Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Les costumes de M. Chateaubriand Début du livre (suite 3)

Début du livre (suite 3)

Les costumes de M. Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 288–306 · chapitre 3 sur 4

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Nouvelle Librairie nationale, 1917, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Dites à ce monsieur que je le remercie beaucoup de son obligeance, mais que j'ai là quatre exemplaires que je serais charmé de céder au même prix. J'en verserais le montant au profit des malheureux Hellènes !...

Cussy transmit cette réponse. Quand il revint, Chateaubriand murmurait parmi le savon :

Pourquoi donc y a-t-il tant de gens pénétrés de cette idée que jamais on ne doit changer d'opinion?... Moi, j'en change, à la réflexion. Ah ! pas comme monsieur de Damas, par exemple. Lui, quand il réfléchit, c'est après !...

Il disait encore :

I n'y a que les sots qui ne veulent jamais changer d'opinion.

Il n'était pas sot, Et, devant son miroir, il se rasait avec soin pour plaire à Juliette Récamier, peut-être, ou bien à M=• de C**, ou bien à la petite madame Hamelin, créole gentille et entreprenante. Car il changeait aussi d'amitié, de temps à autre.

En 1829, il est à Rome, ambassadeur. Il s'ennuie, quelques mois ; et, bientôt, il ne s'ennuie pas du tout. Il a trouvé un divertissement délicieux : une charmante femme un peu dévergondée, intelligente, jolie, Hortense Allart. Il s'en amuse ; et puis il l'aime.

Elle demeure dans le quartier des Quatre-Fontaines. Il va la voir souvent, et puis tous les jours. Sur la porte de la maison qu'elle habite, une devise est peinte : Pens' all' eternità. Il lit ces mots, avec mélancolie. Et, plutôt qu'à l'éternité inquiétante, il pense au doux plaisir d'un jour.

Pour rencontrer cette bien jeune femme, il s'habille très élégamment. Il fleurit sa boutonnière. Il a grand soin de toute sa personne. Il sourit : ses dents sont éblouissantes. Il est heureux. Et, à Rome, on remarque sa gaieté.

Quand il rentre à Paris, Hortense l'y accompagne. Ils vont dîner tous les deux au restaurant de l'Arc-en-Ciel, près du Jardin des Plantes. Ils se promènent. Au Champ-de-Mars, une bergère leur vend des bols de lait. Hortense plaisante avec grâce et, à l'occasion, chante du Béranger. René goûte le charme de cette allégresse. Il est triste et galant ; et il combine des phrases merveilleuses, qui sont des compliments, des stances, des lignes d'élégie tendre et cadencée. Hortense est fière d'aller par les rues au bras de ce petit vieillard illustre et fort bien mis, qui pariois porte, au revers de sa redingote, non la fleur de naguère, mais la croix du Saint-Sépulcre et le ruban noir de Saint-Jean de Jérusalem.

La révolution de 1830 eut, parmi d'autres inconvénients, celui d'interrompre cette aimable idylle.

Le 26 juillet, Chateaubriand était parti pour Dieppe, où il devait retrouver Juliette, veuve tout récemment. Il arriva le 27 et se rendit d'abord à l'hôtel, où il s'habilla. Puis il s'en fut, d'un pied léger, faire visite à son amie. Les fenêtres de Juliette donnaient sur la mer. Il passa quelques heures à causer et à regarder les flots. Soudain l'on apporta des journaux : Chateaubriand y lut le texte des ordonnances.

Alors sa colère éclata. Il prononça de foudroyantes paroles. Le soleil se couchait, splendide. Et Chateaubriand, qui prophétisait la fin de la monarchie française, contemplait cependant le spectacle de la lumière et de l'eau ; il assistait « en poète » à ces magnificences de la nature. Et le soleil « resplendissait comme une auréole autour de son front irrité ».

Le voilà, cette fois, revêtu des fastueuses parures que lui fait le déclin du jour. Il est beau. En même temps que décline le jour, il sent, lui aussi, que décline et penche vers le repos final sa grandeur politique. Il profite de ces allégories poignantes et somptueuses ; il en est orné mieux que d'un riche manteau de pair...

