vivent de ce travail pénible et peu lucratif, pour mourir bientôt consumés par la fièvre. C'est le spectacle de misère le plus pénible qu'il soit possible d'imaginer.

Mor. - D'interminables forêts ? Sans doute sur la rive orientale, et nous en reparlerons tout à l'heure ; mais « sur le bord occidental, et par un admirable contraste, des savanes se déroulent à perte de vue. Leurs flots de verdure, en s'éloignant, semblent monter dans l'azur du ciel, où ils s'évanouissent. On voit, dans ses prairies sans bornes, errer à l'aventure des troupeaux de trois à quatre mille buffles sauvages. Quelquefois un bison, chargé d'années, fendant les flots à la nage, se vient coucher parmi les hautes herbes dans une île du Meschacébé. A son front armé de deux croissants, à sa barbe antique et limoneuse, vous le prendriez pour le dieu mugissant du fleuve, qui jette un regard satisfait sur la grandeur de ses ondes et la sauvage abondance de ses rives. ›

LE VIEUX ÉMIGRÉ. - Les bisons voyagent toujours en troupes : je n'ai jamais eu occasion de voir qu'un bison chargé d'années ou dans la fleur de ses ans, se soit séparé de sa bande pour venir à la nage se coucher, ou pour mieux dire se vautrer dans le limon de quelque île du Mississipi. Ceci même me semble fort. Quoi qu'il en soit, je ne vous chicanerai pas sur votre vieux bison, et peut-être même 2 cause de cette mythologie nouvelle dans laquelle votre voyageur en fait une caricature du bœuf Apis, ou mieux du taureau divin de l'Achélous : elle présente en effet une bouffonnerie dont on peut s'amuser un moment. Mais vous en croirez sans doute un homme qui, grâce aux bateaux à vapeur, a descendu et remonté dix fois le Mississipi, lorsqu'il vous dira que cette description, en partie rédigée sur des renseignements vagues et inexacts, faite en partie d'imagination, manque entièrement de justesse. y a, sans doute, des savanes de ce côté du fleuve, mais il offre aussi d'immenses forêts, et le contraste n'est ni aussi complet, ni aussi remarquable que vous le supposez. Dans ces savanes, il y a indubitablement de nombreux troupeaux de buffles sauvages, de même que dans toutes les prairies de nos déserts, et on le peut affirmer sans prendre la peine d'y aller voir : il suffit d'ouvrir un dictionnaire d'Histoire naturelle. Ainsi donc, sans nous appesantir sur ce détail à peu près insignifiant, constatons que ce qui domine l'Ouest, ce sont des forêts, puis à l'Est encore des forêts; et que, de quelque côté que l'œil se porte, il se trouve arrêté, et pour ainsi dire emprisonné dans des forêts.

Mor. - Mais aussi quelles forêts !... « Suspendus sur le cours des ondes, groupés sur les rochers et sur les montagnes, dispersés dans les vallées, des arbres de toutes les formes, de toutes les couleurs, de tous les parfums, se mêlent, croissent ensemble, montent dans les airs à des hauteurs qui fatiguent les regards1. Les vignes sauvages, les bignonias, les coloquintes, s'entrelacent au pied de ces arbres, escaladent leurs rameaux, grimpent à l'extrémité des branches, s'élancent de l'érable au tulipier, à l'alcée, en formant mille grottes, mille voûtes, mille portiques. Souvent égarés d'arbre en arbre, ces lianes traversent des bras de rivière, sur lesquels elles jettent des ponts et des arches de fleurs. Du sein de ces massifs embaumés, le superbe magnolia élève son cône immobile surmonté de ses larges roses blanches : il y domine dans la forêt, et n'a d'autre rival que le palmier, qui balance légèrement auprès de lui ses éventails de verdure. Une multitude d'animaux, placés dans ces belles retraites par la main du Créateur, y répandent l'enchantement et la vie. De l'extrémité des avenues on aperçoit des ours enivrés de raisins qui chancellent sur les branches des ormeaux ; des troupeaux de cariboux se baignent dans un lac ; des écureuils noirs se jouent dans l'épaisseur des feuillages; des oiseaux moqueurs, des colombes virginiennes de la grosseur d'un passereau, descendent sur les gazons rougis par les fraises; des perroquets verts à tête jaune, des piverts empourprés, des cardinaux couleur de feu, grimpent en circulant autour des cyprès; des colibris étincellent sur le jasmin des Florides, et des serpents oiseleurs sifflent, suspendus aux dômes des bois en s'y balançant comme des lianes. s

(1) Dans son « voyage en Amérique » qui, de son propre aveu, n'est, en grande partie, qu'une compilation de je ne sais combien d'autres voyages, M. de Chateaubriand dit que cette rive est rase et marécageuse, à quelques exceptions près » (p. 100). -Il se trouve aussi « que la rive opposée n'est plus aussi belle. » Dans un endroit du livre, l'eau du Mississipi est troublée et tumultueuse (p. 98); dans un autre, elle est pure et tranquille (p. 94.) Choisissez. ↩

