Mémoires d'outre-tombe. monsieur (suite 4)
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Ce spectacle effrayant et majestueux a aussi sa grâce : dans le brouillard humide qui s'élève du fond de l'abîme, se forme, lorsqu'il est frappé des rayons du soleil, un arc-en-ciel qu'on peut dire multiple, car il se retrace sans cesse aux yeux du spectateur, sous quelque point de vue qu'il soit placé. A mesure que le soleil monte, on le voit baisser graduellement, jusque dans la partie inférieure des chutes. C'est dans la partie la plus élevée de cette pluie ascendante, qu'il apparaît au soleil levant ; et c'est alors, surtout, qu'on peut juger de la force de réaction qui la porte ainsi dans les airs, car, en ce moment, la courbe agrandie de cet arc se dessine fort au-dessus des arbres les plus élevés du paysage environnant. Tel est cet effet prismatique ; et c'est encore une exagération d'avoir dit : « que des arcs-en-ciel sans nombre se courbent et se croisent sur l'abîme. » Mais si M. de Chateaubriand exagère d'un côté, il retranche quelquefois d'un autre, ce qui, néanmoins, ne fait pas compensation. Par exemple, comment se fait-il qu'amateur comme il l'est des beaux clairs de lune , il ait négligé d'aller contempler le phénomène singulier de l'arc-en-ciel lunaire qui se forme au-dessus du Horse-Shoe, lorsque l'astre des nuits est dans son plein et le ciel dans toute sa pureté? Cet arc, absolument sans couleur, présente dans sa courbure une zone d'une teinte pâle et vaporeuse, qu'il aurait pu comparer à quelque chose, peut-être au voile aérien d'un fantôme de jeune fille, qui apparaît à son bien-aimé au milieu des ombres mystérieuses de la nuit, peut-être à mieux encore : car que ne sait-il pas faire des clairs de lune, de leurs accidents, et généralement de tout ce qui tombe sous sa plume et dans le domaine de son imagination?
Mais, parmi tant de licences que se permet ici cette imagination luxuriante, il en est une que je ne puis lui passer : ce sont les MUGISSEMENTS et les ROULEMENTS de la cataracte. « Avant d'arriver aux chutes, dit-il, les eaux qui se précipitent s'annoncent au loin par d'affreux MUGISSEMENTS1 : » (au LOIN, car il place le commencement des rapides à six lieues environ au-dessus de la cataracte). Les mugissements, incomparablement plus terribles, qu'elles font éclater en s'y précipitant, se font entendre SOIXANTE MILLES à la ronde. » Oui, à soixante milles; et nous avons vu que, pour son propre compte, il en en a entendu les roulements à une distance de NEUF LIECES (vingt-sept milles)2. Enfin, le bruit d'un parc d'artillerie ne serait que celui d'une brise légère, comparé à ce tonnerre épouvantable ; et le village de Manchester, qui touche presque les bords de l'abîme, ne doit être habité que par des sourds.
(1) Qu'on relise le passage des mémoires d'Outre-Tombe, que j'ai cité quelques pages plus haut, on y verra « qu'avant les chutes, l'eau « glissait en une seule masse sur la pente du roc ; son SILENCE formait « un contraste saisissant avec le fracas de la cataracte, etc. » L'illustre voyageur a oublié ici, comme en tant d'autres endroits, ce qu'il avait écrit auparavant. Que de fois on pourrait lui appliquer ce vers de Corneille : « Il faut de la mémoire, alors qu'on a menti. » ↩
Or, si nous rentrons dans le vrai, nous trouverons que la navigation ne finit, sur le lac, qu'à la petite ville de Chippawa, située sur la côte occidentale, à DEUX, MILLES environ des chutes : là commence seulement à se faire sentir le courant et une légère agitation de l'eau. Cette agitation va sans cesse augmentant jusqu'aux chutes, et toutefois sans produire autre chose qu'un de ces bruits sourds que des eaux qui déclinent sur un fond rocailleux nous ont fait mille fois entendre. Enfin elles arrivent à la cataracte et s'y précipitent : le bruit qu'elles font alors est grand, sans doute ; mais j'en atteste tous les voyageurs qui ont visité Niagara, ce bruit est loin, bien loin d'être en proportion avec le reste de la grandeur du tableau ; et l'on s'étonne qu'il soit si fort au-dessous de l'idée qu'on s'en était faite avant d'être arrivé sur les lieux. Il n'est pas tellement violent que, même à dix pieds du Horse-Shoe, on ne puisse converser, sans même élever beaucoup la voix. Dans l'auberge de Manchester, qui n'est éloignée que de quelques portées de fusil, il faut prêter l'oreille pour l'entendre. J'ai suivi, sur les bords de l'abîme, le canal de la rivière jusqu'à près de trois milles au-delà des chutes : de là je les voyais encore, mais je ne les entendais plus : car je n'avais garde de les confondre avec le murmure des nouveaux rapides que forme ici le Niagara ; et revenant ensuite, par une traverse, sur le grand chemin qui me ramenait au village, à un mille de distance de l'auberge, par un ciel serein et au milieu d'une entière solitude, je n'entendais rien , absolument rien1.