Chateaubriand revint à Paris. La révolution le tentait ; la fidélité l'attachait aux Bourbons, même ingrats. Le 30 juillet, dans la rue, des gens le reconnurent, le prirent sur leurs épaules et le portèrent en triomphe, criant : « Vive le défenseur de la liberté de la presse !... » Il répondait obstinément : « Oui, messieurs ; mais vive le Roi !... »

Cependant il détestait les Bourbons, qui ne l'aimaient pas. Le Palais-Royal lui fit des offres : il

BEAUNIER, Figures. 19

les repoussa, comme il avait écarté les séductions révolutionnaires.

Mais il rageait. Un soir d'août, par une terrible chaleur, M=° Récamier, inquiète de ce qu'il ferait, pria Mme de Boigne de l'accompagner jusqu'à la rue d'Enfer : elles tâcheraient, ensemble, de le calmer.

Elles le trouvèrent « en robe de chambre et en pantoufles, un madras sur la tête » l... Il travaillait, à l'angle d'une table, parmi des livres, des papiers, des « restes de mangeaille » et des « préparatifs de toilette peu élégants ». Il était furieux et ne songeait pas à autre chose qu'à son ressentiment. Tout de même, il reçut très bien les deux dames. Mais le désordre de la chambre le gênait et le gênait surtout le madras, - un « mouchoir rouge et vert ». - Mme de Boigne assure qu'il avait raison d'être gêné : cet arrangement nocturne manquait de grâce.

Il écrivait l'admirable discours qu'il destinait à la Chambre des pairs. Il y mettait sa violence. On y voyait le duc d'Orléans s'avancer vers le trône, deux têtes dans les mains. Ce discours, il le lut à ses visiteuses, il le leur rugit. Le jour baissait. La dernière lueur qui entrait dans la pièce n'éclaira bientôt plus que la tête célèbre, coiffée du mouchoir rouge et vert. M de Boigne frissonnait un peu, car ce visage farouche et drôlement encadré lui semblait satanique.

Chateaubriand avait, sans le vouloir, changé d'auréole. Celle que naguère lui faisait le soleil couchant, un madras la remplaçait.

A la Chambre des pairs, quand il eut prononcé son discours, il descendit de la tribune, sortit de la salle des séances, alla au vestiaire. Et, là, il se déshabilla. Il ôta son habit de pair, son épée, son chapeau à plumet. Il en détacha la cocarde blanche ; et il la serra dans la petite poche - côté gauche - de la redingote noire qu'il revêtit et croisa, d'un geste large, « sur son cœur ». Son domestique emporta « la défroque de la pairie ». Et il quitta, « en secouant la poussière de ses pieds, ce palais des trahisons ».

Il donna ses démissions ; il renonça tout de go à ses pensions et à ses titres. Il se dépouilla sans ménagement et resta « nu comme un petit saint Jean »; mais « depuis longtemps, dit-il, j'étais accoutumé à me nourrir du miel sauvage et je ne craignais pas que la fille d'Hérodiade eût envie de ma tête grise ». Il vendit à un juif ses « broderies, dragonnes, franges, torsades, épaulettes ». Cela lui rapporta, « produit net de ses grandeurs », sept cents francs.

L'orgueil de la fidélité opiniâtre fut désormais son costume d'apparat.

Quelques années plus tard, il continuait d'aller quotidiennement à l'Abbaye-au-Bois, où Juliette l'attendait. Sa figure s'était allongée, amaigrie, elle avait pâli ; et la couronne de cheveux blancs s'ébouriffait à l'entour du front olympien. Les regards étaient mélancoliques et ardents. On le voyait dans les rues, petit vieillard dont la tête penche sur une épaule. Mais il gardait une k élégance juvéniles : la redingote courte et gracieuse, la cravate parfaite, des sous-pieds, des gants, une badine d'ébène.

