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L'Enchanteur 1768—1848

Monsieur (suite 2)

Deux lettres sur les voyages imaginaires de M. de Chateaubriand dans l'Amérique septentrionale · 22 min de lecture · p. 22–39 · chapitre 4 sur 14

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1849, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

LE VIEUX ÉMIGRÉ. - Depuis que cette cOnversation a commencé entre nous, j'ai fait mes efforts pour garder mon sérieux : permettez-moi maintenant de rire, parce qu'il m'est impossible de m'en empêcher. Vos îles flottantes avec leurs voiles d'or, votre colonie de serpents, de hérons, de flamants et de jeunes crocodiles, qui s'embarquent ensemble pour aller former une colonie sur les rives lointaines, ne passeraient pas même dans une fable de la Fontaine; et, avant de les associer ensemble, le grand sens du Bonhomme l'aurait fait s'informer si du moins on les rencontrait dans le même pays. Ses informations lui auraient appris, qu'à la vérité, on trouve une nombreuse population de serpents et de crocodiles sur les bords du Mississipi : c'est là même un des agréments de ce Nil des déserts ; mais que là, ainsi que dans toute l'Amérique septentrionale, on ne trouve pas plus de «lamants roses » que de perroquets à tête jaune, et que les hérons bleus dont on n'a jamais eu non plus connaissance en ces contrées, n'ont été placés dans ce conte des Mille et une Nuits que pour y être assortis avec les serpents verts. Il est vrai que le cours de ce fleuve est très-rapide, et qu'il charrie une grande quantité d'arbres, que ses débordements et ceux des fleuves dont il reçoit les eaux déracinent et lui apportent sans cesse, ce qui rend sa navigation extrêmement périlleuse; il est vrai encore qu'il les entraîne jusqu'à son embouchure, toutefois sans élever sa grande voix en passant sous les monts, puisque nous sommes déjà convenus « qu'il n'y avait pas de monts.» Là, il arrive quelquefois que plusieurs de ces arbres, accrochés ensemble par leurs ramaux et chargés de débris de toute espèce, offrent de loin l'aspect d'îles flottantes ; mais de près, c'est un spectacle hideux ; plus hideuse encore est l'approche de l'embouchure de ce roi des fleuves ; les bords en sont si extraordinairement abaissés qu'ils se confondent avec ses eaux ; c'est comme une espèce d'océan bourbeux, au milieu duquel s'élèvent, d'espace en espace, des masses de boue, qui forment une autre espèce d'îles également affreuses à voir, sur lesquelles volent et se reposent des troupes nombreuses de pélicans. Sur ces bancs de limon poussent quelquefois de larges touffes de jonc d'une proportion colossale, retraite accoutumée des crocodiles. On navigue ainsi au milieu de la fange jusqu'à la Nouvelle-Orléans. Plus de cent milles au delà, les bords du fleuve, plus bas que ses eaux, sont défendus par une levée qui les préserve de l'inondation. On y aperçoit, grâce à la main de l'homme, des traces de la végétation brillante du sud des Etats-Unis; mais pas un seul site où l'on pût découvrir ce que les peintres appellent un second plan. Plus loin, l'aspect change, comme je l'ai déjà dit, et une végétation sauvage et surabondante succède à ces plaines nues et en quelque sorte désolées ; mais ce sont toujours les mêmes eaux bourbeuses, c'est toujours un air épais et mal-sain Tel est le Mississipi, que les Indiens ont honoré du nom de Père des eaux, que les nouveaux habitants de l'Amérique ont plus justement nommé the Deadly streem (le fleuve qui donne la mort) ; tetle est votre terre délicieuse, tel est votre Eden.

Mor. - Je n'étais qu'étonné tout à l'heure : main tenant je demeure confondu. Quoi ! c'est là cette Amérique tant vantée, cette terre vierge encore, qu'il fallait voir, disait-on, pour se faire une idée de la puissance de la nature abandonnée à elle-même, et avant que la main de l'homme en eût rapetissé les proportions! Certes, me voilà bien désenchanté; et non-seulement je n'ai garde de m'embarquer pour le Mississipi ; mais, jusqu'à mon retour en France, je me décide même à ne pas sortir de l'enceinte de New-Yorck.

