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L'Enchanteur 1768—1848
Les costumes de M. Chateaubriand Début du livre (suite 2)

Début du livre (suite 2)

Les costumes de M. Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 269–287 · chapitre 2 sur 4

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Nouvelle Librairie nationale, 1917, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A Londres, où il se réfugia et demeura jusqu'à la fin du siècle, pauvre et malade, manquant de pain, l'on peut conjecturer qu'il négligea le détail de sa toilette. Il raconte que les émigrés, ses pareils, étaient reconnaissables à la vétusté de leurs habits. Un peu plus tard, quand il résolut de partir pour Beccles, le tailleur de Peltier l'habilla ; et l'on ne sait pas trop ce que pouvait bien être le tailleur de l'extravagant garçon qui ressemblait à un personnage de Le Sage. N'importe !... Et le chevalier n'en était pas à raffiner là-dessus.

A Beccles, il fit pourtant assez bonne figure, semble-t-il. Tout en donnant des leçons de français aux polissons et aux jeunes filles, il eut des relations agréables avec les gentilshommes de la région. Nous le voyons, un jour, à cheval et qui se promène élégamment. Ce qui lui manque, hélas ! c'est l'art du cavalier. Son père, qui le destinait à

la marine, était d'avis qu'il sût manier un vaisseau, non un cheval. Et le portrait équestre que voici est bien désobligeant pour la coquetterie de notre héros. M. de Combourg - c'est le nom qu'il avait pris là-bas - montait une bête difficile et qui ne tarda guère à s'emballer. M. de Combourg perdit ses étriers, se cramponna comme il put à la crinière et s'écria : « I will be killed ! Nobody shall save me !...i C'est-à-dire, si l'on traduit exactement : « Je veux être tué ! Que personne ne vienne à mon secours !...i Il désirait qu'on vînt à son secours et il n'avait pas envie de mourir ; seulement, il ne savait pas l'anglais mieux qu'il ne montait à cheval... Et ce petit tableau, qui rappelle les fortes et rudes caricatures anglaises du siècle dernier, est en somme le souvenir le plus net, risible aussi, que le comté de Suffolk ait gardé de Chateaubriand.

Il revint à Paris. Et il fut très vite célèbre, grâce aux Floridiennes encore : il publia son roman d'Atala. Cette musique nouvelle que les mots rendaient à son gré enchanta les oreilles et alarma les , âmes ; les petites femmes allaient disant que ces phrases-là leur faisaient éprouver un frémissement d'amour, et Pauline de Beaumont, plus émue que personne, soupirait : « Il joue du clavecin sur toutes mes fibres. » Comme il aimait de façon pareille la gloire et les femmes, il fut heureux. Il adora cette gloire que les femmes lui donnaient et qui, par un agréable retour, lui donnait aussi les femmes. Elles se le disputèrent ; et il se multiplia.

Comment, alors, s'habillait-il? Simplement. Il écrivit plus tard, en 1837, qu'il avait savouré, après le succès d'Atala, son orgueil, « non en portant, comme aujourd'hui, une barbe et un habit extraordinaires, mais en restant accoutré de la même façon que les honnêtes gens ». Cette moquerie est à l'adresse des romantiques, ses t fils dégénérés , comme il les appela. Sans doute n'appréciait-il pas les gilets éclatants et les poils farouches qui avaient récemment combattu à la bataille d'Hernani. Les romantiques l'ont désolé, de maintes manières : ils dérivaient de lui, mais souvent avec peu de goût ; ils lui devaient leur idée et quelques-unes de leurs toquades, voire la folie du costume. Mais l'absurdité d'autrui ne vaut rien ; et puis, « il n'aimait pas que l'on fît après lui les excentricités qu'il avait déjà faites ».