Plusieurs jours, au mois de février 1834, il arriva sur les deux heures à l'Abbaye, tenant à la main un paquet enveloppé dans un mouchoir de soie : c'était le manuscrit des Mémoires d'outre-tombe. Juliette en avait organisé la lecture solennelle.

Une assemblée choisie et respectueuse, dans le salon bleu de l'Abbaye, attendait. Et, quand arrivait le petit vieillard, avec sa charge de souvenirs pathétiques, il y avait un silence auguste. Il n'était pas, ces jours-là, enjoué comme d'habitude, parce que l'évocation du passé est un prestige étonnant. Auprès de la cheminée où l'on avait mis, à la place de la pendule, un vase avec un rameau de fraxinelle ou de chêne, il s'asseyait dans un large fauteuil, en face de Juliette encore jolie. Ampère lisait, ou Lenormant. Et le petit vieillard écoutait l'histoire de sa vie : il assistait au lent défilé des personnages qui, les uns après les autres, furent lui, en des costumes variés. C'est un défilé d'ombres singulières, un défilé de marionnettes émouvantes et qui « font, font, font trois petits tours et puis s'en vont... » Le petit garçon bleu et blanc, le jeune officier de Navarre qui porte encore les couleurs de Notre-Dame, l'Iroquois bizarre, le pair de France, le ministre, l'ambassadeur... Et ses autres déguisements, qu'il n'a pas racontés dans ses Mémoires, il se les rappelle aussi, de telle sorte qu'il sourirait si plutôt il n'avait à cacher ses larmes.

De temps en temps, il appuie ses doigts sur ses paupières. Alors il ressemble à « ces grands aveugles qu'il a peints et dont la face exprime le repos dans le génie ».

Quelquefois, on applaudit : c'est qu'on le trouve admirable dans son rôle. Mais il demeure « triste, pensif et muet ». Le drame se déroule, mêlé de comédie : il en est l'auteur et l'acteur. Et, devant cette image qu'il a tracée de lui-même avec une complaisance ingénieuse, il est encore, lui, un nouveau personnage : il est la postérité - une postérité indulgente et inquiète.

Cependant il songe à un autre costume, à son dernier costume, le tombeau.

Il l'a soigné plus que tous les précédents, avec une coquetterie excellente et funèbre.

C'est en 1828, à soixante ans, qu'il commence de s'en occuper. Il écrit au maire de Saint-Malo ; il demande à sa ville natale de lui concéder, « à la pointe occidentale du Grand Bé la plus avancée vers la pleine mer », un coin de terre juste assez grand pour contenir son cercueil.

L'année suivante, il est à Rome, ambassadeur. Comme il a toujours eu la prétention d'être un archéologue, aussi facilement qu il est tout le reste. il fait, avec Visconti, des fouilles. Et il écrit à Juliette : « Mes fouilles vont bien. Je trouve force sarcophages vides. J'en pourrai choisir un pour moi, sans que ma poussière soit obligée de chasser celle de ces vieux morts, que le vent a déjà emportée. »

Il était fort sensible à l'idée d'avoir « un grand tombeau en échange d'une petite vie » Mais le projet d'installer sur le Grand Bé un sarcophage romain surprend. Et pourtant le symbole était assez beau, de la pierre latine portée chez les barbares de l'Armorique, à cette pointe extrême de la terre, pour y ensevelir l'un des plus glorieux représentants de la latinité.

Chateaubriand renonça néanmoins au sarcophage que le sol étranger lui aurait offert : il préféra un bloc de granit « taillé dans les rochers de la grève » natale. Ses pourparlers avec la municipalité malouine reprirent en 1830. Il était revenu à Paris : et il oubliait la pierre latine, comme jadis, au retour de ses voyages, il abandonnait ses divers travestissements de touriste passionné. La correspondance qu'il échangea, durant plusieurs années, avec les Malouins qui lui donnaient sa tombe est un chef-d'œuvre savoureux. René indique bien exactement ce qu'il veut : un espace de vingt pieds de long sur douze de large ; cet espace, on l'entourera d'un mur à fleur de terre », que surmontera « une simple grille de fer peu élevée pour servir non d'ornement mais de défense ». Sur la tombe, une croix de fer : « Pas d'inscription, ni nom, ni date. La croix dira que l'homme reposant à ses pieds était un chrétien ; cela suffira à ma mémoire. » l supplie » ses compatriotes de ne pas modifier son plan de sépulture ». Le curé de Saint-Malo bénira ce lieu de repos.

