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L'Enchanteur 1768—1848
Les costumes de M. Chateaubriand Début du livre

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Les costumes de M. Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 1916–268 · chapitre 1 sur 4

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Nouvelle Librairie nationale, 1917, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

ANDRÉ BEAUNIER FIGURES D'AUTREFOIS PÈLERINS DE VENISE - HUMANISTES DÉVOTS JEAN DE LA FONTAINE UN FINANCIER SOUS LA MONARCHIE

LE FRÈRE DE DIDEROT - ADELAÏDE DUFRENOY LES TRIBULATIONS DE M. DE MURVILLE NÉMORIN QUI CHANTE LA CARMAGNOLE — UN CONVENTIONNEL EN MISSION

LA COMTESSE D'ALBANY - TROIS AMIS DE Mme DE STAËL LES COSTUMES DE M. DE CHATEAUBRIAND NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE

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Figures d'autrefois du même auteur :

Les Dupont-Leterrier, roman (1900)
Notes sur la Russie (1901).
Bonshommes de Paris (1902).
La Poésie nouvelle (1902).
Les Trois Legrand, roman (1903)
Picrate et Siméon, roman (1904)
Le Roi Tobol, roman (1905) .
Les Souvenirs d'un peintre (1906)

L'Art de regarder les tableaux (1906). Eloges (1909) .

Contre la réforme de l'orthographe (1909). La Fille de Polichinelle, roman (1909) Trois Amies de Chateaubriand (1910). Les Limites du cœur, comédie (1910) . Visages d'hier et d'aujourd'hui (1911). Le Sourire d'Athéna (1911)

L'Homme qui a perdu son moi, roman

Les plus Détestables Bonshommes (1912). Chateaubriand (1912) .

La Grèce et nous (1912)

La Crise, comédie (en collaboration avec

Les Idées et les Hommes, trois séries (1913-

ANDRÉ BEAUNIER FIGURES D'AUTREFOIS PELERINS DE VENISE. — HUMANISTES DÉVOTS JEAN DE LA FONTAINE. UN FINANCIER SOUS LA MONARCHIE

LE FRÈRE DE DIDEROT. — ADÉLAÏDE DUFRENOY LES TRIBULATIONS DE M. DE MURVILLE NÉMORIN QUI CHANTE LA « CARMAGNOLE »

UN CONVENTIONNEL EN MISSION. - LA COMTESSE D'ALBANY TROIS AMIS DE Mme DE STABL LES COSTUMES DE M. DE CHATEAUBRIAND

Nouvelle Librairie nationale

Il a été tiré de cet ouvrage Douze exemplaires sur Vergé pur fil des Papeteries Lafuma à Voiron numérotés à la presse

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

Copyright 1917, by Société française d'Édition et de Librairie, proprietor of Nouvelle Librairie Nationale.

Les costumes de m. de châteaubriand

Si M. de Chateaubriand n'eût pas été à tel point déraisonnable et s'il n'avait pas, dans sa jeunesse, tant lu Rousseau, sans doute le verrions-nous moins attentif aux menus détails de son personnage. Mais il n'admit jamais que rien de ce qui le touchait dût être indifférent à personne, voire à la postérité. La merveille, c'est qu'il y a réussi : industrieux, il a donné à sa coquetterie l'appoint de son génie étonnant.

Et puis, comme il était un grand rêveur, il n'attribua pas à la vie une importance véritable; et il traita les réalités avec désinvolture. Mais, comme il était curieux de se divertir, à cause de l'ennui, sa maladie incurable, il recourut au stratagème de l'activité. Son pessimisme, son dédain, l'orgueilleuse prédilection qu'il avait pour lui-même ne l'empêchèrent pas de se mêler à l'intrigue des ambitieux et de rivaliser éperdument avec des célébrités passagères. Il voulut jouer son rôle et y être beau.

