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L'Enchanteur 1768—1848

Mémoires d'outre-tombe. monsieur

Deux lettres sur les voyages imaginaires de M. de Chateaubriand dans l'Amérique septentrionale · 22 min de lecture · p. 48–62 · chapitre 8 sur 14

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1849, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Vous m'embarrassez un peu en me demandant, sur mes voyages dans l'Ouest des États-Unis, quelques détails qui soient de nature à confirmer l'espèce d'accusation que j'ai élevée dans votre Revue, contre un autre voyageur jusqu'alors estimé comme narrateur véridique; et qui, comme écrivain, est admiré pour l'art avec lequel il a su nous rendre, en quelque sorte présents, et de même que dans un tableau magique, tant d'espaces IMMENSES qu'ila parcourus, répandant sur ce que ses yeux ont vu, ses oreilles entendu, ce qu'il avait, pour ainsi dire, touché de ses propres mains, une merveilleuse variété de couleurs, à la vérité accumulées le plus souvent sans mesure, quelquefois trop vives, trop tranchantes, étranges même jusqu'à la bizarrerie et présentant ainsi des oppositions où le travail se laisse péniblement apercevoir, mais enfin, tantôt douces, riantes et gracieuses, tantôt sombres, grandioses, terribles, selon les sujets; de manière que les plus difficiles parmi ceux qui n'aiment pas sa manière de décrire (et je suis de ce nombre), ne peuvent s'empêcher de reconnaître que les défauts même dont il abonde, sont remplis d'agréments. Dulcibus abundat vitiis.

Or, je croyais en avoir assez dit pour provoquer de lui une réponse dans laquelle, en m'accusant lui-même de parler sur la foi d'autrui (et en effet, je n'étais pas encore sorti de New-Yorck, lorsque je vous adressai ma première lettre), il aurait vengé sa véracité un peu compromise par mes assertions téméraires, et essayé, en même temps, de me convaincre d'ignorance et de légèreté. Puisqu'il avait jugé prudent de ne pas s'engager dans une semblable polémique, il me semblait qu'en agir ainsi, c'était avouer tacitement sa défaite; que charitablement j'étais obligé d'accepter comme suffisamment expiatoire, ce silence de confusion, et de ne pas mettre cet écrivain au-dessous de la place qu'il s'est faite lui-mème dans la PRÉFACE de ses « mémoires d'Outre-tombe. »

Mais vous m'apprenez qu'il n'en va pas ainsi :

« Ah ! de tous les mortels connais le plus superbe, »

disait Mathan en parlant de Joad. Si je vous en crois, ce vers serait ici de l'application la plus rigoureuse : le célèbre écrivain n'aurait pas répondu, parce qu'il aurait jugé au-dessous de sa haute position littéraire de répondre à ce qui s'écrit dans un journal obscur, rédigé et imprimé dans un petit coin de la Suisse, par des individus « enténébrés, rétrogrades, des demeurants d'un autre âge1. «Est-il fait pour parler à toutes sortes de gens ; et quoiqu'il soit véhémentement soupçonné par vous d'avoir lu et relu ma lettre, est-il tenu de lire toutes les sottises qui s'impriment? C'est le silence du mépris, et non celui de la confusion que j'ai obtenu de ce prince de la littérature romantique. Il n'en a pas moins fait réimprimer ses œuvres dans tous les formats, sans changer un seul mot à ses descriptions de l'embouchure et du cours du Mississipi, de la cataracte de Niagara, de l'Hudson, «sur lequel il a navigué», des forêts qu'il a parcourues pour arriver jusqu'au lac Erie, des Florides, etc. Il n'a pas supprimé la plus petite circonstance des aventures périlleuses dont il a failli être la victime dans ce grand voyage poétique et scientifique; et il aurait été bien fâché de priver ses lecteurs des épisodes touchants qui répandent tant de charme sur le long séjour qu'il a fait parmi les sauvages des environs, sans compter ceux du Canada et les nombreuses tribus qui errent le long des bords de ce grand Meschacébé, que le profane vulgaire s'obstine, ainsi que je viens de le faire moi-même, appeler tout bonnement le Mississipi. Car il a vu tout cela ; si nous en croyons « la préface» déjà citée, il en a vu bien d'autres; et cela est si vrai qu'il est encore connu par tradition, dans tout le pays. de sauvagerie, sous le nom de l'homme à la grande barbe1 » Enfin, vous me faites entendre «que par l'effet de ce silence superbe, interprété tout à son avantage par ses amis forcenés (ce serait, dites-vous, le haïr que de l'aimer autrement), il en court « mille bruits à votre honte ; » et qu'on vous reproche d'avoir publié beaucoup trop légèrement vous-même, peut-être par un mauvais vouloir, une espèce de diatribe dans laquelle il n'y a pas un mot de vérité, par la raison péremptoire que si elle était vraie, il en résulterait qu'un si grand écrivain «en a menti; » ce qui est horrible a dire, attendu que les grands écrivains ne mentent jamais. »