Quand il partit pour Rome, secrétaire de la légation française, il dut avoir un bel uniforme, des broderies diplomatiques, une épée. Il n'en parle pas. C'est qu'il n'eut à Rome que des ennuis, - et puis un grand chagrin, - de perpétuelles difficultés, humiliantes. La robe rouge du cardinal Fesch offusqua le faible éclat de ses dorures. Il avait cru, en arrivant, imposer ses volontés magistrales : le cardinal, en peu de jours, le détrompa, le confina dans le service des passeports et l'installa très mal, au dernier étage du palais Lancelotti. L'endroit n'était pas confortable ; et l'apologiste de la religion chrétienne y entrait à peine qu'il en connut les inconvénients. Il dérangea de leur tranquillité les puces qui habitaient là et qui, tout de go, lui sautèrent aux jambes. Il avait un pantalon blanc : de toutes ces puces, le pantalon fut noir.

13 juillet 1806. M. de Chateaubriand part, avec un bel entrain, pour le voyage de Terre sainte. M de Chateaubriand l'accompagnera jusqu'à Venise ; et il vagabondera par les mers et les pays, tout à son aise. Il est fort content.

Il est alle, a l'Fervacques, faire ses adieux a Delphine de Custine : la « reine des roses » pleure et ne veut pas croire qu'il revienne jamais. Il supporte, lui, très bien cette séparation, sachant qu'au retour il rencontrera, dans la chaude Espagne, auprès de l'Alhambra des Maures, la petite Nathalie de Noailles, sa prédilection nouvelle.

L'objet de son voyage est un pèlerinage au tombeau du Christ. Et puis, il va chercher des images ; il va chercher aussi de la gloire : il l'offrira comme un hommage séduisant à la vive et dansante Nathalie qui, en Espagne, prendra le nom pathétique de Dolorès.

Le départ fut une excellente mascarade et, si l'on peut dire, une « tartarinade » exorbitante.

Le matin, Chateaubriand se fit apporter des armes, à choisir. Il les choisit toutes ; ce furent des pistolets, des carabines, des espingoles. En somme, une petite artillerie, pour huit cents francs. Or l voiture était déjà pleine. Et M=° de Chateaubriand n'aimait pas les armes à feu : elle disait qu'elle préférait un brigand à un pistolet. Chateaubriand cacha son artillerie dans le coffre.

La voiture était une grosse, grande et belle

t dormeuse », qui contenait, au fond, Chateaubriand et sa femme ; sur le siège une énorme femme de chambre et le frère de la cuisinière, Julien.

Julien et le postillon étaient costumés en & « coglans »: - sur la tête, un turban bleu galonné d'or ; petite veste et pantalon de même couleur. - Mais Julien, avec son teint de rôti brûlé » et ses moustaches, a l'air d'un « menuisier honnête », de sorte qu'il ne saurait effrayer personne et que son déguisement donne à rire. M. de Chateaubriand rit le premier : il est ravi, car il n'y eut pas d'homme plus admirablement puéril.

La portière de la maison s'émerveille. Elle conjecture qu'en tel équipage « monsieur part aux frais du gouvernement ». Ce qu'on lui dit ne la convainc pas : elle n'a jamais vu son maître si imposant.

Comme il est bien, comme il est amusant, comme il est gai !... Comme il est bien le père, l'auguste père si comique, de nos gens de lettres qui vêtus de toges, de pourpoints, de simarres, donnent ainsi le change à leur fantaisie éperdue I

Il est le père de leur prodigieux et innocent cabotinage.

En quittant Smyrne, Chateaubriand fit marché avec un guide, un drogman et un janissaire pour être conduit aux ruines de Troie. Mais, à peu de distance, le guide refusa de continuer sa route : il mènerait la caravane à Kircagach ; il n'irait point ailleurs. Chateaubriand se met en colère, menace d'a assommer cet homme s et, provisoirement, le traîne au tribunal de l'aga.

Il est magnifique, armé complètement ›, botté, éperonné ; il a un fouet à la main.