(2) Voyez page 65. ↩
(1) En ce qui concerne le Horse-Schoe, ce bruit, si peu en rapport avec sa masse, s'explique par l'impétuosité même du torrent, dont les eaux jaillissent, au-delà du rocher, jusque dans le gouffre même des eaux inférieures, auquel on donne environ 1200 pieds de profondeur . ↩
Toutefois, ces tonnerres qui se prolongent à soixante milles de distance pour M. de Chateaubriand (1), lorsque nous autres faibles mortels, les
Ce qui le prouve, c'est que la chute américaine, dont le mouvement et la masse sont comparativement si faibles, fait entendre des bruits beaucoup plus éclatants, parce qu'elle tombe plus perpendiculairement et sur le rocher même.
On peut pénétrer dans l'espace vide que laissent entre elles et le roc les eaux jaillissantes de la grande chute, lorsqu'on a le soin prudent de s'y faire accompagner par des guides, qui stationnent dans une maisonnette de bois située près de Table-Rock. Ils vous affublent d'un vêtement de taffetas gommé, et vous introduisent, en vous tenant par la main, dans la caverne formée par cette immense voûte liquide. En y entrant, on est d'abord frappé par un vent assez violent pour couper la respiration. Il faut ne pas s'en effrayer, surmonter cet obstacle, et avancer l'espace d'environ trente pas, sans regarder autour de soi. Alors, on commence à respirer, et l'on y voit même assez clair pour lire une gazette. La plus grande distance où l'on ait pénétré dans cette caverne, est de 153 pas; et il n'y a qu'un seul des guides actuels qui soit allé jusque-là.
(1) L'impartialité dont je fais profession m'oblige de présenter ici une réflexion favorable à M. de Chateaubriand. Les facultés physiques et morales d'un homme tel que l'auteur du Génie du Christianisme, ne doivent pas être calculées d'après la faible portée de celles des vulgaires humains; et peut-être ne doit-on pas s'étonner qu'il ait entendu, dans un éloignement de soixante milles, ce que l'ouïe des autres ne peut saisir même à la distance de moins d'une lieue, puisque lui même nous apprend qu'étant en mer, à environ cinquante lieues des côtes de la Virginie, où il n'y a pas d'aromates, une brise légère lui apporta « l'odeur aromatique » de la terre ". Avoir si bon nez à cinquante entendons à peine à une demi-lieue, peuvent passer pour chose ordinaire et commune, ou du moins légèrement hyperbolique auprès de « ces rochers démesurés et gigantesques, taillés en forme de fantômes, de ces aigles entraînés par le courant d'air, et forcés de descendre au fond de l'abîme en tournoyant, et surtout de ces carcajoux qui, suspendus par leur queue à des branches, se baissent pour saisir les cadavres brisés des ours et des élans, que le remole jette au bord. » Mon ami, le vieux émigré, a déjà fait bonne justice de ces absurdités1. J'y ajouterai quelques traits pour compléter le tableau.