LE VIEUX ÉMIGRÉ. - Votre imagination est vive, à ce qu'il me paraît : elle vous emporte déjà à l'autre extrémité. Pour m'être moqué de vos descriptions pompeuses de ce fleuve, empruntées à quelque honnête voyageur, qui bien certainement n'en a jamais approché, ou qui a voulu se moquer des gens, est-ce à dire qu'il n'y a en Amérique ni hautes montagnes, ni rivières agréables, ni sites pittoresques, rien enfin qui mérite d'être vu? Je vous assure, au contraire, que tout cela se trouve en ce pays. Me rappelant que ce voyageur, ou soi-disant tel, a nommé plusieurs des rivières qui se jettent dans le Père des eaux, j'ai déjà remarqué qu'il fallait avoir la main bien malheureuse pour choisir le Mississipi, lorsque l'Ohio et ses bords enchantés se présentaient si naturellement à lui. A la vérité, on n'y trouve pas tout ce qu'il prétend avoir vu, à gauche et à droite de l'autre fleuve, parce que cela ne se trouve nulle part; mais tout ce que la nature sauvage - peut offrir de riche, de grand, de varié, de gracieux, y a été répandu, pour ainsi dire, à pleines mains; et ce n'est pas sans raison que les Américains, de qui le Mississipi a reçu un si vilain surnom , ont donné à l'Ohio le doux nom de la Belle rivière (the beautiful). Mais, sans aller si loin, montez sur le bateau à vapeur qui est à cinquante pas d'ici et qui part tous les matins : il vous portera jusqu'à Al-• bany, vous faisant parcourir, en quelques heures, plus de soixante milles sur l'Hudson ; et je ne crains pas de vous dire que, dans ce court trajet, surtout en avant de West-Point, vous rencontrerez quelques points de vue vraiment admirables. De là, remontant encore le fleuve jusqu'au grand canal (Erie canal), vous y trouverez un grand nombre d'embarcations (Canal boats) qui, au milieu de quelques paysages, dont l'aspect, sans avoir rien d'extraordinaire et de saisissant, a de la grâce et de la variété, vous conduiront à l'un des plus grands et des plus prodigieux spectacles qu'il ait été donné à l'homme de voir.

Mor. — Ah ! je devine : la cataracte de Niagara ! elle sort du lac Erie et se jette dans le lac Ontario, s'annonçant de loin par d'affreux mugissements. Sa hauteur perpendiculaire est de cent quarante-quatre pieds. Depuis le lac Erie jusqu'au saut, le fleuve arrive toujours en déclinant par une pente rapide, et au moment de la chute, c'est moins un fleuve qu'une mer dont les torrents se pressent à la bouche béante d'un gouffre. »

LE VIEUX ÉMIGRÉ. - J'ai déjà deux observations à vous faire sur le commencement de cette description : d'abord, elle semblerait donner à entendre qu'il y a quelque séparation entre le lac et la rivière un peu avant la chute1, tandis que l'un et l'autre ne cessent pas d'être confondus ensemble. Ensuite il est peut-être impropre de comparer à un gouffre à bouche béante, le canal dans lequel se précipitent les eaux du Niagara, puisqu'il n'est que la continuation de cette rivière jusqu'au lac Ontario:

(1) Dans ma seconde lettre, on verra que c'était ainsi que l'entendait Fillustre voyageur. ↩

Moi. - La cataracte se divise en deux branches et se courbe en fer à cheval.

LE VIEUX ÉMIGRÉ. - Ceci est vague et manque d'exactitude : n'importe, continuez.

Mor. - « Entre les deux chutes s'avance une île creusée en dessous, qui pend avec tous ses arbres sur le chaos des ondes. La masse du fleuve qui se précipite au Midi... »

LE VIEUX ÉMIGRÉ. - Au Midi ! pardon de VOUS avoir encore interrompu.

Mor. - « Qui se précipite au Midi, s'arrondit en un vaste cylindre, puis se déroule en nappe de neige et brille au soleil de toutes les couleurs. Celle qui tombe au Levant descend dans une ombre effrayante : on dirait une colonne d'eau du déluge. Mille arcs-en-ciel se courbent et se réunissent sur l'abîme; l'onde frappe le roc ébranlé, rejaillit en tourbillons d'écume, qui s'élèvent au-dessus des forêts, comme les fumées d'un vaste embrasement. Des pins, des noyers sauvages, des rochers tailles en forme de fantômes décorent la scène; des aigles entraînés par le courant d'air, descendent en tournoyant au fond du gouffre, et des carcajoux se suspendent par leurs longues queues au bout d'une branche abaissée, pour saisir dans l'abîme les cadavres brisés des ours et des élans... » Eh bien?