* De cette manière, il ressemble un peu à un comédien, qui est superbe dans la fiction. Il a écrit: « Quand la mort baissera la toile entre moi et le monde, on trouvera que mon drame se divise en trois actes. » Drame et quelquefois comédie, son existence a bien le caractère théâtral que signale cette petite phrase. Aussi m'a-t-il paru plaisant et judicieux de composer une galerie de ses portraits, de le montrer dans ses diverses k créations » ; de même, on a, d'un acteur illustre - et si parfaitement sincère, toujours ! - une série d'images nombreuses et variées, en costumes.

Le voici, petit Breton noble et pauvre, qu'on a mis en nourrice à Plancoët, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et Lamballe. La bonne chrétienne qui lui donne son lait l'a consacré, car il est chétif et a besoin d'une protection céleste, à Notre-Dame de Nazareth, patronne du hameau. Il portera les couleurs de Notre-Dame : on ne le vêtira que de bleu et de blanc.

Plus tard, se souvenant du vœu de la paysanne, il a pitié de son enfance qu'opprimaient les traditions séculaires de son pays ; et il s'écrie : « Je n'avais vécu que quelques heures, et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front ! » C'est tout ce qu'on sait des petites robes qui enveloppèrent François de Chateaubriand. Imaginons-les bien modestes. Après la bataille de la Massoure, saint Louis avait placé sur les armoiries des Chateaubriand des fleurs de lis d'or ; plus anciennement, ils portaient, sur l'écu de gueules, des pommes de pin, avec la devise : Je sème l'or. Seulement, ils n'avaient pas le sou.

En 1775, François de Chateaubriand acheva la septième de ses années. Le jour de l'Ascension, il fut habillé d'une lévite blanche ; souliers, gants et chapeau blancs; une ceinture de soie bleue. Pour la première fois de sa vie, il était propre et gentiment accoutré. Sa grand'mère, sa mère, sa tante de Boisteilleul, son oncle et ses cousins de Bedée, sa nourrice avec son frère de lait, le conduisirent à Notre-Dame de Nazareth, afin qu'il fût relevé de son vœu. Quand il arriva, les religieux occupaient les stalles de l'église ; l'autel était illuminé de cierges. Les massiers vinrent le prendre à la porte et ils le menèrent au chœur, où étaient préparés trois sièges. Il s'assit au milieu, la nourrice à droite, et, à gauche, le frère de lait. Le prêtre dit la messe. A l'offertoire, on ôta la lévite blanche et la ceinture bleue de l'enfant. On l'habilla de violet, qui n'est pas une couleur gaie, mais quasi religieuse encore. Puis la messe continua ; M=° de Chateaubriand communia. Le prieur énonça l'histoire de la lignée et affirma l'efficacité des vœux. La lévite blanche et la ceinture bleue furent, en ex-voto, attachées sous une image de la Sainte Vierge. Habillé en petit prélat, François, que ses camarades appelaient Francillon, s'en retourna.

Plus tard, après avoir été sceptique, impie, il écrivait, docile aux significations aventureuses des symboles : « J'ai été consacré à la religion, la dépouille de mon innocence a reposé sur ses autels ; ce ne sont pas mes vêtements qu'il faudrait suspendre aujourd'hui à ses temples, ce sont mes misères. »

Avec sa mère, le chevalier passa plusieurs années à Saint-Malo. On ne s'occupait pas beaucoup de lui ; et il fut le compagnon de tous les polissons de la ville. Alors il était vêtu comme les plus misérables, et débraillé. Chemise en loques, bas troués, des souliers qui ne tenaient point à ses talons. Il perdait souvent son chapeau, et son habit quelquefois. On le peignait tous les samedis ; les autres jours, ses cheveux, sous une couche de pommade et de poudre, devenaient ce qu'ils pouvaient. Il se battait volontiers avec les autres gamins : ceux-ci le croyaient tout pareil à eux et bousculaient avec familiarité ce Francillon qui serait Chateaubriand. Il rentrait à la maison égratigné, meurtri, déchiré. Sa mère se fâchait, riait et s'écriait de tout son cœur : « Qu'il est donc laid !... »