Les Malouins avaient pensé, pour cette bénédiction, à un autre compatriote illustre, M. de Lamennais. Chateaubriand, plus circonspect, se contentera du simple curé de Saint-Malo, En effet, M. de Lamennais allait bientôt cesser de rien bénir.

On fit, pour obtenir la concession du Grand Bé, les démarches nécessaires. Lamartine s'en occupa. Et M. de la Morvonnais, adjoint au maire de Saint-Malo, écrivit à Chateaubriand : « Celui qui défend la patrie avec la foudre concède dans le sol même de la patrie un lit funèbre à celui qui la console avec des chants. » Cela veut dire : - Le ministre de la Guerre ne fait pas de difficultés.

Chateaubriand fut enchanté. Il remercia. Mais il profita de l'occasion pour revenir, avec une vive insistance, sur le détail précis de ce qu'il désirait. Il avait peur qu'on n'en fit trop!... Et il était content de recevoir un cadeau ; mais il voulait que le cadeau fût à son goût, pareil à ce qu'il aurait choisi, étoffe et coupe, s'il avait lui-même fait l'emplette : « Vous savez, monsieur, que je ne veux que quelques pieds de sable, une pierre du rivage sans ornement et sans inscription, une simple croix de fer, et une petite grille pour empêcher les animaux de me déterrer. i Il annonce qu'il tâchera d'aller, avant de mourir, ‹ visiter son dernier asile › : cela le tente.

Et puis, il est heureux de savoir qu'on va établir des bassins à flot vers le Grand Bé : ainsi, la ville s'accroîtra de ce côté... Est-ce que déjà la solitude qu'il a désignée lui pèse ? et est-ce que déjà René, en pensée, s'ennuie dans sa tombe ?... Il demande du monde !... Surtout, il réclame qu'on se dépêche. Où en est le monument? « Le temps me presse et j'aimerais à apprendre bientôt que mon lit est préparé. Ma route a été longue et je commence à avoir sommeil. » Il ne devait s'endormir que douze ans plus tard : cette lettre urgente est de 1836.

Bientôt il apprend qu'on a donné le premier coup de pioche. « Mille grâces à vous, monsieur, et Dieu soit loué ! La chose est donc finie? Tout est bien, pourvu que je sois sur un point solitaire de l'île, au soleil couchant, et aussi avancé vers la pleine mer que le génie militaire le permettra. Quand ma cendre recevrait, avec le sable dont elle sera chargée, quelques boulets, il n'y aurait pas de mal : je suis un vieux soldat. » - Un vieux soldat... Ne le chicanons pas là-dessus. Son langage est, ici, plutôt métaphorique. - Il continue : « Vous savez, monsieur, qu'il ne faut aucun travail de l'art, aucune inscription, aucun nom, aucune date sur la pierre qui doit porter une petite croix de fer, seule marque de mon naufrage ou de mon passage en ce monde.» Et puis, le mur à fleur de sable, la grille de fer qui le protégera contre les animaux, sauvages ou domestiques... Enfin : « Un jour, monsieur, comme vous me survivrez longues années, vous voudrez quelquefois vous reposer sur ma tombe au bord des vagues ; et le soleil couchant vous fera mes adieux... »

Dans le Dernier des Abencerages, après qu'Aben-Hamet a quitté Blanca et l'Espagne pour retourner aux « bords africains », il est fort mélancolique ; et il erre parmi les ruines de Carthage : il va « s'asseoir sur le tombeau de saint Louis ». Et lui, René, pendant qu'il organise son tombeau du Grand Bé, ne songe-t-il pas au tombeau de saint Louis ? ne désire-t-il pas que son tombeau devienne un pareil lieu de pèlerinage et de rêverie ? Nous y voyons déjà installé M. de la Morvonnais, à qui le soleil couchant fait les adieux de René, - les adieux de René, qui a donc, pour grand chambellan et maître des cérémonies, le soleil ....