A l'entrée de la salle où est couché sur un sopha et fume une pipe de Perse l'aga splendide, on veut lui ôter ses bottes, son fouet, ses armes. Il refuse, disant qu'un Français « suit partout les usages de son pays » ; - et il exagère, car, si l'on ne se déchausse guère pour faire visite à un magistrat de chez nous, on n'apporte cependant ni fouet, ni armes prohibées. - Il passe donc. Mais un spahi le saisit au bras, le tire en arrière : il sangle à travers le visage de ce militaire fidèle un coup de fouet qui l'engage à lâcher prise. Le beau pèlerin de Terre sainte !...

Chateaubriand se rendit à Jaffa. Les écueils empêchent qu'on n'aille jusqu'à la côte. Des Arabes, presque nus et « n'ayant qu'un petit cotillon, comme les brasseurs de Paris » vinrent chercher le voyageur et sa suite à bord du bâtiment. Chateaubriand avait près de lui le bon valet de chambre Julien. Le valet de chambre d'un écrivain célèbre a quelque souci de la littérature ; et Julien, comme son maître, composait un journal de route. Voici ce qu'il raconte dans son « itinéraire » :

Six Arabes s'approchèrent de lui, respectueusement, et le portèrent comme une châsse ; tandis que M. de Chateaubriand n'eut, pour passer l'eau, que deux bonshommes, et qui le traitaient familièrement. « Je ne sais si ma mise leur a paru plus brillante que celle de M. de Chateaubriand, qui avait une redingote brune à boutons pareils et moi une blanchâtre avec des boutons de métal blanc

BBAUNIER, Figures. 18

qui jetaient assez d'éclat par le soleil qu'il faisait - Peut-être !...

Chateaubriand cite, dans son Itinéraire, à lui, cette même anecdote. Il explique, d'ailleurs, la méprise des porteurs en remarquant avec justesse que le blanc est, chez les Arabes, la « couleur de distinction » Il ajoute que Julien, confus, réclamait contre une faveur insigne... Seulement, il croit se rappeler qu'il avait, lui, un habit bleu et qu'il gagna le rivage « obscurément » sur le dos d'un mendiant déguenillé. C'est bien possible.

Mais, peu de jours après, l'habit brun, ou bleu, prit un air plus oriental. Avant de quitter Jaffa pour aller à Jérusalem, les domestiques revêtirent des sayons de poil de chèvre fabriqués dans la Haute-Egypte et comme en portent les Bédouins. Quand il les vit parés de ces pittoresques atours, Chateaubriand fut jaloux : il voulut en avoir autant et, pardessus son habit à la française, il passa la robe, ou à peu près, la robe de saint Jean-Baptiste. Et il eût bien mangé des sauterelles, pour ressembler quelques minutes au Précurseur. Mais il avait le cœur frivole et il songeait à Dolorès qui l'attendait en pays maure.

Le Précurseur imparfait monta sur un petit cheval; un bât lui servait de selle ; en guise d'étriers, des cordes. Sur la tête, un chapeau noir. Pour entrer à Jérusalem, il avait aux poings deux pistolets ; son interprète le suivait, qui lui portait son fusil à deux coups. Ces armes, il ne les utilisa pas ; mais elles firent bon effet et charmèrent l'imagination du pèlerin.

Quand il arriva en Espagne, après avoir visité la Grèce, l'Asie Mineure, les lieux saints et Carthage, M. Hyde de Neuville, qui, averti par Nathalie de Noailles, l'attendait à Cadix, le trouva modeste, un peu timide, « froid et presque raide ›. Sans doute avait-il plus d'impatience pour Nathalie de Noailles que pour Hyde de Neuville...

A Cordoue, il retrouva Dolorès : or, son cœur, cette saison-là, ne rêvait pas d'une autre dame.