* (Voyez la relation de sa relâche à l'île Graciosa, l'une des Açores). Il raconte qu'en abordant cette île (qu'on veuille bien me passer cette petite digression), il fut hélé en trois langues différentes, en portugais, en anglais, en italien, par une barque qui contenait quantité de moines, et qu'il répondit prestement, dans ces trois langnes, « qu'il était français. » Ce petit cours de philologie, ainsi établi de canot à canot, lorsqu'on a répondu à la première interpellation, faite dans une langue quelconque, est encore une de ces particularité dont il lieues, est encore plus fort qu'entendre à soixante milles. Il y a trente lieues de différence à l'avantage de l'odorat. Il est vrai que, « dans son Voyage en Amérique (dernière édition, page 19) » tous ces parfums, qui embaumaient l'air à cinquante lieues en pleine mer, se sont évanouis, ou plutôt transformés, lorsque le navire fut entré dans la haie de Chesapeake, en un petit bois de baumiers et de cèdres de la Virginie, qui exhalaient une agréable odeur autour d'une habitation située à peu de distance du rivage, et vers laquelle il avait dirigé sa première promenade. La différence de quelques toises à cinquante lieues rend la chose plus vraisemblable ; et j'adopte cette dernière version.
(1) Voyez page 29. y a peu d'exemples, et peut-être cela n'est-il jamais arrivé qu'à l'illustre voyageur. Mais il s'amuse ensuite à se moquer de ces moines, qui lui donnèrent une noble et généreuse hospitalité; à en tracer un portrait ridicule et même grotesque, ce qu'avant et après lui, ont fait un grand nombre d'honnêtes voyageurs modernes, qui payaient ainsi le bon accueil qu'ils avaient reçu dans les monastères. Je pense qu'il en eût mieux agi, s'il se fût encore singularisé dans cette circonstance. Il ne faut jamais se moquer des gens qui nous ont bien reçus, fût-ce même des moines. Ceci est raconté, avec de nombreuses variantes, dans les a mémoires d'Outre - Tombe, mais toujours avec la même a bienveillance » pour ces moines hospitaliers. ↩
Les rives du lac, les bords de l'abîme1, et toute la campagne environnante, présentent une surface où les mouvements de terre sont à peine sensibles, et dont l'aspect est celui d'un pays plat et boisé, aspect général de toute l'Amérique septentrionale. Daas ce prétendu courant d'air qui entraîne des aigles, j'ai vu se jouer de petits oiseaux qui venaient y rafraîchir leurs ailes, et certes, des colibris auraient pu y voltiger; la faible végétation qui tapisse les flancs de l'abîme, ne commence guère qu'à vingt ou trente pieds au-dessus du bord de la rivière ; et il faudrait à ces carcajoux des queues d'au moins dix aunes de long pour y saisir leur proie, si le REMOLE l'y apportait ; mais malheureusement il n'y a point de remole jusqu'à plus de trois ou quatre milles de distance2. Tout ce qui tombe dans les chutes y disparaît entièrement : ce n'est qu'au-dessous des rapides inférieurs, alors que le Niagara, faisant un coude, reprend la tranquillité de son cours avant de se jeter dans le lac Ontario, que ses eaux refoulées sur elles-mêmes forment un tourbillon connu sous le nom de Wirl-pool, où viennent s'engouftrer tous les débris précipités dans le canal par les chutes, et d'où on les voit sortır, après y avoir longtemps tournoyé. Je n'ai pas entendu dire qu'on y eût remarqué beaucoup de « cadavres brisés d'ours et d'élans. »
(1) L'abîme et ses bords, légèrement inclinés en talus, sont formés d'une pierre calcaire assez tendre, qui cède facilement à la pioche, et se divise en très-petits fragments. En suivant le cours du Niagara, cet abîme se creuse sensiblement à l'œil; et, dans certains endroits, la végétation, généralement assez faible, qui en couvre les parois intérieures, semble plus forte, et se rapprocher davantage du canal. Les rapides, qui se forment au-delà des chutes et dont j'ai déjà parlé, ont environ un mille d'étendue. ↩
(2) Les eaux sont si peu agitées à la surface du canal, et encore en raison de son immense profondeur, que la barque, qui transporte les voyageurs de l'un à l'autre bord, peut, sans le moindre risque, remonter le courant à si peu de distance de la petite chute, qu'on s'y trouve enveloppé dans la pluie fine qui rejaillit sans cesse autour d'elle. On en approche certainement à moins d'une portée de fusil. ↩
Et cependant, les aventures de M. de Chateaubriand, dans son voyage à la cataracte, sont peut-être plus terribles encore que ses descriptions : figurez-vous qu'un certain jour, il s'était rendu aux chutes, tenant la bride de son cheval (le petit cheval que vous connaissez), entortillée à son bras. Tandis qu'il se penchait pour regarder, voilà qu'un serpent à sonnettes « remua dans les buissons1 : » son cheval s'effraya, recula en se cabrant et en approchant du gouffre, et l'entraîna avec lui, vu qu'il n'avait pu dégager son bras des rênes. Déjà les pieds de devant du fougueux animal quittaient la terre; et, accroupi sur les bords de l'abîme, il n'y tenait plus que par la force des reins. C'en était fait de l'illustre voyageur, si, s'abattant en dedans par une pirouette, le quadrupède ne se fût élancé à dix pieds du bord. J'ai de la peine à bien comprendre ce mouvement; mais enfin, quelque singulier qu'il puisse être, il sauva le cheval et le cavalier.