En 1838, le tombeau n'attend plus que lui. Chateaubriand le sait. Mais il n'est pas tout à fait content. On a mis sur la pierre une croix de granit : « J'aurais préféré une petite croix de ter, un peu épaisse seulement, pour qu'elle résistât mieux à la rouille...i Ainsi, l'on n'avait pas suivi exactement ses indications. Ce n'est pas faute d'insistance .... On a voulu faire trop bien. Chateaubriand se console : « Mais enfin, si la croix de pierre n'est pas trop élevée, je ne serai pas aperçu de trop loin ; et Je resterai dans l'obscurité de ma tosse de sable.. » Quelle modestie ! Il ajoute : « ce qui surtout est mon but v. S'il le croit, quelle illusion ! & J'espère aussi que la grille de fer n'aura que la hauteur nécessaire pour empêcher les chiens de venir gratter et ronger mes os... » Mais il y avait une pierre ! une bonne pierre de granit contre laquelle les chiens ni les autres animaux, sauvages ou domestiques, ne pourraient absolument rien ! L'oublie-t-il ? ou bien veut-il se persuader que sa sépulture est beaucoup plus farouche et désolée, en ce Grand Bé tout proche de Saint-Malo, qu'elle ne l'est réellement ?...

J'aime infiniment René dans toute cette affaire. Il y est solennel, un peu guindé, plus sensible encore et très ému, attentif aux belles phrases qui ornent soudain son esprit, pareilles aux lumières mouvantes du ciel ; et il guette l'effet que fera le soleil couchant sur sa tombe.

On s'est moqué de lui à ce propos ; on a raillé le zèle affectueux qu'il avait pour sa dépouille et pour sa renommée. Mais il a écrit, dans l'Itinéraire : « Pour moi, loin de regarder comme un insensé le roi qui fit bâtir la grande pyramide, je le tiens au contraire pour un monarque d'un esprit magnanime. L'idée de vaincre le temps par un tombeau, de forcer les générations, les mœurs, les lois, les ages, à se briser aux pieds d'un cercueil, ne saurait être sortie d'une âme vulgaire. Si c'est là de l'orgueil, c'est du moins un grand orgueil. »

Pour Chateaubriand, le tombeau du Grand Bé fut la coquetterie suprême. Il disait : « La vie me sied mal ; la mort m'ira peut-être mieux. » Il arrangea sa mort.

Il ordonna que, s'il décédait hors de France, on l'inhumât dans le pays où il serait, et qu'on attendit cinquante ans avant de le rapporter : « Un cadavre courant la poste me fait horreur, des os blanchis et légers se transportent facilement : ils seront moins fatigués dans ce dernier voyage que quand je les traînais çà et là, chargé de mes ennuis. » Il y a, dans tout cela, quelque chose de douillet, quelque chose de craintif à l'égard d'on ne sait quelle douleur posthume, une sorte d'étrange pusillanimité qui caractérise un voluptueux, - l'incorrigible voluptueux qu'était René.

Dans les soins qu'il donnait à sa tombe, il ressemblait à un élégant très subtil et de goût délicat, d'usage très fin, qui a commandé son habit chez le tailleur et en surveille avec beaucoup de minutie la parfaite exécution. La croix de pierre n'est pas ce qu'il désirait : ce col de velours l'importune. !| veut de la simplicité, mais une simplicité admirable. Enfin, le vêtement est beau ; il l'accepte, - le vêtement de pierre qu'il endossera pour l'éternité vigilante.