LE VIEUX ÉMIGRÉ. - Continuant de Vous parler avec ma franchise accoutumée, je vous dirai que, de tout ce qu'il y a de curieux à voir dans ce pays, la cataracte de Niagara est peut-être la seule chose que je n'aie pas visitée ; et peut-être encore est-ce parce que ce voyage, hérissé en quelque sorte de périls et de difficultés avant l'achèvement de notre grand canal, est devenu comme une espèce de promenade, que j'ai négligé jusqu'à présent d'y aller, me promettant, de jour en jour, de ne pas quitter le monde avant d'avoir joui d'un aussi grand spectacle ; et peut-être aussi m'en fournirez-vous une agréable occasion, si vous me permettez d'en faire le pèlerinage avec vous.

Mais si je n'ai pas vu ces chutes merveilleuses, j'en ai mille fois entendu parler, et assez pour pouvoir donner à votre voyageur de nombreux et cruels démentis.

La cataracte se divise effectivement en deux branches ; mais il n'y en a qu'une qui soit arrondie en « fer à cheval : » c'est la plus considérable et la plus belle.

L'île de « la Chèvre » (Goat island) qui sépare les deux chutes, n'est point creusée en dessous; et sa pointe est solidement appuyée sur un prolongement de rocher. Il a évidemment confondu ici, dans ses notes, cette pointe de Goat island avec le rocher connu sous le nom de pierre plate (table rock), lequel s'élève, sur la terre ferme, du côté opposé.

Le fer à cheval (horse-schoe) ne se précipite point au Midi, mais au Nord; il ne s'arrondit point en cylindre, un cylindre étant partout convexe, et un fer à cheval étant concave dans un de ses contours. Je vois que l'auteur de la description, ayant entendu prononcer horse-shoe, a supposé que ce mot exprimait la forme extérieure du fer à cheval, et l'aura ainsi porté sur ses notes sans en demander davantage : c'est tout simplement de l'étourderie.

La petite chute (petite comparativement), celle qui tombe sur la rive américaine, est tournée au Couchant et non au Levant1. Elle ne coule point dans « une ombre effrayante; » et c'est au contraire celle des deux qui a le plus d'éclat, ce qui résulte de certains accidents qu'il est inutile d'expliquer ici : je m'en tiens à l'effet. Je n'ai point entendu dire qu'il y eût, sur ces nappes d'eau, de milliers d'arcs-en-ciel. On en admire un sur le horse-schoe, lequel, selon le point de vue où l'on est placé, semble se multiplier.

(1) Ici le vieux émigré se trompe lui-même sur la véritable direction des deux cataractes, et son erreur sera relevée dans la lettre suivante; ce qui ne veut pas dire que l'illustre voyageur ne se soit pas encore plus mal orienté. ↩

Ceci pourrait suffire pour rendre au moins douteux le voyage de votre touriste à Niagara. Ce doute se présente encore à l'esprit, lorsqu'il peint « ces tourbillons d'écume qui s'élèvent au-dessus des forêts, et ces rochers taillés en fantômes, » un si admirable tableau étant plutôt rapetissé qu'agrandi par de semblables exagérations. Mais ce qui change le doute en certitude, ce sont « ces aigles entraînés en tournoyant dans l'abîme, et ces carcajoux qui se pendent par la queue, et ces cadavres d'ours et d'élans, » enfin toute cette scène de désolation et de carnage dont il fait le dernier acte de son drame pittoresque. Si j'ai de bons mémoires, ce n'est pas l'habitude des ours et des élans de s'abandonner au courant du lac Erie, pour être jetés dans l'abîme du Niagara. Depuis la création, il n'est pas arrivé qu'un aigle, entraîné par le courant d'air, soit descendu en tournoyant au fond du gouffre ; et ce qui rend ceci absurde jusqu'à l'extravagance, c'est que, dans ce même gouffre où le plus puissant et le plus rapide des oiseaux est contraint de s'abattre, une force irrésistible l'y précipitant, un carcajou, animal qui n'est guère plus gros qu'un blaireau1, se tienne suspendu par la queue à une branche d'arbre, capable, en même temps, d'enlever avec ses pattes et ses griffes des animaux trois et quatre fois plus gros que lui ! c'est une honte d'écrire de semblables choses. Toutefois ce n'est plus votre voyageur qui se moque ainsi des gens. C'est probablement quelque Yankee2 auprès de qui il sera allé chercher des renseignements, et qui se sera moqué de lui.