(1) Ces ingénieuses qualifications ont toutes été inventées par M, de Chateaubriand. Le joli mot d'outre-tombe est aussi de son invention. Après Louis d'outre-mer, l'histoire nommera Chateaubriand d'outre-tombe (1848). ↩

(1) M. de Chateaubriand voudrait persuader (he is willing to have it thought) qu'il a vécu assez longtemps chez les sauvages, non pas seulement pour y laisser croître sa barbe, ce qu'un très-court séjour pourrait expliquer, mais encore pour qu'on y eût conservé son souvenir sous le nom de l'homme à la grande barbe*, de même que ces pauvres gens avaient conservé et conservent encore celui des missionnaires sous le nom de robes noires (black gowns). Eh! bon Dieu, quel rapport y a-t-il entre lui et des missionnaires, pour qu'il se fasse de semblables imaginations? Mais enfin, c'est une partie de sa gloire et de son bonheur que d'avoir été admis à cette société aimable des sauvages, et ↩

* L'homme à la grande barbe! Ceci n'a point de sens, ou doit signifier que cette barbe de l'illustre voyageur était, pour les Indiens, une chose plénoménale, sans exemple, et dont le souvenir traditionnel était de nature à ne pas s'effacer au milieu d'eux. Or, il y avait plusieurs siècles que les hommes blancs et barbus les avaient visités pour la première fois; depuis cette époque, ils n'avaient cessé d'en voir sur presque tous les points de leurs déserts; et lui-même nous raconte que le missionnaire qu'il rencontra dans les forêts de la Louisiane, et qui évangélisait dos sauvages de PIllinois (Voyez page 30), était un grand vieillard à b arbe blanche. Quel nom donner à de semblables puérilités? ↩

Soit, monsieur : puisqu'il y va de votre honneur

d'avoir conversé avec ces enfants de la nature. Il n'en veut pas démordre, et il faut absolument lui passer cette espèce de monomanie.

Toutefois, l'auteur du Génie du christianisme y a-t-il bien réfléchi; et sait-il où le conduit son infatuation pour cette prétendue vie de la nature, dont il a trouvé le type originel dans les sauvages, que nous considérons, moi, et beaucoup d'autres plus habiles que moi, comme une race d'hommes dégénérés et tombés, par quelque événement qu'on ignore, au dernier degré de l'abrutissement intellectuel? Or, si nous nous trompons, et si c'est là effectivement la vie primitive de la race humaine, et par conséquent son état le plus naturel, je lui demande de nouveau s'il sait où aboutit logiquement et nécessairement une semblable doctrine? A la négation de toute révélation, et tout droit, par une conséquence non moins logique et nécessaire, à la négation de l'existence de Dieu.

Ce n'est pas ici le lieu de développer une semblable thèse; mais lui qui se dit, à la fois, chrétien et élève de J.-J. Rousseau (Voyez son Voyage en Amérique, page 37), il se montre en ceci bien plus inconséquent que son maître : car cet orgueilleux et haïssable fou se disait DÉISTE, ou plutôt ne savait ni ce qu'il croyait, ni ce qu'il disait ; et, toutefois, il faisait, aussi lui, des phrases superbes.