Cet amour du déguisement qu'a toujours eu Chateaubriand durant sa longue vie est un signe de son extrême sensibilité : elle se manifesta aussi par son vif amour des voyages. Comme il subissait profondément l'émoi de toutes les minutes, il cherchait à se divertir. Cette alarme perpétuelle est ce qu'il nomme son ennui. Les minutes lui apportaient l'amusement et la déception ; les minutes écoulées lui étaient un sujet de chagrin. La fuite du temps le désespérait ; mais, contre ce désespoir, il se réfugiait dans le désir d'une continuelle nouveauté.

Il aurait voulu détacher les unes des autres les minutes, afin que chacune d'elles fût délicieuse, dégagée du regret qui fait que le passé empoisonne tout le présent.

Et il tâchait de se donner le change à lui-même, en se déguisant. Son costume est le symbole de la réalité qu'il conférait à quelques tentatives sentimentales.

S'il a campé sous la hutte de l'Iroquois, sous la tente de l'Arabe, dans les wigwams des Hurons, dans les débris d'Athènes, de Jérusalem, de Memphis, de Carthage, de Grenade, parmi les forêts et les mines ; s'il a revêtu la casaque de peau d'ours, le caftan de poil de chèvre, l'habit brodé d'or, bariolé d'insignes et de rubans, du ministre et de l'ambas-

'ambas-

sadeur ; s'il a été Chactas, René, Eudore, Aben-Hamet; s'il a aimé les filles de ses chimères, Atala, Amélie, Blanca, Cymodocée, Velléda, s'il a multiplié son rêve, c'est un artifice auquel il recourait pour égarer l'exquise douleur de son esprit. Ses costumes sont des essais d'oubli.

L'exotisme, qu'il inventait, si florissant depuis lors, est l'art privilégié de ces âmes très susceptibles et ardentes qui usent vite leur plaisir, en connaissent tôt la souffrance, qui s'installent et qui se sauvent précipitamment. Ce sont des âmes en peine et qui prennent corps n'importe où, en tous lieux du monde et en tout espace imaginaire.

Elles ont l'air prétentieux ; elles n'évitent pas toujours d'être un peu comiques. Elles sont pathétiques et charmantes. Leur coquetterie a beaucoup d'analogie avec leur littérature.

Et les costumes de M. de Chateaubriand témoignent d'une inquiétude qui est le caractère de son génie.

Fin notes notes

I. - Sur les débuts de Venise dans notre littérature, voir Venise dans la littérature française depuis les origines jusqu'à la mort de Henri IV, avec un recueil de textes dont plusieurs rares et inédits, par Béatrix Rava, Paris (Champion), 1916.

Il. - Humanistes dévots. - Voir Histoire littéraire du sentiment religieux en France, depuis la fin des guerres de religion jusqu'à nos jours, par Henri Bremond. Tome Ier : l'Humanisme dévot (1580-1660). Paris (Bloud et Gay), 1916.

III. - La Fontaine, par G. Michaut, Paris (Hachette), 1913- 1914. Deux volumes.

IV. - Un financier sous la monarchie. - Voir Histoire de Samuel Bernard et de ses enfants, par E. de Clermont-Tonnerre, Paris (Champion), 1916. - Cf. Samuel Bernard, banquier du trésor royal, et sa descendance, par le vicomte de Bonald, Rodez (imprimerie Carrère), 1912 ; - Samuel Bernard, sa vie, sa correspondance (Berger-Levrault), 1893; les Financiers amateurs d'art et Samuel Bernard, peintre du roi, etc., dans Réunion des Sociétés des Beaux-Arts des départements, années 1890 et 1893 (Plon), par Victor de Swarte ; - les Mariages dans l'ancienne société française, par Ernest Bertin, Paris (Hachette), 1879; enfin, Conversation de Me la duchesse de Tallard, dans les Tableaux de genre et d'histoire, de F. Barrière, Paris, 1828.