Comme il avait une souveraine puissance de transformation, il modifia sincèrement le détail de son aventure. Il combina une fiction flatteuse ; et, pour plus de simplicité, il y crut. Nathalie de Noailles, qui était spontanément devenue Dolorès, devint, par les soins de René amoureux, la délicieuse Blanca de l'Abencerage. Et lui, ne fut-il pas avec confiance Aben-Hamet, le héros tendre et hardi ?... Or Aben-Hamet aborde au rivage d'Espagne vêtu de superbes habits ». Il se tient à la proue du vaisseau barbaresque. Derrière lui, deux nègres domptent un cheval arabe aux « naseaux fumants » et aux « crins épars ». Ce cheval, ce coursier, a tigré comme un léopard , les nègres l'amèneront à Aben-Hamet lorsqu'il aura lui-même bondi hors du vaisseau avec un grand bruit d'armes. Et, en présent à Blanca, le jeune Aben-Hamet apporte une gazelle au collier fait de grains d'aloès.

Il est romantique et charmant d'arriver ainsi en Espagne où une bien-aimée vous attend. Ce fastueux attirail convient au fier amant qui écrivait : « L'amour, pour être véritable, a toujours besoin d'être accompagné de la gloire, » Mais la réalité ne se prête pas toujours avec complaisance aux volontés ingénieuses d'un artiste : et c'est justement pour cela que Chateaubriand recourait aux délicats prestiges de la littérature.

Lorsque entrèrent à Paris les Alliés, et puis le Roi, Chateaubriand fut magnifique. Il venait de publier sa brochure célèbre De Buonaparte et des Bourbons, laquelle, au dire de Napoléon, servit mieux les Bourbons qu'une armée de cent mille hommes. Il se persuada qu'il était le sauveur de la monarchie et compta sur des récompenses. M de Chateaubriand raconte que, le 12 avril 1814, il s'en fut, avec une foule immense, à la rencontre de Monsieur: il revint « charmé, trompé par les paroles affectueuses du prince qui, avec beaucoup de grâce, jetait ce jour-là son cœur à tout venant ».

Mais son costume ?... Une merveille. Il s'était, assure Mme de Boigne, affublé d'un uniforme de fantaisie ; un gros cordon de soie rouge, passé en bandoulière, supportait « un immense sabre turc qui traînait sur tous les parquets avec un bruit formidable ». Et M=° de Boigne ajoute: « Il avait certainement beaucoup plus l'apparence d'un capitaine de forbans que d'un pacifique écrivain; ce costume lui valut quelques ridicules, même aux yeux de ses admirateurs les plus dévoués ». C'est trop beau !... Et, comme la spirituelle et méchante M=° de Boigne, orléaniste par-dessus le marché, n'aimait pas du tout le légitimiste Chateaubriand, l'on se demande si peut-être elle n'a pas trouvé un malin plaisir à se moquer de notre héros. Elle en était capable ;

et ses mémoires pèchent parfois contre la simple vérité. Mais il y a, ici, d'autres témoignages pour confirmer son agréable médisance.

Intelligente chanoinesse qui mettait au service de causes amies un superbe don de l'intrigue, une rouerie de diplomate et une réputation parfaite, M Victorine de Chastenay avoue que M. de Chateaubriand lui « faisait de la peine » avec ses déguisements de 1814, - « des épaulettes, un uniforme pris dans le cabinet du ministre de la guerre; - il lui semblait qu'ainsi l'auteur d'Atala et de René dérogeait ; elle l'eût souhaité plus sérieux.

Un peintre anglais qui fut prisonnier de guerre à Paris sous l'Empire, Thomas-Richard Underwood, a laissé le journal de ce qu'il vit durant les premiers mois de l'année 1814. Voici, à la date du 12 avril, le cortège de Monsieur. Un corps de musique ouvrait la marche et jouait Vive Henri IV. Puis venait une compagnie de gardes nationaux à cheval. Parmi eux, on remarquait M. de Chastenay et M. de Chateaubriand : « Tous avaient de grands plumets blancs à leurs chapeaux.»

Nous connaissons, par ces récits, les accessoires divers qui composaient, au retour des Bourbons, le bizarre costume de M. de Chateaubriand. Le sabre turc en est l'agrément principal.