Un jour, après une bataille qu'il avait livrée à des mousses avec son ami Gesril du Papeu, autre polisson et qui ensuite fut un héros, il eut, d'un coup de pierre, l'oreille à moitié détachée. Il n'osa pas aller chez lui en tel état: il se réfugia dans le grenier de Gesril. Et Gesril lui entortilla le chef d'une serviette, observa que la serviette ainsi disposée avait l'air d'une mitre, s'étonna de l'évêque imprévu qui soudain résultait de ce déguisement ; et il lui fit chanter la grand'messe, à tue-tête.

Quelques années plus tard, Chateaubriand se demanda un peu s'il n'entrerait pas dans les ordres. Mais il renonça vite à ce projet, qui d'ailleurs ne lui valait rien.

En dépit de tout, il aimait, assure-t-il, l'élégance et la propreté. Il se rapetassait, la nuit, de son mieux. Sa sœur Lucile l'aidait, étrange fille déjà rêveuse ; et l'aidait aussi la bonne Villeneuve, servante d'autrefois. Du reste, le rapiécetage n'aboutissait qu'à rendre l'accoutrement plus bizarre.

Les jours de fête, quand arrivaient pour l'assemblée matelots et paysans, dans leurs barques ou leurs charrettes, gens de la mer ou gens de l'herbe, on endimanchait les autres entants ; il se tenait, lui, à l'écart : ses guenilles l'humiliaient, car il était déjà très orgueilleux. Il s'en allait, fier petit pauvre, contempler les flaques d'eau qui restent sur la plage après que la mer s'est retirée. Il regardait voler les pingouins et les mouettes ; il écoutait le bruit que fait le va-et-vient des flots. Ni les caravanes de chevaux, d'ânes et de mulets, ni les tentes qu'on plantait sur le rivage, ni les processions de moines et de confréries portant croix et bannières, ni les chaloupes et les voiles qui affluaient, ni les salves d'artillerie et la sonnerie des cloches ne le distrayaient de se sentir seul.

Ainsi, les circonstances firent que ce garçon de haut lignage, qui bientôt serait pourvu d'éloquence et de poésie, connût toutes les tristesses, et jusqu'à celle d'être, au milieu d'enfants, ridicule par ses habits. Les mélancoliques adolescents lui surent gré de son René, ensuite ; sur le Sillon de Saint-Malo, il avait d'abord assumé le puéril et terrible chagrin des collégiens mal vêtus, dont on se moque.

Mais voici les élégances.

En 1787, à dix-neuf ans, le petit Francillon de naguère est sous-lieutenant au régiment de Navarre. Il a sa garnison à Cambrai. Son uniforme est blanc, comme celui de toute l'infanterie, mais avec les revers et les parements de couleur bleu céleste ; les boutons et les épaulettes, d'argent. Bleu et blanc, l'uniforme du sous-lieutenant de Navarre, ainsi qu'étaient bleue et blanche la ceinture et la robe de l'enfant voué à Notre-Dame de Nazareth: « J'ai marché sous les mêmes couleurs, jeune homme et enfant. »

Mais, à présent, il est pris d'une folle ardeur pour la toilette.

L'ordonnance était de garder agrafé le collet de l'habit, de fermer sur la poitrine les deux premiers crochets, afin de cacher la chemise, linge et dentelle. Seulement, tous les portraits d'officiers de cette époque ont l'habit grand ouvert et montrent des jabots triomphants. On commandait aussi aux officiers de porter le chapeau très petit, d'avoir les boucles de leurs cheveux petites et serrées à la tête. Tout cela déplaisait au jeune Chateaubriand. Sa coquetterie voluptueuse, on la devine, à lire dans les Mémoires d'outre-tombe : « Si j'avais pétri mon limon, peut-être me fussé-je créé femme, en passion d'elles ; ou, si je m'étais fait homme, je me serais octroyé d'abord la beauté. » Ces lignes toutes pleines de concupiscence, il les écrivit quand il eut passé la cinquantaine ; et l'on juge de ce que put être, à vingt ans, la délicate subtilité de sa mise. Pour le service, il observait « le rigorisme d'une tenue à la prussienne » Mais, le soir, quand il se croyait délivré de ses chefs, il prenait un grand chapeau ; le barbier lui desserrait les boucles de ses cheveux, donnait à leur queue plus de liberté ; l'habit dégrafé, on voyait l'ample jabot. Même, une fois, cette fantaisie valut à Chateaubriand trois jours d'arrêts.