O faiseurs de superbes phrases ! Quand cesserez-vous d'abuser et de ravager le monde? (1848) et du mien, allons donc jusqu'au bout ; mais je suis obligé de vous dire que c'est vous qui me poussez à de telles extrémités, et que vous en répondrez devant ces admirateurs furieux de M. de Chateaubriand que vous-même me signalez, et entre autres à l'égard d'un critique que vous ne jugez pas à propos de nommer, lequel, dans un journal fort accrédité, a mis son Moïse (pauvre Moïse !) à côté d'Athalie; et qui, tout dernièrement, a fait savoir à la France entière, dans un autre journal, que le Génie du Christianisme « était un livre aux pages merveilleuses, dans lequel semblaient se réfléchir d'en haut de suaves figures d'archanges; » ce qui m'a paru, je l'avouerai, d'une grande jeunesse de pensée, et, toutefois, d'un style déjà vieux : car il y a environ deux siècles que Mascarille écrivait et parlait à peu près ainsi.

Néanmoins, vous voulez bien me dispenser de faire, avec le grand voyageur, une nouvelle promenade sur le Mississipi, vu qu'il est généralement reconnu, avéré et confessé maintenant, que ses hérons bleus, ses flamants roses, ses perroquets à tête Jaune, voyageant de compagnie avec des crocodiles et des serpents verts sur des îles de pistia et de nénuphar; plus, son vieux bison à la barbe limoneuse, dieu mugissant du fleuve; plus, ses ours qui s'enivrent de raisin au bout de longues avenues, là où il n'y a point d'avenues; plus ses caribous qui se baignent dans des lacs, là où il n'y a point de lacs; plus, la grande voix de ce grand fleuve, qui s'élève en passant sous les monts, là où il n'y a point de monts; plus, les mille et mille merveilles de ses bords, qui en font comme un des quatre fleuves du Paradis terrestre, sont des contes à dormir debout, et que les bords de la Garonne eux-mêmes n'auraient pu inspirer : qu'affreuses à voir sont ses deux rives ; que bourbeuses sont ses eaux, que plus affreuses et plus bourbeuses encore sont ses embouchures ; enfin que lui, M. de Chateaubriand, s'y est tellement embourbé lui-même, que ses amis les plus fanatiques, ceux qui sont le plus abandonnés dans leur dévoûment, y ont laisse gisant, désespérant de jamais pouvoir l'en tirer.

Mais il n'en est pas de même de la cataracte de Niagara : « Au dire du monde entier, c'est un grand et magnifique spectacle : or, M. de Chateaubriand en a fait une grande et magnifique peinture; et d'après les aveux faits par votre ami le vieux émigré, lui-même n'avait pas vu cette cataracte ; et il a été reconnu que son récit présentait des inexactitudes: il s'en faut donc de beaucoup que, sur ce point, l'auteur d'Atala soit jugé. i

Il est vrai que, pris à l'improviste et décrivant de mémoire ce que d'autres avaient vu et lui avaient raconté, mon vieux ami a commis quelques erreurs dans sa , description ; mais je ne sais s'il n'eût pas mieux valu, dans l'intérêt de l'illustre accusé, laisser les choses telles qu'elles sont, que de me provoquer à en faire la rectification. Puisque vous le voulez, je suivrai donc pas à pas (autant que possible cependant), M. de Chateaubriand : car moi aussi, j'ai vu la cataracte de Niagara.

Partant, «non pas pour la Syrie, » où tant d'autres sont allés avant et après lui, et où il a réellement et surtout très-poétiquement voyagé, mais, comme il le déclare lui-même, «pour le pays des Sauvages » (ici, selon sa coutume, il ne nous indique ni le mois, ni le jour de son départ), notre grand écrivain s'embarque, un certain jour, sur le paquebot qui remontait de New-York1 à Albany, sur l'Hudson : c'est effectivement la route la plus courte pour y arriver. « Vers le soir de la première journée, et au moment même où une jeune Américaine, très jolie, chantait avec une voix pleine de volupté et d'émotion une certaine romance qui lui faisait venir les larmes aux yeux2, on se trouva entre de HAUTES montagnes. » « Le soleil se couchait ; on apercevait « çà et là, suspendues sur des abîmes, des CABANES rares, qui disparaissaient tout à coup entre des nuages mi-partie blancs et roses, qui filaient horizontalement à la hauteur de ces HABITATIONS. Lorsque, au-dessus de ces mêmes nuages, on découvrait la cime des rochers et les sommets chevelus des pins, on eût dit voir de petites îles flottantes dans » les airs. »›