L'année suivante, il se déguisa en ministre. Mais c'était à Gand. Le Roi ne régnait plus; les ministres du Roi ne gouvernaient que d'une façon des plus fictives. Celui-là en plaisante lui-même, dans les Mémoires d'outre-tombe : « Ma correspondance avec les départements ne me donnait pas grand'besogne; je mettais facilement à jour ma correspondance avec les préfets, sous-préfets, maires et adjoints de nos bonnes villes, du côté intérieur de nos frontières ; je ne réparais pas beaucoup les chemins et je laissais tomber les clochers... » Il dit encore : « M. de Lally-Tollendal était, je crois, ministre de l'instruction publique. » Il le croit : il n'en est pas sûr !... Pareillement, M de Chateaubriand croit que son mari détenait alors un portefeuille: « Je ne sais pas, dit-elle, s'il ne faisait pas les fonctions de ministre de l'intérieur. » On n'est pas plus tranquillement incertaine de la gloire conjugale !... Les ennemis du grand homme sont excusables, eux, de s'égayer à ce propos : Marmont, par exemple, dénonce avec allégresse la « vanité enfantine » de Chateaubriand.

Mais Chateaubriand n'eut pas le temps de se procurer un costume. Autour d'un tapis vert, on discourut assez pour appeler conseils ces bavardages inutiles. Et puis, les t cent jours s passèrent. Le Roi quitta Gand, revint à Paris, constitua un vrai ministère ; seulement, parmi ses ministres, il ne prit pas Chateaubriand.

Iİ le nomma bientôt - c'est moins flatteur, mais enfin !... - il le nomma président du collège électoral du Loiret.

Si Chateaubriand fut déçu, on le devine. Mais, actif, il partit pour son département, plut aux électeurs, organisa sans nonchalance l'œuvre de sa popularité. Il gagnait peu à peu tous les suffrages ; à Orléans, il allait être élu avec une majorité superbe, lorsque le Roi se méfia. Le Roi, le duc d'Otrante et le prince de Talleyrand ne souhaitaient pas de le voir entrer à la Chambre des députés, où il serait, avec son éloquence persuasive et avec son esprit turbulent, très dangereux. Que faire ?...On le nomma pair de France.

On le nomma pair de France pour se débarrasser de lui. La plupart des honneurs que les Bourbons accordèrent à Chateaubriand sont la marque de ce désir ; et ils eurent cette opportunité. Lorsque les pairs l'eurent désigné comme l'un de leurs secrétaires pour la session de 1816, le Roi leur témoigna son mécontentement : « Un homme qui a encouru ma juste disgrâce !... »

D'Orléans, où il venait de recevoir la nouvelle de sa pairie, Chateaubriand écrivit à sa femme : « Enfin, tu es contente. Ils sont désolés que je sois pair, parce qu'ils ne peuvent plus m'élire... Je t'embrasse... Envoie chercher le tailleur Le Bon et fais faire mon habit de pair, pour que je l'aie en arrivant... » Il ajoute : « Tâche que les fleurs de lys ne soient pas trop mesquines. »

C'est qu'ils n'étaient pas du tout riches. Le costume de pair, c'était une dépense. Tout de même, Chateaubriand soigne ses broderies. Il raille avec gentillesse tant de faste onéreux ; il a un peu d'amertume, il a aussi de la gaieté, il est orgueilleux, digne et frivole : voilà les éléments divers de sa coquetterie.