L'année suivante, il débutait à la chasse du roi. Il n'était encore que sous-lieutenant d'infanterie. Et, comme ce grade n'était pas admis aux carrosses de la cour, on lui donna, non le grade, mais le rang de capitaine de cavalerie.

Joli costume, pour la chasse du roi : l'habit gris, la veste (c'est-à-dire le gilet) et la culotte rouges, manchettes de bottes, bottes à l'écuyère, couteau de chasse au côté, petit chapeau français à galon d'or. On assigna au débutant une jument légère et mal commode, « l'Heureuse ». La bête fit tant et si mal que le débutant bouscula l'ordre des préséances, l'étiquette, faillit jeter bas une dame, fut un instant l'objet de la risée universelle, faussa tous les itinéraires et, contre toute bienséance, déboucha le premier à l'endroit où le chevreuil venait d'être abattu. Il arriva, oui, avant Sa Majesté. Le roi parut. Le débutant, fort malheureux, sauta, s'efforça de pousser l'Heureuse et, à tout hasard, ôta son chapeau. Le roi était content de ce chevreuil tué. Bien que taciturne, il éprouva le besoin de parler et dit au débutant, qui ne savait où s'anéantir : « Il n'a pas tenu longtemps !... » Chateaubriand note que voilà toutes les paroles qu'il ait jamais entendues de Louis XVI. Or, on l'avait vu * causer avec le Rois ; déjà l'on oubliait les facéties de l'Heureuse ; on entourait le débutant... Mais lui se souvint des landes de sa Bretagne ; cette sauvagerie naturelle, qui devait le conduire aux

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solitudes américaines, le prit. Telle fut sa timidité ombrageuse qu'il n'assista seulement pas au débotté : il se sauva.

Avant de partir pour le nouveau monde, il avait encore un costume à essayer : le costume religieux. Plus exactement, il avait à recevoir la tonsure ; il ne souhaitait que d'être agrégé à l'ordre de Malte, et la cléricature qui lui fut, à cette fin, conférée eut un caractère de facile symbole. En uniforme, l'épée au côté, il s'agenouilla ; l'évêque lui coupa, sur le sommet de la tête, « deux ou trois cheveux. Il ajoute : « Cela s'appela tonsure, de laquelle je reçus lettres en bonne forme. » L'acte de cléricature est, à la date du 16 décembre 1788, sur les registres de l'ancien évêché malouin.

Là-dessus, on a dit que Chateaubriand avait d'abord été homme d'Eglise. Il faut renoncer à cette historiette agréable : Chateaubriand ne porta point la soutane. Tant mieux : il aurait alors désiré d'être pape ; et que de déboires on lui épargna en ne lui conférant qu'une petite tonsure allégorique !...

