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L'Enchanteur 1768—1848

Quelques sites dans l'intérieur des Florides

Deux lettres sur les voyages imaginaires de M. de Chateaubriand dans l'Amérique septentrionale · 3 min de lecture · p. 118–120 · chapitre 12 sur 14

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1849, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Ceci bien établi, bien connu, voilà M. de Chateaubriand identifié avec Bartram ; Bartram et lui ne font plus qu'un : c'est au pluriel qu'il va parler maintenant, et avec l'aplomb d'un homme sûr de son fait.

Ils partent donc, et encore en bateau : «Nous sommes, dit-il, poussés par un vent frais ; la rivière va se perdre dans un lac qui s'ouvre devant nous, et qui forme un bassin d'environ neuf lieues de circonférence. Trois îles s'élèvent au milieu de ce lac : nous faisons voile vers la plus grande, où nous arrivâmes vers huit heures du matin. »

Excursions dans cette île : le poétique prosateur en décrit, comme il sait décrire, les arbres, les plantes, les oiseaux, les poissons ; il y voit un soleil couchant d'autant plus admirable qu'il a quelque air de ressemblance avec celui qu'il nous a déjà si magnifiquement dépeint : car la lune, touchant à l'horizon opposé, semble reposer immobile sur les côtes lointaines1. Attentif à ces grands et gracieux spectacles, il ne manque pas de nous faire savoir que toutes ces descriptions « sont de lui : » Eh ! qui pourrait en douter ?

(1) Voyez page 11. ↩

De retour au campement, il fait un repas excellent, un repas « digne d'un roi» (c'est le second qu'il fait de la sorte)2. Inutile de dire que Bartram « soupe avec lui. »

«Le lendemain, avant le lever du soleil, nous avons quitté l'île, traversé le lac, et nous sommes rentrés dans la rivière par laquelle nous étions descendus. La chaleur était accablante : nos canots prenaient l'eau, le soleil ayant fait fondre la poix du bordage; il nous venait des bouffées brûlantes du Nord. Nos coureurs nous prédisaient un orage.»

(2) « Aussi étais-je bien plus heureux qu'un roi, s'écrie-t-il. Si « le sort m'avait placé sur le trône, et qu'une révolution m'en eût « précipité, au lieu de traîner ma misère dans l'Europe, comme « CHARLES et JACQUES, j'aurais dit aux amateurs : - « Ma place vous « fait envie : Hé bien ! essayez du métier; vous verrez qu'il n'est pas si « bon. Égorgez-vous pour mon vieux manteau; je vais jouir, dans les « forêts de l'Amérique, de la liberté que vous m'avez rendue. » Heureusement, pour son compagnon de voyage, qu'il ne lui attribue pas une part dans ce petit discours, lequel, à mon avis, est le point culminant de la déraison. ↩

Les voyageurs ont passé une nuit pénible sur une presqu'île formée par des marais. Au matin, la brise leur a manqué : il n'ont pu atteindre un village indien situé à quelques milles de distance : ils ont été obligés de débarquer sur la pointe d'un cap couvert d'arbres, « d'où nous commandions, dit-il, une vue « immense. »

On aurait choisi la place pour voir un orage, qu'on n'aurait pu l'avoir plus favorable : aussi M. de Chateaubriand ne pouvait manquer de nous donner une représentation nouvelle de ce grand spectacle : « il appelle à lui le tonnerre et ses roulements ; des tonnerres répondent à des tonnerres ; des nuages pressés les uns sur les autres, forment une immense colonne ; un déluge de feu d'abord : ensuite un voile d'eau qui unit les nuages à la terre, lorsque les cataractes de l'abîme se sont ouvertes, etc., etc. » Cette tempête peut être mise au nombre des meilleures qu'il ait jamais composées.

Passant du grave au doux, il finit par nous offrir la peinture du pays enchanteur habité par les Creeks, la confédération des Muscogulges, des Siminoles et des Chiroquois. Cette fois-ci, un peu à l'aide de Bartram (et il ne prétend pas le contraire), il nous dira le nom et la situation des villages de ces peuplades, et nous tracera le cours de leurs rivières. Cuscowilla, village siminole, est situé sur une chaîne de collines graveleuses, à quatre cents toises d'un lac. Il serait difficile d'imaginer rien de plus beau que les environs d'Apalachucla (la ville de la paix). A partir du fleuve Chata-Uche, le terrain s'élève en se retirant à l'horizon du couchant, et formant des terrasses posées les unes sur les autres, ce qui, vu la variété des arbres qui les couronnent, produit l'effet le plus pittoresque.

Ici finit presque aussi brusquement que dans le journal sans date et sans même qu'il se soit donné le temps de faire ses adieux à Bartram, ce qu'il a plu à l'illustre écrivain de nous faire connaître de son voyage dans cette vaste contrée qu'on appelle les