Le voici chez lui, en 1819, rue du Bac. Il est fort mal en cour ; et, pour se désennuyer de n'être ni ambassadeur ni seulement ministre, il mène « ses grands combats ». L'idée qui le distrait alors, c'est «la liberté de la presse ». Il a fondé le Conservateur; il a « mis la plume à la main aux plus grandes familles de France ». Bref, il travaille. Mme de Chateaubriand, qui écrit à M=° Joubert, note : « M. de Chateaubriand vous dirait mille choses, s'il parlait ; mais, depuis qu'il s'occupe du Conservateur, il ne voit, ni n'entend, ni ne répond. Avec cela, Mme de Chateaubriand vient d'être fort malade. Il l'a soignée avec assiduité, tendresse et douceur : « « J'ai peur quelquefois, dit-elle, de le voir s'envoler vers le ciel, car en vérité il est trop parfait pour habiter cette mauvaise terre et trop pur pour être atteint par la mort !... » René, qui devient un ange et qui monte au ciel par l'effort de ses petites ailes, - ç'aurait été son personnage le plus imprévu !...

En attendant, cet ange, qui n'a pas une minute pour causer avec sa femme, se divertit ailleurs et « court de madame en madame ». Il va dîner chez l'une ou l'autre de ses admiratrices les plus ferventes : elles ne veulent pas qu'il mange « autre chose que des feuilles de roses humectées de rosée ; autrement il ne serait pas l'auteur de tant de beaux ouvrages pleins de sentiment et d'imagination »... Bref, il a bientôt des rhumatismes.

Il en a pendant tout le mois de novembre 1819. La douleur est dans la poitrine et atteint même le cœur : le docteur Récamier avoue un peu d'inquiétude. « Le Chat »-c'est le nom que lui donne sa femme : au temps de Pauline de Beaumont, c'était « le Corbeau »! - le Chat est extrêmement tourmenté. On lui ordonne de faire des remèdes et de ne travailler point : « il travaille et ne fait point de remèdes ». Mais il s'amuse : « Voici le Chat qui, malgré ses rhumatismes, se frisotte pour aller chez quelques madames du Lionfort. » Il se frisotte et « il se fait beau ». M= de Chateaubriand n'aime pas cela ; mais, pour se consoler, elle a de la patience et de l'esprit.

En 1822, Chateaubriand passe le détroit : le Roi vient de lui donner l'ambassade de Londres.

Ah ! qu'il est content ! Il le raconte avec tant d'exubérance qu'à le lire on se demande s'il n'aurait pas dû adoucir sa joie de quelque modeste hypocrisie... Mais non ! Il est, ainsi, fort bien. Et, s'il manque un peu de finesse en telle occurrence, il a, pour remplacer cet agrément, le charme de sa vive allégresse. « Je m'embarquai pour Londres avec un passeport conçu en ces termes : Laissez passer, disait ce passeport, laissez passer Sa Seigneurie le vicomte de Chateaubriand, pair de France, ambassadeur du Roi près Sa Majesté Britannique, etc., etc... Point de signalement ; ma grandeur devait faire connaître mon visage en tous lieux. » On a, pour lui seul, nolisé le bateau. Quand il arrive à Douvres, le canon du port le salue. Un officier s'approche et lui offre une garde d'honneur. La mairesse l'invite à une soirée, au nom des plus belles dames de la ville. Le peuple, attroupé sous ses fenêtres, lui fait une ovation. Il est conduit à Londres par quatre chevaux que mènent deux « élégants jockeys ». A l'hôtel de l'ambassade, le chargé d'affaires l'attend, - c'est le comte Georges de Caraman, - avec les secrétaires et les attachés. Il l'accueillent avec « une noble politesse ». Assemblés sur le trottoir, les huissiers, concierges, valets de chambre, valets de pied. Un lui présente les cartes des ministres anglais, des ambassadeurs étrangers... Il aime cela, de tout son cœur !...