(1) Je m'explique difficilement pourquoi l'illustre voyageur ne marche jamais, dans ces contrées, qu'entouré d'un cortége de serpents à sonnettes, qui sont, après les Indiens, ses compagnons les plus inséparables. Pense-t-il donner ainsi une idée plus saisissante des périls de sa route? Je crois qu'il se trompe; car personne n'ignore aujourd'hui que le serpent à sonnettes, l'un des plus venimeux qui existent, est, de tous, peut-être, le plus inoffensif. Jamais il n'attaque ; mais, lorsqu'on l'approche, il se redresse immobile, et avertit de sa présence par le bruissement de ses écailles, qui retentissent comme une cresselle. Aussi, loin de le craindre, les Américains s'amusent quelquefois à en faire comme une espèce de chasse, et le tuent très-facilement à coups de fusil. Comme il ne bouge pas, on peut ainsi l'ajuster à son aise. ↩
Une autre fois (et ceci eut des suites plus sérieuses), il voulut, en dépit des représentations de son guide (ce grand Hollandais que vous savez), « lequel, dans son âme (et pour la seconde fois1,) le croyait fou, » il voulut, dis-je, se rendre, au bas de la chute, par un rocher A PIC d'environ deux cents pieds de hauteur. Il conserva sa tête jusqu'à une quarantaine de pieds du fond, « la cataracte rugissant et l'abîme bouillonnant au-dessous de lui; mais là, le rocher lisse et vertical n'offrait plus, ni racines ni fentes où il pût reposer ses pieds. Il demeura deux minutes (et quelles minutes !) suspendu par la main à toute sa longueur, ne pouvant ni remonter, ni descendre, et voyant sa mort inévitable : enfin ses mains s'ouvrirent, et il tomba, « par le bonheur le plus inoui, » sur le roc vif à demi-pouce de l'abîme. Il aurait dû s'y briser mille fois ; mais il en fut quitte pour un bras cassé au-dessus du coude ; et quelques sauvages, appelés par son guide, le remontèrent, non sans peine, avec des cordes de bouleaux, et le transportèrent chez eux.
(1) Voyez page 71. ↩
Était-ce du côté du Canada, qu'il fit cette chute? lors, c'est dans les wigwaumes des Hurons qu'il fut transporté : si, de l'autre côté, dans les huttes des Iroquois. Ceci m'avait un moment embarrassé, parce que je perdais le temps à chercher, sur l'un et l'autre bord, ce terrible rocher taillé à PIC: c'était vainement que j'avais promis une récompense honnête à qui aurait pu m'en donner des nouvelles : personne ne l'avait jamais vu et n'en avait jamais entendu parler. Il est probable que, depuis le départ de l'illustre voyageur, il se sera abîmé dans les entrailles de la terre, ou qu'il aura fondu au soleil comme une montagne de glace1. Enfin, après m'être épuisé en conjectures, j'ai cru entrevoir, dans la suite de son récit, que la chose s'était passée sur le territoire américain. Ainsi, c'est dans quelque hutte iroquoise qu'il aura été recueilli.