VI. - Adélaïde Dufrenoy. - Opuscules poétiques, par M=° A.-B. Dufrenoy, avec des notes et une relation historique sur les journées des 2 et 3 septembre 1792 par l'abbé Sicard, Paris, 1806. - Elégies, suivies de poésies diverses, par M=° Dufrenoy, 2e édition, Paris, 1813. - Elégies, suivies de poésies diverses et de deux pièces qui ont remporté le prix, l'une à l'Académie française, l'autre aux Jeux Floraux, par M= Dufrenoy, 4° édition, Paris, 1821. - Œuvres poétiques de M= Dufrenoy, suivies d'observations sur sa vie et ses ouvrages par M. A. Jay, deux volumes, Paris, 1826. - Voir aussi Derniers Vers de M=° Dufrenoy, précédés et suivis de pièces intéressantes sur sa vie et ses ouvrages par F. Gerinal, Paris, 1825 (32 pages).

Page 110. - Sur le dîner que fit Chateaubriand avec Fontanes et le ménage Dufrenoy en 1789, voir Sainte-Beuve, Portraits contemporains, tome IV, page 430 ; et Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire, tome 1, page 111.

Page 119. - La lettre de dénonciation de Cordier contre les Dufrenoy et leurs hôtes se trouve aux Archives nationales (FT 4686). - Voir encore, aux Archives, sur les Dufrenoy, les pieces suivantes : - Y, 5208, 17 janvier 1766, Simon Petit Dufrenoy achète la charge de procureur au Châtelet de défunt Louis Frizon de Demarincourt ; - et les plaquettes AF. IV,

VII. - Les tribulations de M. de Murville. - André de Murville était né le 7 mai 1753. Dans son dossier du ministère de la Guerre, il y a une copie (abrégée) de son acte de naissance, d'après les registres de Saint-Eustache : « L'an 1753, le 8 mai, fut nommé Pierre-Nicolas, né d'hier, fils de Nicolas-Charles-André et de Jeanne Fisallier, son épouse, en présence des témoins dénommés audit acte. »

Page 148. - Les aventures militaires de Murville, je les raconte d'après les pièces de son dossier du ministère de la Guerre, qu'a bien voulu me signaler et me communiquer le savant M. Hennet, directeur des Archives administratives au ministère de la Guerre.

VIII. - Sur Florian, voir les « Ci-Devant Nobles » et la Révolution, par le comte G. Mareschal de Bièvre, Paris (Emile-Paul), 1914. Onze chapitres sont consacrés à « Florian révolutionnaire». L'auteur de cet excellent ouvrage a beaucoup d'estime, avec raison, pour le fabuliste ; et, son caractère, il le juge avec modération. En le lisant, on est, je crois, tenté d'être plus sévère que l'historien. - Voir aussi Florian, sa vie, son œuvre, par G. Saillard, Paris et Toulouse, 1912.

Sur Gabriel Bouquier, voir la Conversion d'un sans-culotte, Gabriel Bouquier, peintre, poète et conventionnel, par G. De-france, Paris (édition du Mercure de France), 1912. - Voir aussi, sur le même personnage, un petit volume, plein d'erreurs et de renseignements précieux, Gabriel Bouquier, de Terrasson, par M.G. Lafon, Bordeaux, s. d. ¡1906]. - Sur son frère, Elie-Guillaume, juge à Terrasson, divers documents (archives de la Dordogne et registres de la municipalité de Montignac).

Page 180. - Les idées de Bouquier sur l'instruction publique, les voici : « Citoyens, les plus belles écoles, les plus utiles, les plus simples où la jeunesse puisse prendre une éducation vraiment républicaine sont, n'en doutez pas, les séances publiques des départements, des districts, des tribunes et surtout des sociétés populaires. C'est dans ces sources pures que les jeunes gens puiseront la connaissance de leurs droits et de leurs devoirs, des lois et de la morale républicaine. Pendant le cours de notre révolution, la société des Jacobins de Paris a produit plus, à elle seule, d'héroïsme, de vertus que n'en ont offert pendant des siècles tous les établissements scientifiques de l'Europe. » On trouvait cela magnifique; on applaudissait à Bouquier, penseur et orateur.