Pour aimer cela davantage encore, il se souvient de sa première venue à Londres : il était alors un pauvre et obscur émigré, que nulle mairesse n'invitait, que personne même ne saluait et qui trouvait, sur le sol britannique, l'indigence et le chagrin. D'ailleurs, il dit, avec la courtoisie que le passé mérite, il dit que les tristesses de jadis, il les regrette. Il se souvient du temps où il couchait dans un taudis, sur un grabat, en se couvrant d'un mince habit ; et il avait pour lampe le clair de lune. Il dit qu'il éprouve une sorte de nostalgie... « Je passe, à la lueur des flambeaux, entre deux files de laquais, qui vont aboutir à cinq ou six respectueux secrétaires. J'arrive, tout criblé sur ma route des mots : Monseigneur, Mylord, Votre Excellence, Monsieur l'ambassadeur, à un salon tapissé d'or et de soie. - Je vous en supplie, messieurs, laissez-moi ! Trêve de ces mylords !... Pensez-vous que je sois assez bête pour me croire changé de nature parce que j'ai changé d'habit? Le marquis de Londonderry va venir, dites-vous ; le duc de Wellington m'a demandé ; M. Canning me cherche ; lady Jersey m'attend à dîner avec M. Brougham ; lady Gwidir m'espère, à dix heures, dans sa loge, à l'Opéra ; lady Mansfield, à minuit, à Almack's... Miséricorde, où me fourrer ? qui me délivrera ? qui m'arrachera à ces persécutions ? Revenez, beaux jours de ma misère et de ma solitude !... »

Est-il sincère ?... Il ne l'est pas : le contraste des mauvais jours et des bons le ravit d'aise ; la complaisance avec laquelle il énumère les plaisirs de sa vanité ne laisse pas de doute... Il est sincère tout de même ; et, certes, il a le goût puéril des dignités qui vous habillent bien : mais il demeure farouche, rêveur, mélancolique, retiré. Il n'est pas simple ; et des sentiments bien divers l'occupent en un seul instant.

Il se réjouit d'avoir à noter dans ses Mémoires: « Cette terre où je suis aujourd'hui magnifique ambassadeur... » Il se réjouit de se dire « l'ambassadeur très rassasié du roi de France ». Il se réjouit de donner, au palais de l'ambassade, les plus belles fêtes ; et il est fier de son cuisinier, Montmirel, homme de génie.

Une fois, avec M. de Marcellus, secrétaire de son ambassade, Chateaubriand passa devant la maison où jadis Hingant, son ami, avait voulu se tuer, poussé par l'indigence et la faim. L'ambassadeur indiqua l'endroit ; il raconta l'histoire... Puis, il sourit ; et il fit remarquer à M. de Marcellus « son lourd et brillant costume d'ambassadeur » : - car ils allaient à Carlton House, chez le Roi.

Les élégances de Londres importunaient Chateaubriand. Du moins, il le dit. « A dix heures du matin, on courait à une partie fine, consistant dans un premier déjeuner à la campagne; on revenait déjeuner à Londres ; on changeait de toilette pour la promenade de Bond Street ou de Hyde Park ; on se rhabillait pour dîner à sept heures et demie ; on se rhabillait pour l'Opéra ; à minuit, on se rhabillait pour une soirée ou pour un raout. Quelle vie enchantée ! J'aurais préféré cent fois les galères... » Les dandys lui étaient insupportables : il leur consacre, dans ses Mémoires, plusieurs pages de raillerie. Causant avec M. de Marcellus, il les appelait rudement « caricatures de d'Orsay ». La célébrité de ce dandy superfin commençait alors. Elle gênait, sans doute, Chateaubriand, qui s'écriait avec mauvaise humeur :

Comme il ne s'agit guère, pour un ambassadeur de France en Angleterre, que de réussir à Almack's et de savoir mettre sa cravate, le Roi mon maître aurait mieux fait de choisir M. d'Orsay pour son représentant !...

Petite émulation, dépit momentané : l'ambassadeur est jaloux du jeune et charmant M. d'Orsay. Après qu'il l'a, dans les Mémoires, traité comme un garçon que l'on n'aime pas, il ajoute : « Les ladies les plus à la mode me plaisaient peu... » C'est que les ladies les plus à la mode aimaient le charmant et jeune M. d'Orsay. Et Chateaubriand qui, pour la gloire, se posa d'abord en arrogant rival de Bonaparte, fut le rival, en outre, du petit comte d'Orsay, pour la coquetterie, à cinquante-quatre ans.