(1) Avant de se rendre à New-York, il était allé voir, à Philadelphie, Washington, qui l'invita à dîner pour le lendemain. Je ne sais pourquoi la Revue Américaine conteste cette entrevue : j'y crois parce qu'elle est possible; et tout ce qui est possible dans ses voyages, lui doit être accordé. De là, il était allé visiter le fameux champ de bataille de Lexington, pour lui, les États-Unis étant comme une terre sacrée, et les vertueux républicains qui l'habitent formant une race d'hommes à part du reste de l'humanité. ↩

(2) Il est dit dans le texte, « qu'en ce moment on s'était assemblé « sur le pont pour prendre une collation de fruits et de lait; que les « femmes s'assirent sur le bane du gaillard, et que les hommes se « mirent à leurs pieds. » Pour contester la véracité d'un récit, les moindres détails ne doivent pas être négligés. Je dirai donc que cette petite collation pastorale me semble tout à fait invraisemblable : 1° Les fruits, dans le nord de l'Amérique, sont, presque sans exception, détestables, faute de culture, et, pour cette raison, abandonnés aux classes les plus pauvres de la population; 2° s'asseoir, sans façon, aux pieds de femmes que l'on ne connaît pas, ce sont là des manières françaises, même d'assez médiocre compagnie. Vers le soir, les Américains, de l'un et de l'autre sexe, prennent régulièrement le thé, sur l'eau comme sur terre ; ils le pren - nent assis autour d'une table ; et l'extrême pruderie des femmes ne permettrait pas que des hommes, même de leur connaissance intime, se missent ainsi, sans façon, à leurs pieds, à plus forte raison des voyageurs qui leur seraient inconnus. ↩

Cette description, si nous en supprimons la partie poétique, c'est-à-dire « les nuages roses et blancs, les sommets chevelus, les petites îles flottantes aans les airs, etc., » exprime très-positivement qu'il existe, sur les bords de l'Hudson, de hautes montagnes, et même très-hautes, puisque « leurs cimes s'élevaient au-dessus de ces nuages blancs et roses. » Or, j'ai parcouru, à mon tour, le cours de ce fleuve, depuis New-York jusqu'à Albany; et je soutiens que ses deux rives y forment, presque partout, une pente douce, si l'on en excepte l'espace qui s'étend quel ques milles en deçà de West-Point et quelques milles au delà1. Jusque là, l'Hudson coule presque en ligne droite; puis, tout à coup, il se trouve engagé dans de nombreuses sinuosités entre des monticules de formes extrêmement pittoresques, au milieu desquels son lit est encaissé, et dont les saillies irrégulières, dérobant parfois l'horison à l'œil du voyageur, semblent l'enfermer comme dans les eaux d'un lac, puis, lorsque leur pointe a été doublée, laissent reparaître le fleuve se repliant encore dans des courbes nouvelles. On y jouit ainsi, pendant quelques heures, du spectacle admirable qu'offre, pendant plusieurs jours, la navigation du Rhin, de Mayence jusqu'à Cologne. C'est absolument le même aspect ; les monticules ne sont ni plus ni moins élevés, c'est-à-dire que leurs sommets sont considérablement au-dessous des nuages, et que c'est se moquer des gens que de dire qu'ils sont au-dessus et le reste. Il est donc évident pour moi que M. de Chateaubriand n'a pas voyagé sur l'Hudson, et même doublement évident, parce que la scène, telle qu'elle est réellement, vaut la peine d'être décrite, et qu'elle aurait présenté des détails plus riches et plus variés que ceux qu'il y donne de ces prétendues montagnes, lesquelles ressemblent, dans son récit, à toutes les montagnes possibles, de manière que le premier venu pourrait les fabriquer presque aussi bien que lui, sans sortir de son cabinet. Or, j'affirme que s'il avait vu cette scène, il n'aurait pas manqué de la décrire; et , ce qui est pour moi une preuve plus décisive encore qu'il ne l'a point vue, c'est qu'après avoir fait de si belles phrases sur ces montagnes imaginaires, il ne dit pas un mot des monts Catskhills, qui, dès qu'on est sorti de ce profond encaissement du fleuve, se dessinent vaguement dans Thorison, à gauche du spectateur. Ce sont là de véritables montagnes, quoique d'une médiocre hauteur1.