(1) Je veux supposer un moment l'existence de ce rocher imaginaire, comme j'ai supposé celle des montagnes de l'Hudson : ce rocher est lisse, vertical, à pic, et il a deux cents pieds de hauteur : eh bien ! je ne me contenterai pas de le penser comme le grand Hollandais, je le dirai tout haut, je crierai de toutes mes forces qu'il fallait être fou et fou à lier, pour tenter une aventure devant laquelle Auriol et tous les sauteurs et voltigeurs à sa suite auraient reculé d'épouvante. Et puis, Cui bono? Qu'y avait-il à voir au fond de cet abîme? rien, absolument rien : d'en haut, cela sautait aux yeux. D'ailleurs, après être descendu, comment remonter? J'ai entendu un Américain qualifier cette Histoire (si on veut l'appeler de ce nom ) en termes que je ne veux pas répéter. Ceci est fort sans doute : les aigles et les carcajous de la cataracte ne le sont pas moins. Eh bien ! j'ai gardé à mes lecteurs, comme pour bouquet, quelque chose qui me semble encore d'une plus grande force. « Accablé par la chaleur, l'illustre et imprudent voyageur s'était jeté à la mer (tout habillé, je l'espère) du mât de beaupré du navire qui le conduisait en Amérique. Quoique la vague fût houleuse, il y jouissait des délices du bain et à une assez grande distance du bord, lorsqu'il fut averti qu'il fallait songer à la retraite par je ne sais combien de requins qui s'étaient mis à ses trousses : « nageur de première force, » il parvint sans doute à s'en tirer; mais, pour y parvenir, il ne lui fallut pas moins de dix minutes ; et pour qui connaît les requins, les deux minutes de sa suspension au rocher peuvent être considérées comme une bagatelle. Ces monstres ne firent pas comme « l'avare Achéron : » ils lâchèrent leur proie. Il était toutefois grand temps qu'il saisit le grelin qu'on lui avait jeté; et on le hissa sur le pont avec ses bras et ses jambes, mais à demi noyé (Pour les détails, V. le Voyage en Amérique, p. 17). Mon Américain traitait encore cette aventure fort brutalement. ↩
Quoi qu'il en puisse être, « il n'avait, dit-il (le ciel veillant visiblement sur lui), qu'une fracture simple au bras. Deux lattes, un bandage et une écharpe suffirent à sa guérison. Son grand Hollandais ne voulut pas aller plus loin (je n'ai pas de peine à le croire) : il le paya, et ce brave homme retourna chez lui, avec ou sans son petit cheval. Il fit un nouveau marché avec des Canadiens de Niagara, qui avaient une partie de leur famille à Saint-Louis-des-Illinois, sur le Mississipi. »
Ici FINIT le voyage de M. de Chateaubriand à la Cataracte de Niagara.
Il a écrit ce voyage, et l'a orné de toutes les richesses de son imagination et de toutes les pompes de son style, sans doute avec l'intention qu'il eût du retentissement jusque dans la dernière postérité. J'ignore ce qu'en penseront les races futures ; mais je puis, sur ce grave sujet, offrir un témoignage contemporain. I y a cinq ans, et vers l'époque de mon retour en France, j'eus occasion de voir, à Paris (c'était pendant l'hiver de 1843), l'évêque d'une des plus grandes villes de l'est des États-Unis : il me raconta que, pendant l'été de cette même année, il était allé faire un voyage à Niagara; qu'il y avait trouvé une réunion de plus de deux mille personnes, parmi lesquelles il y avait beaucoup de Français ; que la description des chutes par M. de Chateaubriand, y avait été lue, et qu'elle avait excité une
Risée générale1
(1) Pour le moment, je crois inutile de nommer ce vénérable prélat ; mais si la véracité de cette anecdote était mise en doute, je le nommerais. ↩
Mon dessein étant d'embrasser l'ensemble des voyages en Amérique du célèbre écrivain, et de n'en pas laisser échapper un seul détail de quelque importance, je terminerai cette lettre par une courte analyse et par l'examen de deux épisodes de ces courses lointaines, épisodes dont, au premier aspect, il semble difficile de se rendre compte, et qui offrent un caractère fort différent de ce qui a précédé. Toute-fois, pénétrant, autant qu'il est en moi de le faire, dans les profondeurs de la pensée et de la conscience de M. de Chateaubriand, je parviendrai, je l'espère, à dévoiler ce qu'ils ont de singulier et de mystérieux dans leur apparente simplicité.
Le premier est un de ces précieux fragments, débris des trésors que renfermait son manuscrit si malheureusement perdu.