En 1823, à Paris, il est ministre des Affaires étrangères. Il prépare la guerre d'Espagne ; il dirige - et à merveille - une diplomatie très compliquée. Et puis, il est fort épris d'une exquise madame de C*** ; il fait, si l'on peut dire, des folies.

Un jour, au mois de juin, son ancien secrétaire de légation à Berlin, le chevalier de Cussy, vient le voir au ministère.

Le visiteur craint, s'il demande le ministre lui-même, d'attendre longtemps : les laquais administratifs ne sont pas commodes. Il demande modestement Hyacinthe Pilorge, le secrétaire particulier de Chateaubriand...

Hyacinthe ? La première porte à droite !

Les laquais administratifs sont familiers.

La chambre d'Hyacinthe communique avec la chambre à coucher du maître.

Frappez ! dit Hyacinthe ; et, sans qu'on vous réponde, entrez.

Le chevalier de Cussy entra. Il vit M. de Chateaubriand ; il le vit bien... M. de Chateaubriand « s'apprêtait sans doute à passer une chemise ›. Provisoirement, il était tout nu. Dans une glace, il reconnut son collaborateur de jadis : il fut enchanté de le voir. Il courut à lui, les bras ouverts ; il l'embrassa plusieurs fois, tendrement, « comme s'il retrouvait un fils ou un frère »... Et puis, soudain, il éclata de rire et s'enfuit : il venait de songer à sa « tenue de paradis terrestre »... Il se réfugia vers les rideaux du lit, s'y enroula comme il put, causa quelques instants avec son ami stupéfait et lui dit enfin :

Mon cher Cussy, je suis pressé, je vais tout de suite chez le Roi. Mais allez voir Rauzan ; il vous donnera des nouvelles qui vous plairont. Revenez ensuite dîner avec moi à six heures.

Voilà le plus naïf costume de M. de Chateaubriand, son costume adamique. Notons, puisque l'indiscrète occasion nous en est offerte, que cet écrivain célèbre n'est pas grand et que ses épaules sont imparfaites. Ses ennemis le disent bossu. Il sait bien ce qu'on dit. Et, à tout hasard, il riposte : Qui peut s'assurer de n'être pas bossu ?... › Il remarque aussi que lord Byron était boiteux et en rougissait, que Shakespeare était boiteux et s'en vantait à ses maîtresses. Il conclut : « Qui donc ne cloche pas de quelque côté ?... » M. de Marcellus ne l'a jamais voulu voir que « légèrement voûté la tête haute, d'ailleurs, et pareil, en somme, au portrait que fit Girodet. Quant à sa taille, il fut ingénieux lorsqu'il la consigna dans ses Mémoires à propos de son premier passage en Angleterre : « Taille de cinq pieds quatre pouces, five feets four inches high. » Il profite de la circonstance pour se mesurer en anglais, car les pouces et les pieds de ce pays sont plus avantageux que les nôtres. En vérité, il est petit. Voilà tout ; et n'abusons pas davantage de l'édénique vision qu'eut en 1823 le chevalier de Cussy.

Quelques mois plus tard, un matin, ce jeune diplomate alla rendre visite au ministre des Affaires étrangères. Il le trouva qui faisait sa toilette, qui se rasait et qui avait du savon mousseux sur la figure. On sonna. Un inconnu demandait le ministre. Son Excellence, qui n'était pas présentable, pria Cussy de recevoir le fâcheux. Celui-ci conjecturait que M. de Chateaubriand aimerait, sans doute, à retirer de la circulation certain ouvrage dont les opinions avaient cessé d'être les siennes. Il en possédait un exemplaire qu'il laisserait volontiers à raison de dix francs le volume. Cussy transmit cette offre à Chateaubriand qui, le rasoir à la main, répondit :