LE VIEUX ÉMIGRÉ. - J'ai déjà eu l'honneur de vous dire, mon cher monsieur, que le trait caractéristique des bords du Mississipi est d'offrir partout un terrain plat et uni, rarement interrompu par ce que les habitants du pays appellent des Bluffs, ou petites collines qui s'élèvent à de grands intervalles sur cette surface immense, pour bientôt y disparaître. Supprimez done, s'il vous plaît, ces arbres de toutes formes et de toutes couleurs, que vous groupez sur des rochers et des montagnes imaginaires, que vous dispersez dans des vallées qui n'ont jamais existé. On y trouve en effet une plante parasite et grimpante, connue dans la Louisiane sous le nom de mousse d'Espagne, qui s'attache à presque tous les arbres, et, suspendue à leurs rameaux, y forme des festons qui ne sont pas sans élégance; mais elle a l'inconvénient de leur donner à tous l'aspect monotone du saule pleureur. Nous supprimerons done, si vous voulez bien le permettre, ces portiques, ces grottes, ces voûtes de verdure, dont votre baguette magique embellit ces solitudes; et je crois devoir vous faire observer que, quand bien même vous auriez là des lianes assez flexibles pour vous donner, à volonté, de semblables décorations, ce serait trop exiger de leur souplesse que de prétendre leur faire traverser des bras de rivière, et y jeter des ponts et des arches de fleurs. Un élève en botanique vous affirmerait que la chose est impossible. Je ne suis • pas bien sûr qu'il ne se soit pas trompé sur ces arbres qu'il énumère et qu'il groupe avec tant d'élégance ; mais ce sont là des bagatelles auxquelles je ne m'arrêté point. Je sais bien que, dans notre vieille Europe, la vigne se marie souvent à l'ormeau; et que c'est là une image gracieuse dont nos poëtes ont usé et abusé : ici la vigne sauvage s'attache sans choix à toute espèce d'arbres. On y trouve partout des ours, et en très-grande quantité : s'enivrent-ils de ce fruit au point d'en perdre la tête et de ne pouvoir plus se soutenir? c'est ce que je n'ai jamais pu apercevoir à travers des avenues « qui n'ont jamais été percées. » Les gazons sont-ils rougis par les fraises? je l'ignore encore, et comme elles abondent dans toutes nos forêts, je n'y reconnaîtrais pas un signe caractéristique de celles qui bordent le Mississipi; mais ce que je sais de science certaine, c'est qu'il n'y a pas « un seul perroquet vert à tête jaune, ou de quelque couleur que ce puisse être, » sur les bords de ce fleuve. Permettez-moi de douter aussi des cariboux, « qui se baignent dans un lac, » attendu que, ni à l'Est, ni à l'Ouest, il n'y a de lacs visibles à l'œil du navigateur, dans toute l'étendue de ses côtes, et ceci jusqu'à ses embouchures, espèce de Delta, auquel des multitudes de marais, de lacs, d'anses, de lagunes, donnent un aspect qui mérite d'être remarqué.

Mor. — Tout ce que vous me dites me jette dans un grand étonnement; mais enfin le Mississipi est le Père des eaux, comme l'appellent les Indiens, et l'aspect de son cours est un spectacle merveilleux. Quand tous les fleuves qui lui apportent le tribut de leurs ondes, sont gonflés des déluges de l'hiver; quand les tempêtes ont abattu des pans entiers de forêts, le temps assemble sur toutes les sources les arbres déracinés ; il les unit avec des lianes, il les cimente avec des vases, il y plante de jeunes arbrisseaux et lance son ouvrage sur les ondes. Charriés par les vagues écumantes, ces radeaux descendent de toutes parts au Meschacebé ; le vieux fleuve s'en empare et les pousse à son embouchure pour y former unenouvelle branche. Par intervalle, il élève sa grande voix, en passant sous les monts; il répand ses eaux débordées autour des colonnades des forêts et des pyramides des tombeaux indiens. C'est le Nil des déserts. Mais la grâce est toujours unie à la magnificence dans les scènes de la nature; et tandis que le courant du milieu entraîne vers la mer les cadavres des pins et des chênes, on voit, sur les deux courants latéraux, remonter, le long des rivages, des îles flottantes de pistia et de nénuphar, dont les roses jaunes s'élèvent comme de petits pavillons. Des serpents verts, des hérons bleus, des flamants roses, de jeunes crocodiles s'embarquent passagers sur ces vaisseaux de fleurs; et la colonie, déployant au vent ses voiles d'or, va aborder endormie dans quelque anse retirée du fleuve. »