Il ne fut ni prêtre ni moine ; cependant il reçut, en 1832, le titre de bénédictin, mais honoraire, de Solesmes. L'abbé Guéranger, chanoine du Mans, cherchait à rétablir l'ordre de ces religieux : il s'adressa donc à Chateaubriand. Et celui-ci ne manqua pas d'envoyer son offrande, avec une lettre délicieuse. La lettre est délicieuse, pour montrer que, s'il ne revêtit pas en réalité la robe des bénédictins, son âme du moins prit, durant quelques minutes, ce costume avec un plaisir et comme avec un amusement singuliers : « Ainsi que vous, j'ai rêvé autrefois le rétablissement des Bénédictins... Puisque vous êtes jeune, monsieur, rêvez mieux que moi, et puisque nous sommes tous deux chrétiens, travaillons dans l'attente de cette éternité si savante vers laquelle nous approchons tous les jours. C'est là que nous retrouverons nos vieux Bénédictins, bien plus instruits qu'ils ne l'étaient sur la terre, car ils étaient hommes de vertu comme de science, et ils contemplent maintenant, d'une vue bien autrement étendue, l'origine des choses et les antiquités de l'univers... » Les jolies phrases, et qui durent l'enchanter lui-même ! Car il était sensible au son que font les idées avec le secours de mots choisis et bien agences. . a, cette fois, trouvé les formules qui accordent le mieux l'érudition et la piété. Aussitôt il est bénédictin de tout cœur ; et il signe en latin : « Humilissimus et addictissimus servus tuus, F.-A. de Chateaubriand, e neo-congregatione sancti Mauri. »

Telle est la facilité, telle aussi la sincérité charmante, avec laquelle Chateaubriand se déguise.

En 1791, il part pour l'Amérique. Son costume de voyageur, nous ne le connaissons pas exactement. Il a oublié de nous le dire : sans doute n'en était-il pas très satisfait ; même, il a oublié de l'inventer. Nous savons seulement qu'à bord du bâtiment qui le menait à Baltimore il couchait, la nuit, sur le tillac. Il rêvait sous les étoiles ; et, pour cela, il était « enveloppé de son manteau ». Il créait ainsi la pose des navigateurs romantiques : - les manies, comme presque toutes les beautés littéraires, du xix° siècle sont des trouvailles de lui.

Pendant la traversée, qui fut longue, il multiplia les effets d'un abondant cabotinage. Il avait pris passage sur le Saint-Pierre, brick de cent soixante tonneaux, capitaine Dujardin Pinte-de-Vin, avec l'abbé Nagot, supérieur des Robertins, et quelques séminaristes qui allaient fonder un séminaire à Baltimore. Il essaya d'étonner ces hommes très simples et pieux; en même temps, il subissait l'influence de leur voisinage : et il ne savait pas au juste s'il se plaisait davantage à les mystifier ou bien à se figurer qu'il était comme eux un apôtre qui porte le Christ par delà l'Océan.

Un jour, il faisait chaud; le mouvement des vagues fatiguait les voyageurs. Tout habillé, Chateaubriand se jette du beaupré à la mer, en vif gaillard qui ne redoute aucun péril. C'est, du moins, ce qu'il raconte. Et il insiste : la houle était grosse, il avait un gouffre au-dessous de lui, les requins pouvaient lui couper un bras ou une jambe, pas de chaloupe dehors, etc. Quelle imprudence et bien digne d'un héros, n'est-ce pas?

Seulement, cette baignade héroïque, il l'a ornée de ses imaginations. Parmi les séminaristes, il y avait Edouard de Mondésir, qui plus tard devint curé du Coudray, près de Chartres. L'occasion se présenta pour lui de rédiger ses mémoires : on les a retrouvés. Le curé du Coudray se rappelle parfaitement ce compagnon de voyage, le vicomte, alors chevalier de Chateaubriand, qui, ensuite, a fait bruit et besogne dans le monde . Et voici la baignade, la vraie, - car la bonne foi de l'abbé de Mondésir n'est pas douteuse. Le chevalier parla de prendre un bain de mer. Les matelots lui demandèrent s'il en avait déjà pris ; il répondit que non... Le chevalier « se mit tout nu; on lui passa des sangles et des cordages sous les aisselles... » Oh ! oh! ce n'est plus l'appareil d'un héros téméraire et soudain !... « l fut ainsi descendu sur le sol humide. A peine ses pieds eurent-ils porté, que le héros s'évanouit et qu'il fallut se hâter de le hisser à bord... » Sur le tillac, il revint à lui et déclara : * Eh bien ! je sais maintenant à quoi m'en tenir !...›

Voilà réduite à peu de chose l'entreprise d'un nageur splendide. Les inquiétantes péripéties de la scène, Chateaubriand les inventa : il était, avec de fortes courroies, attaché ....