(1) Il faut en excepter encore cette partie de la côte un peu plus élevée que l'on rencontre à quelques milles de New-York, et qui est connue sous le nom des Palissades. ↩

(1) J'ajouterai ici une dernière preuve, qui n'est peut-être pas la moins forte : c'est que West-Point étant situé à près de soixante milles de New-York, il est impossible qu'un navire à voiles, même avec le vent le plus favorable, et remontant ainsi le fleuve, se trouve, vers le soir, au point où commencent les monticules. ↩

On trouvera peut-être que je perds le temps ; que les preuves surabondent, et que j'en pourrais retrancher la moitié, sans qu'il fût moins prouvé que M. de Chateaubriand n'a jamais navigué sur l'Hudson. Eh bien, il me plaît d'aller plus loin encore : et supposant, un moment, que ces montagnes fantastiques existent réellement et aussi hautes qu'il les a faites, plus hautes encore, au-dessus des Cordillières et de l'Himalaya, si l'on veut : même dans une semblable hypothèse et d'après la description qu'il en donne, je soutiendrais qu'il ne les a pas vues. Ceci semblera fort : qu'on veuille bien aller jusqu'au bout.

« On y apercevait, dit-il, çà et là, suspendues sur des abîmes, de rares CABANES, etc. » Quoi ! lui répondrais-je, des CABANES sur les crêtes des montagnes, dans les États-Unis, par conséquent des créatures humaines qui habitaient ces cabanes et qui mettaient ces crêtes de montagnes en culture ! et cela se passant dans une contrée où il y avait alors, dans la plaine, des territoires en friche aussi vastes que des provinces, que Etat concédait quelquefois pour rien, dont, même aujourd'hui, les plus fertiles se vendent quelques piastres l'acre, et qui, pendant des siècles encore, appelleront les cultivateurs ! S'est-il jamais rien dit de plus prodigieux? S'il y avait des mines d'or ou d'argent au sommet de ces montagnes, je vous accorderais ces cabanes ; et je connais assez les Américains pour être convaincus qu'ils y bâtiraient même des villes, qu'ils les fouilleraient jusque dans leurs dernières profondeurs ; mais j'y mets cette condition, sinon vos CABANES iront prendre place, et en première ligne, au milieu de vos flamans roses, de vos perroquets à tête jaune, etc., etc.

J'ajoute que, d'après un tel passage, on pourrait fermer le livre, le jeter de côté, et dire comme disait saint Augustin à l'occasion des Pélagiens : « la cause est finie. » Toutefois je veux me montrer plus accommodant; et j'accorderai qu'à la rigueur, il n'est pas impossible qu'on soit allé visiter la cataracte de Niagara, sans avoir remonté l'Hudson; et peut-être M. de Chateaubriand, qui aime à vaincre les difficultés, a-t-il jugé à propos d'aller par terre jusqu'à Albany, en prenant le chemin le plus long- (ainsi faisait La Fontaine pour aller à l'Académie). Or donc, sans le chicaner davantage, j'ai accepté le rendez-vous qu'il m'avait donné dans cette ville. Faisant ainsi preuve d'une assez grande complaisance, je me berçais de l'agréable pensée que nous allions partir ensemble, nous frayant un chemin, tantôt à pied, tantôt à cheval, quelquefois en voiture, de temps en temps en bateau, à travers les forêts, les savannes, les courants d'eau, etc., qui couvrent l'espace de plus de trois cent soixante milles jusqu'alors presque entièrement inculte et désert, qu'il nous fallait traverser, courants d'eau le plus souvent profonds et non guéables, savannes où il n'y avait pas encore de routes tracées, forêts à peu près impénétrables pour tout autre que des Indiens; et je me faisais un plaisir indicible de voir ce hardi voyageur surmonter tant d'obstacles qu'on peut dire presque insurmontables, braver tant de périls sans cesse renaissants dont il ne pouvait manquer d'être environné, et dans des situations aussi difficiles, conserver assez de présence d'esprit et de fraîcheur dans ses idées pour répandre sur cette nature sauvage tous les trésors de son imagination, tout l'éclat de ses périodes harmonieuses et sentimentales. Hélas ! il me serait difficile de vous exprimer à quel point j'ai été désappointé, lorsque je l'ai vu partir, monté seulement sur un petit cheval : il est vrai qu'il était accompagné d'un grand Hollandais qui lui servait de guide, et qui savait parfaitement cinq dialectes de la langue hurone, espèce de rareté que vous chercheriez aujourd'hui vainement dans le pays1. Mais il avait absolument besoin d'un interprète pour entamer les causeries, ou naïves, ou sublimes, qu'il se proposait d'avoir avec les enfants de la nature; et celui-ci s'est trouvé là à point nommé; ce qui, certes, n'est pas malheureux. Voilà donc le grand Hollandais qui, enfourché sur un autre petit cheval, se met, tantôt par terre, tantôt par eau, à cheminer devant lui. Je regrette seulement que, pour plus de vraisemblance, il n'y ait pas eu un troisième cheval, grand ou petit, chargé de porter les provisions, attendu que les auberges étaient rares alors sur la route, et qu'il n'y a que les héros de romans qui aient le privilége de parcourir le monde, et particulièrement les déserts, sans boire ni manger.