(1) Sur le carcajou ou glouton, consulter un dictionnaire d'Histoire naturelle. ↩

(2) On appelle ainsi les habitants du nord des États-Unis, maintenant répandus partout, et plus particulièrement ceux du Connecticut. Ils sont renommés pour leur finesse et leur astuce, non-seulement en affaires, mais dans toutes les relations de la vie : ce sont les Normands du pays. J'en reparlerai tout à l'heure. ↩

Oserais-je maintenant vous demander, sans être trop curieux, quel est l'auteur de tant de phrases si pompeusement cadencées dont, depuis près d'une heure, vous charmez, plus ou moins, mes oreilles?

Mor. - Je pensais qu'à l'éclat du style et à la grandeur des images, vous l'auriez d'abord reconnu ; mais, avant de vous le nommer, permettez-moi de vous citer encore deux passages qui ont un grand charme, et surtout un accent de vérité qui vous réconciliera, je l'espère, avec lui. Sa parole ne s'élève pas toujours à une aussi haute poésie: il sait, au besoin, prendre tous les tons; et voici d'abord le récit d'une simple rencontre qu'il fit, comme il le dit lui-même, au milieu des solitudes américaines.

« Un matin, dit-il, que je cheminais lentement dans les forêts, j'aperçus venant à moi un grand vieillard à barbe blanche, vêtu d'une longue robe, lisant attentivement dans un livre, et marchant appuyé sur un bâton; il était tout illuminé par un rayon de l'aurore, qui tombait sur lui à travers le feuillage des arbres ; on eût cru voir Thermosiris sortant du bois sacré des Muses, dans les déserts de la haute Egypte. C'était un missionnaire de la Louisiane : il revenait de la Nouvelle-Orléans, et retournait aux Illinois, où il dirigeait un petit troupeau de Français et de sauvages chrétiens. Il m'accompagna pendant plusieurs jours : quelque diligent que je fusse au matin, je trouvais toujours le vieux voyageur levé avant moi, et disant son bréviaire en se promenant dans la forêt. Ce saint homme avait beaucoup souffert ; il racontait bien les peines de sa vie : il en parlait sans aigreur, et surtout sans plaisir1, mais avec sérénité : je n'ai point vu un sourire plus paisible que le sien. Il citait agréablement et souvent des vers de Virgile, et i mème d'Homère, qu'il appliquait aux belles scènes qui se succédaient sous nos yeux, ou aux pensées qui nous occupaient. Il me parut avoir des connaissances en tout genre, qu'il laissait à peine apercevoir sous sa simplicité évangélique. Comme « ses prédécesseurs les apôtres, sachant tout, il avait l'air de tout ignorer. Nous eûmes, un jour, une conversation sur la révolution française, et nous trouvâmes quelque charme à causer des troubles des hommes dans les lieux les plus tranquilles. Nous étions assis dans une vallée, au bord d'un fleuve dont nous ne savions pas le nom, et qui, depuis nombre de siècles, rafraîchissait de ses eaux cette rive inconnue : j'en fis faire la remarqueau vieillard, qui s'attendrit; des larmes lui vinrent aux yeux à cette image d'une vie ignorée, sacrifiée dans les déserts à d'obscurs bienfaits. »

(1) « Il en parlait (de ses peines) sans aigreur et surtout sans plaisir Ii - J'avoue, qu'après y avoir réfléchi, il m'a été impossible de comprendre quelle a été ici la pensée de l'auteur : « Sans AIGREUR! » Mais quel est l'homme apostolique vraiment digue de ce nom, dont l'âme se soit jamais aigrie au souvenir de peines qu'il est allé chercher lui-même, et sur lesquelles on peut dire qu'il a compté comme sur un des moyens les plus sûrs de sa sanctification? « SURTOUT sans PLAISIR ! » Quoi ! il avait renoncé à cette joie que Jésus-Christ lui-même a commandée à ses apôtres, alors que, les envoyant « comme des brebis au milieu des loups, » il leur disait : « Vous serez « bienheureux, lorsqu'à cause de moi les hommes vous auront maudits, vous auront persécutés, et auront dit faussement toute sorte de « mal contre vous. Réjouissez-vous, et tressaillez de joie, parce qu'il « vous est réservé dans les cieux une récompense très-abondante. » (Matt., v.) Je ne vois pas qu'une semblable joie eût pu altérer en rien la sérénité de ce saint vieillard*. ↩