Il est intitulé : JOURNAL SANS DATE. On pourrait y ajouter les titres suivants : « Terres inconnues ; « Rivières et forêts sans nom ; Compagnons de voyage a qu'il ne plaît pas à l'auteur de nommer. »
Cette fois-ci, nous le trouvons sur une rivière, et dans un canot qui la remonte à l'aide d'une brise légère. Il n'y est pas seul, je viens de le dire ; et ce sont des sauvages qui nous apprendront, tout à l'heure, le peu qu'il nous est donné de savoir de ceux qui l'accompagnaient. Il fait une description des bords de cette rivière, qui sont très-pittoresques.
On cherche une anse où l'on puisse débarquer : on la trouve. Le canot est tiré à terre; les uns allument le feu, les autres préparent l'ajoupa; lui, il prend son fusil et s'enfonce dans les bois voisins. Il n'y trouve rien qui vaille la peine d'être tué ou d'être décrit. Ainsi finit cette première halte, de toutes la moins poétique, et par conséquent la moins intéressante.
Le lendemain, on se rembarque de bonne heure ; on avance lentement, la brise ayant cessé. Le canal commence à devenir étroit: il est bientôt impossible de remonter plus haut en canot; et il faut nécessairement changer de manière de voyager. On tire une seconde fois le canot à terre; les voyageurs prennent leurs provisions, leurs armes, leurs fourrures pour la nuit, et pénètrent dans le bois. Maintenant l'intérêt va croître d'heure en heure.
Ils n'avancent dans ces forêts, aussi vieilles que le monde, qu'avec des peines infinies : « Partout, dit-il, il faut franchir des arbres abattus, sur lesquels s'élèvent d'autres générations d'arbres. Je cherche en vain une issue danscessolitudes : trompé par un jour plus vil,j' avance à travers les herbes, les mousses, les lianes, et l'épais humus composé des orties, des débris des végétaux ; mais je n'arrive qu'à une clairière formée par quelques pins tombés. Bientôt la forêt redevient plus sombre; l'œil n'aperçoit que des troncs de chênes et de noyers qui se succèdent les uns aux autres, et qui semblent se serrer en s'éloignant, etc. » Ne pouvant pénétrer plus avant dans ce bois, les voyageurs y ont couché.
Ici commencent les scènes fantastiques d'une nuit dont les beautés sont toutes nouvelles pour nous. Jusqu'ici les nuits américaines avaient seulement charmé nos yeux : elles vont enchanter nos oreilles. Tous ses compagnons dorment : seul, il veille. Le feu s'éteint par degrés ; un silence formidable succède à des silences, un arbre décrépit se rompt et tombe : aussitôt toutes les forêts mugissent ; mille voix s'élèvent : puis ces rumeurs s'apaisent, et , pour la seconde fois, le silence envahit tout. Mais voilà que le vent court sur la cime des arbres ; et de nouveau, des bruits succèdent à des bruits : plaintes sur plaintes, murmures sur murmures , chaque feuille parle, chaque brin d'herbe gémit. Aux sons graves de l'orgue succèdent des sons plus légers : la forêt est toute harmonie : enfin, c'est une musique aérienne qui, de même que le clair de lune déjà décrit, ne se trouve que dans les forêts du Nouveau-Monde! - D'où vient ce soupir? d'un de ses compagnons qui sommeille. - « Tu vis donc, « dit-il, tu souffres : voilà l'homme. » - Pensée profonde s'il en fat.
Le matin du jour suivant, les voyageurs descendent dans un vallon inondé : ils ne le traversent pas sans peine, et font une halte au pied d'une colline couverte de bois, qu'ils vont escalader pour découvrir la rivière qu'ils cherchent : « le chemin s'escarpe, les arbres deviennent rares ; une bruyère gluante couvre le flanc de la montagne. »
Arrivés au sommet, ils n'aperçoivent au-dessous d'eux que la cîme des arbres : ils se décident à retourner à leur bateau, perdant toute espérance de trouver un chemin dans ces bois.
Cependant, grâce à cette finesse de l'ouïe qui n'appartient qu'aux sauvages, leurs guides leur annoncent des voyageurs, encore à deux heures de marche de leur troupe, et qui s'avancent vers eux : ce sont des Indiens. Ces Indiens arrivent : ils composent une famille de trois hommes, deux femmes et un enfant ; à un enfant près, c'est le groupe que nous avons laissé dans l'autre forêt1. « Depuis deux jours, ils les entendaient marcher, et au bruit qu'ils faisaient en marchant, ils ont reconnu que c'étaient des chairs blanches2 » ; c'est ainsi que je l'ai appris moi-même.