(1) En 1833, lorsque le gouvernement Américain, après l'invasion soudaine et meurtrière que venaient de faire sur ses frontières, les tribus indiennes des bords de Mississipi, conçut le projet politique de promener, dans les villes les plus populeuses de l'Union, leurs principaux chefs devenus leurs prisonniers, parmi lesquels se trouvaient le fameux Black-Hawk, le Prophéte, son fils adoptif, etc., voulant ainsi leur imprimer une haute idée de la puissance invincible de la république, on eut de la peine à trouver un interprète qui pût traduire facilement et exactement tous leurs discours; et plus d'une fois, il fut reconnu qu'il ne les avait pas bien compris. Du temps de M. de Chateaubriand, les philologues de cette espèce couraient les rues : c'était le bon temps pour ceux qui voyageaient « au pays des sauvages ↩

Eh bien! par où sont-ils passés? qu'ont-ils vu? qu'ont-ils entendu? Amis lecteurs, vous n'en saurez jamais que ce qu'il plaira à M. de Chateaubriand de vous en dire ; et s'il ne lui plaît pas, vous n'en saurez absolument rien, car, il est plus malin encore que vous n'êtes crédules. Etes-vous donc tellement étrangers au monde littéraire, que vos oreilles n'aient pas été mille fois frappées des lamentations dont il a fait retentir les journaux, et pendant de longues années, sur la perte du manuscrit de ses voyages dans l'ouest de l'Amérique, et précisément depuis ce point de départ d'Albany où je l'avais rejoint, jusque sur les lacs, et, par de là encore, dans le haut et le bas Canada? Ah ! si les destins jaloux ne nous l'eussent pas enlevé, ce précieux manuscrit « qui contenait plusieurs ouvrages commencés, tels que les Tableaux de la Nature, l'Histoire d'une nation sauvage, dont le cadre, totalement neuf, et les peintures naturelles, étrangères à notre climat, auraient pu, dit l'auteur lui-même avec sa modestie accoutumée, mériter l'indulgence du lecteur; » si, dis-je, nous n'avions à regretter cette perte qu'il a ses raisons pour déclarer irréparable, c'est alors que cet enchanteur nous aurait conduit de prodige en prodige. «On a bien voulu, ajoute-t-il (et toujours avec cette même modestie si charmante), donner quelque louange à ma manière de peindre la nature; mais si l'on avait vu ces divers morceaux, écrits sur mes genoux, parmi les sauvages mêmes, dans les forêts et au bord des lacs de l'Amérique, j'ose présumer qu'on y eût peut-être trouvé des choses plus dignes du public. » Quel dommage ! c'est à ne s'en jamais consoler1. De tant de trésors, il n'est resté

(1) Je vais revenir tout à l'heure sur ce que contiennent les autres feuillets échappés à ce grand naufrage. ↩