* Cette petite anecdote est tirée du Génie du Christianisme, dont, à mon avis, elle caractérise fort peu le génie. Aujourd'hui que je suis parvenu à peu près à la maturité de l'âge, il me prend'envie de hasarder mon jugement sur cet ouvrage célèbre, qu'autrefois j'ai beaucoup admiré, et qui a eu l'immense avantage de paraître à propos ; je le formulerai en peu de mots : Plan mal conçu, si même l'on peut dire qu'il ait un plan; détails souvent oiseux, quelquefois périls; faible en histoire ; plus faible encore en philosophie; dans sa partie théologique, un livre, enfin, qui n'a jamais été pris au sérieux par les maîtres de la science, quoiqu'il assure, dans ses mémoires d'Outre-Tombe, avec son intrépidité accoutumée, et en face du clergé catholique, qu'il connaissait les PÈRES, a beaucoup mieux qu'on ne les Connaît aujourd'hui. » Proh pudor ! Bouchez vos oreilles à ces blasphèmes, graves feuilletonistes, qui, tout dernièrement, avez comparé cette œuvre à l'Imitation. L'IMITATION ! Savants et pieux feuilletonistes, l'avez-vous jamais lue? (1848.) ↩

Eh bien ! que pensez-vous de ce morceau ?

LE VIEUX ÉMIGRÉ. - Ce que j'en pense, le Voici : et puisque vous le présentez sous deux aspects, et comme modèle de style, et comme un récit qui semble porter en lui tous les caractères de la vérité, je « le considérerai sous ces deux rapports.

Je vous dirai d'abord que cette simplicité apparente n'est pas exempte d'affectation. C'est une chose qui ne me semble pas de très-bon goût, de faire une espèce d'auréole d'un rayon de l'aurore à un prêtre chrétien, à un homme apostolique, pour lui donner quelque ressemblance avec un prêtre d'idoles, à qui nécessairement l'avantage reste dans une semblable comparaison. J'ajoute que, dans ce récit, tout court qu'il est, se fait remarquer un travail assez pénible de l'esprit, lequel consiste a chercher dans les objets qu'on a sous les yeux et qu'on dépeint, des allusions ou des oppositions, sous l'enveloppe desquelles se revêtent de couleurs plus ou moins brillantes, des pensées quelquefois fausses, souvent communes, et qui, sans cet artifice, ne vaudraient presque pas la peine d'être exprimées1. Tel est mon jugement littéraire sur ce passage, jugement que je suis loin de présenter comme irréformable : car il y a bien longtemps que j'ai perdu de vue mes études classiques ; et vous me demanderiez vainement de vous citer un seul vers de ces deux princes de la poésie grecque et latine, dont ce bon missionnaire paraissait savoir les ouvrages par cœur.

(1) Il est difficile, selon moi, de toucher plus juste que ne le fait ici mon vieux ami : c'est là, en effet, sauf quelques rares exceptions, le caractère des écrits de M. de Chateaubriand : abondance et richesse des images ; faiblesse et indigence des pensces. ↩

Sous le second rapport, je suis plus sûr de mon fait ; et je vous déclare hardiment qu'il n'y a pas un mot de vrai dans cette petite historiette.

Moi. - Et vos raisons, s'il vous plaît, pour n'y pas croire ?

LE VIEUX ÉMIGRÉ. - En quel temps votre Voyageur fit-il cette rencontre? donne-t-il, à ce sujet, quelques indications ?

Mor. - Non ; et j'avoue que sa coutume est rarement d'en donner sur les épisodes de ses voyages ; mais ceci ne peut être arrivé qu'en 1791 ou 1792 au plus tard.