(1) Voyez page 68. ↩
(2) C'est-à-dire des hommes blancs » d'Europe ou d'Amérique. Sur cette finesse de l'ouïe des sauvages, M. de Chateaubriand pousse ici l'exagération jusqu'à l'impossible, jusqu'à. l'absurde. C'est trop souvent l'habitude de ceux qui racontent des choses extraordinaires qu'ils n'ont pas vues. ↩
Une bienveillance mutuelle s'établit entre eux. Revenus ensemble au bateau, ils ont fait un grand feu au bord de la rivière : les femmes ont apprêté leur souper3; et le lendemain, leurs hôtes les aideront à porter leur canot à un fleuve qui n'est qu'à cinq milles de l'endroit où ils sont campés.
(3) Pendant que le souper s'apprêtait par la main des femmes, « nous autres GUERRIERS, dit-il agréablement, nous fumions et devisions ensemble. » Ainsi, il pouvait déjà deviser en langue sauvage, ce qui suppose un assez long intervalle de temps, entre ce dernier voyage, et celui qu'il avait fait aux cataractes, le grand Hollandais lui servant alors d'interprète : car cette langue, dit-on, ne s'apprend pas facilement. J'ai mes raisons pour faire cette remarque. ↩
Ici finit le JOURNAL SANS DATE.
Quoi ! au moment où les voyageurs n'avaient plus que cinq milles à franchir pour voguer sur un fleuve, qui probablementleur aurait offert de grands espaces à parcourir, des aspects nouveaux peut-être plus curieux encore, des scènes nécessairement plus nombreuses, plus variées, plus saisissantes ! mais ce voyage semble à peine commencé : comment se fait-il......? Je me propose de l'expliquer à mes lecteurs ; mais tandis que ces bons sauvages transportent le canot, M. de Chateaubriand part pour les FLORIDES, et nous entraîne à sa suite1. C'est le second épisode.
(1) Toutefois, il n'y est pas arrivé aassi rapidement que nous le pourrions croire. « Ici (et c'est lui-même qui le dit) finit le journal »; mais une feuille, détachée du précieux manuscrit, a été heureusement recueille : elle nous transporte au pied des montagnes dites Apalaches. L'illustre voyageur en fait une description si courte, que cette page peut la contenir ; puis il nous apprend qu'après cette page, et « dans celles qui sont, hélas! perdues sans retour » se trouvait un morceau assez étendu sur le cours de l'Ohio et du Mississipi, depuis Pittsbourg jusqu'aux Natchez. Le récit s'ouvrait par la description des monuments de l'Ohio. Ainsi, tenons-nous pour dit qu'il a visité tout cet immense espace de l'Ouest des Etats-Unis. ↩
Que va-t-il donc faire aux Florides? Une chose sur laquelle on pourrait épuiser toutes les épithètes accumulées par madame de Sévigné, à l'occasion du mariage de MADEMOISELLE avec Lauzun, et l'on n'exprimerait encore que faiblement ce qu'elle a d'incroyable : qu'on veuille bien ici redoubler d'attention.
Quelques lignes de préliminaire.
Il existait, au siècle dernier, un voyageur anglais nommé Bartram, qui avait visité cette péninsule, comme font tous les véritables voyageurs, donnant avec exactitude la topographie des sites qu'il parcourait, marquant la place et l'étendue des lacs, indiquant le cours des rivières, décrivant l'aspect général de la contrée, ses habitants, ses productions dans les divers règnes, etc. Son voyage est estimé.
Qu'a fait l'illustre écrivain ? il s'en est emparé, et en a traduit des fragments : « A ces extraits, dit-il, sont entremêlées mes rectifications, mes observations, mes réflexions, mes additions, à peu près comme leș notes de M. Ramon à sa traduction des Voyages de Coxe en Suisse ; mais, dans mon travail, ajoute-t-il, tout est beaucoup plus enchevêtré, de manière qu'il est à peu près impossible de séparer ce qui est de moi de ce qui est de Bartram, ni souvent même de le reconnaître. Je laisse donc le morceau tel qu'il est, sous le titre de « DESCRIPTION DE