IX. - Un conventionnel en mission, - La Mission du conventionnel Lakanal dans la Dordogne en l'an II (octobre 1793, août 1794), par Henri Labroue. Paris (Champion) [1916]. Cf. Lakanal en Amérique, par Eugène Welvert (Feuilles d'histoire, septembre-octobre 1910).

X. - La comtesse d'Albany. - Lettres de la comtesse d'Albany au chevalier de Sobirals, éditées par le marquis de Ripert-Monclar (à Monaco; et à Paris, chez Auguste Picard, 1916). Cf. Léon-G. Pellissier, le Portefeuille de la comtesse d'Albany, Paris (Fontemoing), 1902, et trois séries de Lettres inédites de la comtesse d'Albany, la première en 1904 chez Fontemoing; les deux autres en 1912 et 1915, dans la Bibliothèque méridionale, à Toulouse, chez Ed. Privât et, à Paris, chez Auguste Picard. Saint-René Taillandier a publié en 1862 et en 1863, chez Michel Lévy, la Comtesse d'Albany et Lettres inédites de Sismondi, Bonstetten, de M=• de Staël et de Souza.

XI. - Trois amis de Mºe de Staël. - Mºe de Staël et la Suisse, par Pierre Kohler, Lausanne et Paris (Payot), 1916. - Cf. le Salon de Madame Necker, par le comte d'Haussonville, Paris (Calmann-Lévy) ; et, bien entendu, Sainte-Beuve.

XII. - Les costumes de M. de Chateaubriand. - Ces petits portraits de Chateaubriand, je les emprunte évidemment aux livres que voici : - les Mémoires d'outre-tombe et les Souvenirs d'enfance et de jeunesse (manuscrit de 1826, Paris, 1874), l'Essai sur les révolutions, les Voyages en Amérique, l'Itinéraire, le Dernier Abencerage. Et puis : les mémoires de Villèle, de Hyde de Neuville, du duc de Raguse, de Mue de Boigne, de M=° de Chastenay, les Souvenirs du chevalier de Cussy; le Journal inédit de M= de Marigny et les Cahiers de M=• de Chateaubriand, publiés par G. Ladreit de Lacharrière (Paris, 1907 et 1909); les Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de M=• Récamier ; les Pensées, Essais, Maximes et Correspondance de J. Joubert; les Correspondants de Joubert par Paul de Raynal (Paris, 2° éd., 1904); Chateaubriand et son temps, par le comte de Marcellus (Paris, 1859); les Enchantements de Prudence, par M=° P. de Saman (Hortense Allart), nouv. éd. (Paris, 1877) ; la Comtesse Pauline de Beaumont, par A. Bardoux, Paris, 1884; les Dernières Années de Chateaubriand, par E. Biré ; l'Itinéraire de Paris à Jérusalem par Julien, publié par Edouard Champion (Paris, 1904); etc.

Page 255. - Le costume de Chateaubriand au régiment de Navarre, je le dois à l'obligeante érudition de mon ami Jacques Onfroy de Bréville : les jolis dessins de « Job » témoignent d'une science égale au talent de l'artiste.

Page 258. - Sur l'acte de cléricature de Chateaubriand, voir Biré, édition des Mémoires d'outre-tombe, tome 1, page 468.

Page 259. - Sur Chateaubriand bénédictin, voir Annales de philosophie chrétienne, t. VI, page 392; document cité par Biré, les Dernières Années, p. 159.

Page 260. - Les mémoires de l'abbé de Mondésir, c'est M. Victor Giraud qui les a consultés, à la bibliothèque du séminaire de Saint-Sulpice. Il en a publié les passages les plus intéressants dans la préface de son édition d'Atala (Paris, 1906).

Page 263. - Ce brouillon qu'on a retrouvé, c'est à la Bibliothèque nationale, fonds français, n° 12454. Et ce texte charmant a été publié par M. Anatole Feugère dans le Mercure de France du 15 juillet 1908.