LE VIEUX ÉMIGRÉ. - Ainsi donc, il y à peu près quarante ans1 que, dans ces forêts vierges qui bordent le Mississipi, dans ces forêts maintenant encore si sauvages, alors mille fois plus étendues, plus impénétrables, plus horribles à voir, et où le plus intrépide chasseur n'oserait, aujourd'hui même, et dans presque toutes leurs parties, se hasarder, sans s'être bien orienté et sans être muni d'une boussole, sous peine de n'en pouvoir sortir à moins de quelque miracle, c'est là, dit-il, qu'il cheminait lentement, comme il l'aurait pu faire dans le parc de Saint-Cloud ou dans la forêt de Fontainebleau : c'est là qu'il rencontrait un promeneur encore bien plus étonnant, lequel avait commencé sa promenade à la Nouvelle-Orléans, pour l'achever au travers de ces forêts, chez les Illinois, c'est-à-dire à quelques trois cents lieues du point de départ !

(1) Le lecteur voudra bien ne pas oublier que cette conversation avait lieu en 1830. ↩

Les voilà donc qui voyagent de compagnie, pendant plusieurs jours, et parlant tantôt grec, tantôt latin. Le soir, il paraît que quelque fée bienfaisante leur faisait préparer des gîtes, un souper plus ou moins passable, et enfin des lits où il était possible de se coucher et de dormir : car, « quelque matinal « qu'il fût, il trouvait le vieux voyageur levé avant « lui, qui se promenait en disant son bréviaire, » et toujours sans sortir de ces abominables et impénétrables forêts. Enfin, ils arrivent dans une vallée (nous sommes convenus qu'il n'y avait ni monts, ni vallées, le long du Mississipi), au bord d'un fleuve « dont « ils ne savaient pas le nom ». Sur ce fleuve qui, depuis un grand nombre de siècles, rafraîchissait de ses eaux des rives inconnues, ils font les réflexions les plus attendrissantes ; je ne m'y arrête point ; et, considérant le côté sérieux de cette rencontre, je demande (ce n'est pas au missionnaire que je m'adresse, et j'ai mes raisons pour le mettre hors de cause, mais à votre éloquent voyageur), je lui demande, dis-je, comment tous les deux s'y sont pris pour traverser ce fleuve, ses eaux ne s'étant pas sans doute ouvertes, et par un autre coup de baguette, pour leur livrer passage : je lui demande enfin, généralisant la question, quels moyens son imagination a pu lui fournir pour traverser encore, avec ce bon vieillard, les innombrables cours d'eau qui se jettent dans le grand Meschacebé, depuis la Louisiane jusqu'aux pays des Illinois (où vivaient ensemble des sauvages chrétiens et une petite colonie de Français, ce qui n'est guère moins étonnant que le reste) ; car enfin, ces cours d'eau, ils ne les ont pas sans doute enjambés? Il n'est pas là pour me répondre; mais, si vous le savez, dites-le moi.

Mor. - Vous vous riez de mon voyageur et de mon ignorance. Toutefois, permettez-moi de vous faire observer que c'est le missionnaire qui seul est parti de la Louisiane, et qu'il l'a rencontré sur la route.

LE VIEUX ÉMIGRÉ. - A quel point, s'il vous plaît? Mor. - Il ne le dit pas, et par conséquent je l'ignore1. Toutefois, je présume que c'était à peu près à moitié chemin, et qu'il revenait du Kentucky, où il avait assisté à l'un des spectacles les plus intéressants que lui aient offerts ses voyages.

(1) Depuis, ayant lu avec plus d'attention, et appris par ma propre expérience, à mieux apprécier les écrits de M. de Chateaubriand, j'ai remarqué ce qui n'échappe point ici à la sagacité de mon vieux ami, c'est-à-dire ce vague dans lequel il semble envelopper à dessein tout ce qui le touche particulièrement dans ses voyages. Si l'on excepte sa traversée de France en Amérique, où l'on trouve quelques indications de dates, de relâches, de fortunes de mer, jamais de date, jamais de journal de route, d'itinéraire de ses pérégrinations dans l'intérieur du continent. Parle-t-il des voyages des autres: dès qu'il copie, les itinéraires, les dates, les noms des voyageurs se pressent sous sa plume. Place-t-il, dans ses tableaux, un missionnaire de son invention : il le nomme le père Aubry; et en effet, il n'y a pas d'inconvénient à lui créer un nom. Mais voilà qu'il rencontre un missionnaire véritable, avec lequel il fait route pendant plusieurs jours, et dans une grande intimité : eh bien ! nous ne saurons ni la date de cette rencontre, ni le point où elle s'est faite, ni la congrégation à laquelle il appartient, toutes choses qui devaient naturellement et même nécessairement entrer dans sa narration. de reviendrai sur cette singularité dans ma seconde lettre. (1848). ↩

LE VIEUX ÉMIGRÉ. - Quel était ce spectacle?