On faisait aux séminaristes des lectures pieuses, lAme élevée à Dieu et, du P. Rodriguez, la Pratique de la perfection chrétienne. Le chevalier voulut qu'on le choisît pour lecteur. Mais, ces doux livres ascétiques, il les « déclama sur le ton de la tragédie ». L'abbé Nagot lui en fit l'observation : il répondit qu' « il mettait de l'âme à tout ». Ce nietzschéisme d'un jeune homme qui, par ailleurs, prenait des bains fort bizarres pour vivre assez dangereusement, ne pouvait convenir à des religieux : désormais on eut un lecteur plus modeste.

Le vendredi saint, un prêtre officia sur le pont. Après le service, Chateaubriand saisit un grand crucifix et, avec de beaux gestes, il commença de haranguer l'équipage : il « débita des phrases extrêmement brûlantes, au point que, s'il se fût trouvé un juif à bord, nos matelots l'eussent jeté à la mer ». Est-il bien, dans cette attitude !... Il se joue à lui-même la comédie magnifique du missionnaire.

Cependant il badine. La vigie ayant crié : Terre terre! terre!... › il descend à la chambre où les religieux psalmodient leur office et il les prévient « de prendre garde à eux au sujet des Açores ». En effet, un pape a jadis excommunié quiconque placerait ces îles portugaises « soit en Europe, soit en Afrique i - l'abbé de Mondésir ne sait plus lequel des deux. - Les pieuses personnes se demandèrent si le chevalier souhaitait qu'on l'admirât pour tant d'érudition ou bien s'il se moquait d'elles et de la Cour de Rome, ainsi qu'un libertin.

Tels furent ses jeux, pendant la traversée, - de véritables jeux de scène.

Mais le voici en Amérique. Il se déguise en Iroquois; et il est enchanté de son costume. Une peau d'ours lui sert de demi-toge. Il a tout l'accoutrement du sauvage, la casaque, la ceinture, la corne pour rappeler les chiens, la bandoulière du coureur des bois. Sur la tête, « une calotte de drap rouge, à côtes ». Du reste, ses cheveux flottent sur son cou découvert et il porte la barbe longue. « J'avais du sauvage, du chasseur et du missionnaire. » Quelle joie !…..

Les Indiens le prient souvent à des parties de chasse. Il est, pour le moment, l'un d'eux et n'aime rien tant que d'être ingénieux à dépister un carcajou. Ou bien, il s'assoit parmi les guerriers ; et, tandis que les oiseaux voltigent et chantent, il fume une longue pipe.

Ne négligeons pas ce jeune Chateaubriand qui a fait cent quatre jours de mer pour aller en Amérique fumer, vêtu en Iroquois, une pipe de tabac sauvage. Il invente, à notre usage, une des plus jolies variétés de la littérature : l'exotisme.

Le voici bientôt qui est aimé, - c'est, pour les poètes, la façon de dire qu'ils sont amoureux, - aimé de deux « sultanes jonquille », l'une fière, et triste l'autre, deux Floridiennes. Il raconte, dans les Mémoires, qu'un jour, adossé contre un magnolia, il s'endormit : son repos « flottait sur un fond vague d'espérance ». Quand il se réveilla, deux femmes, deux odalisques, les Floridiennes, étaient a ses côtés. Elles feignaient de dormir ; et elles avaient leurs têtes appuyées sur les épaules de René. La brise qui passait, toute parfumée, versait une pluie charmante sur le groupe voluptueux, la pluie des fleurs du magnolia. Et la triste, éveillée, chanta. « Quiconque, dit Chateaubriand, n'est pas sûr de sa vie se garde de l'exposer ainsi jamais ; on ne peut savoir ce que c'est que la passion infiltrée avec la mélodie dans le sein d'un homme. » Un « Boisbrûlé », d'une voix rude, appela les deux jeunes filles.