(1) Dirai-je ici toute ma pensée? Je ne dissimulerai pas que je prendrais assez facilement mon parti de la perte de ce manuscrit, s'il ne contenait que des tableaux de la nature, des peintures naturelles, et autres magnificences de ce genre. Il arrive quelquefois à l'esprit de se fatiguer même des plus belles choses, quand elles passent une certaine mesure. « Ah! ma bonne, j'ai tant vu le soleil! disait une jeune fille à sa gouvernante, qui essayait de la distraire de certaines préoccupations, en lui faisant admirer, pour la millième fois, ce bel astre, et toutes les merveilles que sa présence semble faire éclore. » Le pâté d'anguilles est encore, en ce genre, un fort bon conte, que personne n'a oublié. Je suis affecté de la même manière que cette jeune fille, et que le mangeur de pâté. Quand M. de Chateaubriand reprend sa plume pour décrire, je sais déjà par cœur presque tout ce qui va découler de cette plume enchanteresse, à commencer par le soleil, la lune, et l'armée innombrable des astres de la nuit; et même au temps de mon plus ardent fanatisme, et alors que j'étais comme suspendu à ses paroles, il m'arrivait quelquefois de trouver qu'il se répétait un peu. Il est question de bien autre chose, vraiment: il a découvert une nation sauvage! Comprenez bien ceci, s'il vous plaît. Il ne s'agit pas ici d'une simple tribu de quelqu'une de ces grandes peuplades qui sont disséminées dans l'ouest de l'Amérique, mais d'une nation entière dont on n'avait jamais entendu parler. Si donc ce précieux manuscrit n'eût pas fatalement disparu, il nous en aurait offert l'histoire dans un cadre totalement neuf, et enrichi de peintures naturelles, étrangères à notre climat; et nous y avons, en même temps, perdu des morceaux écrits sur ses genoux, surpassant, à ce qu'il dit, tout ce qu'il avait jamais écrit. Voilà ce dont je ne puis me consoler. Mais, du moins, me dira-t-on, il peut nous dire où il a fait cette précieuse trouvaille. Est-ce en se promenant autour des lacs, ou en s'enfonçant dans les déserts, que quelques feuilles détachées (1), et entre autres, au-delà du Mississipi? Serait-ce dans ses courses à travers le haut et le bas Canada? Où donc, enfin? car le manuscrit n'est pas nécessaire pour nous faire connaître le lieu qu'habitait cette nation singulière! Est-ce qu'elle n'a pas un nom, ainsi que toutes les autres grandes familles de sauvages, dont chaque tribu se distingue encore par une dénomination qui lui est propre? Vous demandez, ami lecteur, que M. de Chateaubriand veuille bien vous satisfaire sur ce point, vous accorder ce que vous auriez le droit d'exiger du voyageur le plus vulgaire: je me vois obligé de vous dire que vous êtes trop curieux, et de vous déclarer que vous ne saurez jamais de lui, ni le nom, ni l'adresse de cette nation. Ignorez-vous que, dans ce qui le concerne, rien n'est plus difficile que de lui arracher un nom ? Les noms n'abondent que dans les voyages qu'il compile. Au reste, cette perte nous a valu quelques lignes d'une mélancolie profonde, et que, néanmoins, je n'ai pas laissé de trouver un peu étranges : « J'étais destiné, dit-il, à perdre, dans la révolution, fortune, parents, amis, et, ce qu'on ne retrouve jamais lorsqu'on l'a « perdu, le fruit de la pensée, seul bien peut-être qui soit réellement « à nous. » Il y aurait lieu de s'étonner que M. de Chateaubriand écrivît, sur quelque sujet que ce pût être, sans mettre le lecteur au fait de ses affaires de famille et de ses petits intérêts pécuniaires; mais, si l'on en excepte la perte de son manuscrit, perte que je veux bien croire irréparable, consentant même à lui accorder que de pareilles choses n'arrivent qu'à lui, qu'a done sa destinée de si extraordinaire au milieu du peuple entier de nobles victimes, dont cette révolution sanguinaire et spoliatrice a également moissonné les amis, les parents, et à qui elle n'a pas laissé une pierre pour reposer leur tête? Pour avoir le droit de se plaindre sans cesse et plus qu'aucun autre, vaut-il done à lui seul plus que tous les autres? Qu'il lui plaise de nous faire le compte de ce qu'il a perdu dans la tourmente révolutionnaire: neus lui ferons celui de ce qu'il y a gagné.