Mor. - Des populations se portaient alors vers ce territoire fertile, qui commençait à peine à être habité ; et c'est de ces premières colonies qu'il nous a tracé une admirable peinture.

« Là, disait-il, régnait le mélange le plus touchant de la vie sociale et de la vie de la nature ; au coin d'une cyprière de l'antique désert. on découvrait une culture naissante : les épis roulaient à flots d'or sur le tronc des chênes abattus, et la gerbe d'un été remplaçait l'arbre de dix siècles. Partout on voyait les forêts livrées aux flammes, pousser de grosses fumées dans les airs, et la charrue se promener lentement dans les débris de leurs racines. Des arpenteurs, avec de longues chaînes, allaient mesurant le désert, et des arbitres établissaient les premières propriétés. L'oiseau cédait son nid ; le repaire de la bête fauve se changeait en une cabane ; on entendait gronder des forges ; et les coups de la coignée faisaient, pour la dernière fois, mugir des échos qui allaient eux-mêmes expirer avec les arbres qui leur servaient d'asile. »

LE VIEUX ÉMIGRÉ. — A merveille ! de plus en plus fort : Et il a vu tout cela dans le Kentucky ?

Mor. - Mais qu'y a-t-il donc là d'invraisemblable? Dans une société naissante, ce mélange de la vie sociale et de la vie de la nature me semble.....

LE VIEUX ÉMIGRÉ m'interrompant - Eh ! de grâce, n'allez pas plus loin. Partout où j'ai voyagé, chez les sauvages comme chez les peuples civilisés (et les pires sont assurément les sauvages), j'ai toujours rencontré la vie sociale à différents degrés, sans qu'il me soit jamais venu à l'esprit qu'elle fût contre-nature; laissons donc, pour le moment, cette question sur laquelle vous me paraissez avoir de bien jeunes idées, et qui, controversée entre nous, pourrait nous mener un peu loin; et revenons à cette tirade de votre voyageur, la dernière que je veuille écouter, je vous en avertis : car je ne vous cacherai pas que ma patience est à bout. Auparavant, quelques mots d'explication.

Voici, il est bon que vous le sachiez, comment les choses se passent, lorsqu'il s'agit d'attirer des populations de toutes langues et de tous pays, telles qu'en renferment les États-Unis, dans un espace quelconque, compris entre certaines limites.

L'érection en territoire est son premier degré d'aggrégation à la confédération. C'est le congrès qui l'accorde sur la demande du gouvernement, demande presque toujours provoquée par les intrigues secrètes des grands spéculateurs de terres. L'organisation d'un territoire se compose d'un gouverneur, d'un conseil législatif, d'un pouvoir judiciaire, le tout à la nomination du président de l'Union ; de plus, d'un délégué chargé de représenter au congrès les habitants de la nouvelle colonie, mais sans voix délibérative. Je supprime ici, comme tout à fait. mutiles, beaucoup de détails sur les attributions de ces diverses autorités.

Cette première création est suivie de ce qu'on appelle un land-district, c'est-à-dire de la division des terres, qui, toutes, sont la propriété des États-Unis, et vendues par des commissaires du land-office, nommés par le gouvernement. Cette division se fait par carrés de six milles, sous la direction d'un arpenteur général, qui d'abord a soin de tracer, au milieu de la forêt, un point central, emplacement d'une ville à bâtir, et destinée pent-être à devenir, quelque jour, la capitale d'un nouvel état.

C'est à ce point central qu'affluent, de toutes parts, les spéculateurs, les planteurs (si c'est un pays à esclaves, c'est-à-dire, situé dans le Sud, comme le Kentucky, par exemple), les petits fermiers, les artisans , en même temps les autorités constituées, législateurs, juges, collecteurs, puis la troupe famélique des médecins et des avocats, etc. La législation s'assemble dans une cabane de branchages, en attendant qu'on lui ait élevé une demeure digne d'elle, qui recevra, comme partout, le nom magnifique de Capitole. Les terres sont mises à l'enchère, ou, pour mieux dire, s'agiotent au milieu des manœuvres astucieuses des grands spéculateurs et de milliers de petits brocanteurs. Les premiers édifices qui s'élèvent sont des granges, décorées du nom d'auberges et de tavernes.