Quelle jolie aventure ! Mais elle est, ainsi, un peu arrangée, par les soins de Chateaubriand.

On a retrouvé la version première, le brouillon de cette page. Et, ici, ce n'est pas le repos de Château briand qui « flotte sur un fond vague d'espérance c'est Chateaubriand lui-même qui nage dans un fleuve de ce pays. Il nage. Sur la rive, il y a « un cyprès chauve dont les feuilles » - ce cyprès chauve a des feuilles ! - « dont les feuilles ressemblent à des découpures de mousse », et puis des raisins appelés genoux » - des raisins chauves, peut-être ! - Il nage ; et son costume est la simplicité même : « pantalon de coton bleu, sur la tête un large chapeau de paille de riz pour me garantir du - soleil...i Comment le voir autrement, désormais?... Il nage devant les jeunes filles, émerveillées par le chapeau de paille, par le chaste pantalon de coton bleu.. Mais quoi ? ne s'était-il pas, en outre, muni d'une petite veste ou bien d'un gilet de flanelle sans manches ?... Un peu plus de pudeur l'y engageait... « Les cousines me venaient voir nager. » Et elles prenaient leur bain, elles aussi, les cousines émerveillées et belles. « Elles se plongeaient dans l'eau, enveloppées d'un grand linceul de la seconde écorce du mûrier. Leurs têtes brunes sortaient de l'eau, comme deux têtes de naïades, tandis que des cygnes voguaient autour d'elles ; il y avait de quoi devenir fou... » Cela est net : il y avait de quoi devenir fou. « Une d'elles chantait avec une voix de velours, poussant à la fin de chaque phrase musicale un cri qui troublait. » l y avait de quoi devenir fou, ce n'est pas contestable. Quant à la question de savoir pourquoi Chateaubriand n'a pas désiré que ces lignes fussent publiées, elle n'est pas difficile à résoudre. Lui, qui organisait avec tant d'art l'image qu'il laisserait à l'avenir, agit prudemment lorsqu'il supprima ce portrait d'un nageur à la poitrine découverte, au chapeau de paille, au pantalon de coton bleu.

En 1792, Chateaubriand, de retour à Paris, ne porte plus une calotte de drap rouge à côtes, une peau d'ours ; ses cheveux ne tombent pas sur son cou, et il s'est fait couper la barbe. Il reprend l'usage de notre ancien et cher continent. La mode, pendant son absence, a changé : « La variété des costumes avait cessé ; le vieux monde s'effaçait ; on avait endossé la casaque uniforme du monde nouveau, casaque qui n'était alors que le dernier vêtement des condamnés à venir. »

Il est sur le point d'émigrer ; mais il traîne. En casaque de 1792, il va perdre le peu d'argent qu'il a encore aux tripots du Palais-Royal; il va visiter, à Montmorency, l'ermitage de Jean-Jacques Rousseau : le souvenir de M d'Epinay et d'une « société factice et dépravée i le séduit plus qu'il ne l'avoue. Tout de même, après quelques semaines d'hésitation, il va rejoindre à Coblentz l'armée des princes.

Les gentilshommes, les officiers devenus soldats qui s'en allaient ainsi portaient, sous de longues redingotes, le costume des gardes nationaux, « les couleurs que la France ferait porter à Europe vassale ». Et ils s'en allaient à pied, le sac sur le dos, modestement, avec fatigue.

A Bruxelles, Chateaubriand trouva son bagage qui l'attendait ; on le lui avait envoyé en fraude : un peu de linge, et puis son uniforme bleu et blanc du régiment de Navarre. Il l'endossa. Mais il l'aima moins que jadis. Depuis qu'il avait été, parmi les Muscogulges et les Siminoles, un joli sauvage que sa liberté satisfait, la contrainte des uniformes le gênait. Après avoir rêvé sous les étoiles qui courent dans les feuillages des forêts vierges, il lui déplaisait de reprendre « l'habit d'un mesquin sous-lieutenant d'infanterie ». Et puis, le costume ne lui va plus. Bronzé par « le soleil d'Amérique et l'air de la mer », il a maintenant les cheveux plats et noirs : sur le collet bleu, sous le chapeau noir, ce n'est pas d'un élégant effet. Il n'est plus question de faire bouffer le jabot brodé entre les revers de l'habit qu'on dégrafe : le linge manque. Enfin, l'émigration l'assomme.

Il eut cependant de beaux jours. Entre Coblentz et Trèves, il rencontra l'armée prussienne. Les gardes marchaient en bataille, avec du canon. Le roi de Prusse et le duc de Brunswick étaient au centre d'un carré que formaient de vieux grenadiers de Frédéric. Le roi et le duc de Brunswick aperçurent cet uniforme blanc, mirent le chapeau à la main et saluèrent l'ancienne armée française » dans la personne de l'émigré. Celui-ci, appelé, raconta son aventure, le voyage d'Amérique, le malheur de la monarchie, et qu'il était revenu pour répandre son sang au service du Roi. Frédéric-Guillaume dit : « Monsieur, on reconnaît toujours les sentiments de la noblesse française » Et il garda le chapeau à la main jusqu'à ce que le sous-lieutenant de Navarre eût disparu derrière la masse des grenadiers.

Chateaubriand s'engagea dans la septième compagnie bretonne, commandée par M. de Goyon-Miniac. L'uniforme était couleur bleu de roi, avec « retroussis à l'hermine ». En fait d'arme, on lui donna un fort mousquet, de manufacture allemande, très lourd, qui lui cassait l'épaule et dont le chien ne s'abattait pas. Sur le dos, il eut son havresac, lequel contenait une capote, des chemises, un bidon de ter-blanc, une bouteille clissée, plus un petit Homère. Dans sa giberne, il fourrait, avec ses cartouches inutiles, le manuscrit d'Atala. Quand la colonne faisait halte, il s'asseyait, tirait de sa giberne les feuillets précieux, les relisait avec un plaisir mêlé de chagrin, corrigeait une description de forêt et songeait aux Floridiennes gracieuses. A lire Homère sous la tente, il éprouvait un émoi qui devait l'inciter, vingt ans plus tard, à unir dans le poème bigarré des Martyrs la beauté païenne et l'idéal des chrétiens. Mais il fallait aussi cuire la soupe, la ratatouille de choux et de lait, mener les ânes à la recherche des vivres, laver le linge. Pour ces diverses besognes, l'émigré se coiffait volontiers d'un « petit turban de toile de bouleau » que lui avaient donné les Floridiennes.

Il se plaisait à mêler ainsi les époques de sa vie. Comme il était impatient et curieux de l'avenir, il avait ardemment le regret du passé : il en conservait des bribes avec une sorte de religion désespérée.

Au siège de Thionville, deux balles frappèrent sa giberne; elles n'allèrent pas plus avant. Il y avait, dans sa giberne, le manuscrit d'Atala; du moins, il l'affirme : « Atala, en fille dévouée, se plaça entre son père et le plomb ennemi ». C'est une aimable histoire, à laquelle on voudrait accorder toute créance. On admire ce chevalier, si bien pourvu de littérature, cuirassé de son génie et qui porte comme une cotte de mailles son œuvre. Et puis, la Jeune Atala, c'est, transfigurée par l'effet de l'art, l'une des Floridiennes : de sorte que le souvenir des vierges de couleur le protège, le rend invulnérable. Lui-même, ne le crut-il pas? car il était sensible aux merveilles que les hasards combinent. Mais il ajoute qu'Atala devait « soutenir encore le feu de l'abbé Morellet ». Cette fois il plaisante; et l'on se demande si tout cela n'est pas un jeu de son imagination fertile.