Chapitre I. Famille de Mme de Chateaubriand. - Son mariage
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lille : J. Lefort, 1887, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Peu de personnes, même parmi les plus pieuses, savent que la vicomtesse de Chateaubriand est la fondatrice de l'Infirmerie Marie-Thérèse. C'est pourtant par ce seul titre que son souvenir vit si réellement encore aujourd'hui, ce qui permet de lui appliquer ces paroles des livres saints : « Sa main s'est ouverte pour l'indigent; elle a tendu les bras au pauvre : ses bonnes œuvres publient ses louanges1.
(1) Prov. de Salonion. XXXI, 20,31. ↩
Nous diviserons ce petit ouvrage en deux parties : - la femme du monde spirituelle, brillante, d'un esprit si vif et si prompt qu'il fallait sa parfaite bonté pour que son ironie mordante perdît de sa malice; - la fondatrice d'œuvre, toujours dévouée, toujours vaillante, quoique d'une santé des plus délicates, se donnant tout entière au soulagement des misères d'autrui, malgré les difficultés de tous genres semées sur sa route.
Fleur modeste, rayon caché, absorbé dans une gloire éclatante, elle nous laisse entrevoir bien peu de détails sur sa jeunesse.
Comme le célèbre écrivain dont elle porte si fièrement le nom, Mme de Chateaubriand est originaire de Saint-Malo. Sa noble famille avait servi la France dans la marine. Elle descend de M. Buisson de Lavigne, qui avait épousé Me de la Placelière ; tous deux moururent jeunes. Deux filles étaient nées de cette union. L'aînée épousa M. le comte du Plessis-Parscau, capitaine de vaisseau, fils et petit-fils d'amiraux, et qui devint lui-même contre-amiral, cordon rouge et commandant des élèves de la marine à Brest.
La plus jeune , celle dont nous racontons la vie , Mme Céleste de Lavigne, avait été confiée à son grand-père, M. de Lavigne, qui vivait retiré à Saint-Malo.
C'était un de ces beaux et nobles vieillards dont la race tend à disparaître. Chevalier de Saint-Louis, ancien commandant de Lorient, il avait eu la gloire de loger chez lui le comte d'Artois, lors de son voyage en Bretagne. Fidèlement attaché au parti monarchique, il désirait vivement une alliance royaliste pour sa petite-fille, qui, âgée de dix-sept ans en janvier 1792, était blanche, délicate , mince et fort jolie1.
(1) Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe, tome I. ,(2) Voir Chateaubriand, sa vie et ses écrits, par Félix de Bona, 1 vol. in-8°. - J. Lefort, éditeur à Lille, et 30, rue des Saints-Pères , à Paris. ↩
Me Céleste de Lavigne s'était liée, dès son enfance, avec Mes de Chateaubriand. L'âge, les goûts, la position des deux familles les rapprochaient réellement. Une intimité sérieuse s'établit ainsi ; l'avenir devait la rendre plus étroite encore.
François René de Chateaubriand, le futur poète, qui cherchait alors sa voie, revint d'Amérique le 2 janvier 1792 (2), plus rêveur que jamais. Il avait pu constater sur sa route, du Havre à Saint-Malo,. les malheurs de la France, et la marche effroyable de la Révolution : des châteaux brûlés ou abandonnés, des ruines partout, dans les villes comme dans les bourgades et les hameaux. Rentré plus pauvre encore qu'à son départ, car le voyage d'Amérique avait fait brèche à sa fortune, Chateaubriand se trouva dans une position difficile. Il fallait qu'il se procurât de l'argent pour rejoindre les princes. Or ses propriétés étaient presque anéanties par la suppression des droits féodaux. N'étant que cadet, les bénéfices simples qui lui devaient échoir, en vertu de son affiliation à l'ordre de Malte, étaient tombés, avec les autres biens du clergé, aux mains de la nation. L'émigration était donc son seul refuge, un besoin, un devoir; mais sans fortune, comment l'effectuer ?
C'est alors que sa famille résolut de faire épouser par ce jeune cadet, de noble race mais ruiné, une jeune orpheline, bien dotée, noble aussi, et d'une beauté peu commune : c'est nommer Me Céleste de Lavigne, l'amie de M'es de Chateaubriand, et surtout de Lucile, la sœur préférée du jeune François, le poète.
Le vicomte entrait alors dans sa vingt-quatrième année ; mais laissons-lui la parole. Voici comment lui-même raconte ce mariage1.
(1) Mémoires d'outre-tombe, t. 1, p. 107 et suiv. ↩
« Mes sœurs, dit-il, se mirent en tête de me faire épouser leur amie. L'affaire fut conduite à mon insu. A peine avais-je aperçu trois ou quatre fois Me de Lavigne; je la reconnaissais de loin, sur le Sillon, à sa pelisse rose, sa robe blanche et sa chevelure blonde enflée du vent. Je ne me sentais aucune qualité de mari.... Lucile aimait Me de Lavigne et voyait dans ce mariage l'indépendance de ma fortune. « Faites donc! › dis-je. Chez moi, l'homme public est inébranlable, l'homme privé est à la merci de quiconque veut s'emparer de lui ; et pour éviter une tracasserie d'une heure, je me rendrais esclave pendant un siècle. »
On a dit que Mme de Chateaubriand n'occupa jamais qu'une place médiocre dans la vie de son mari, et on le sent trop à ses paroles. Il l'aima toujours, sans doute, mais seulement comme on aime une amie.
Mme de Chateaubriand, cependant, n'était pas une femme vulgaire. C'était une parfaite honnête femme, qui faisait peu parler d'elle, mais elle était loin d'être médiocre ; elle avait, au contraire, un esprit très vif, d'un tour original, comme on le verra dans la suite.
Mais laissons encore la parole à M. de Chateaubriand1, et n'oublions pas l'époque troublée pendant laquelle tout ceci se passait :
(1) Mémoires d'outre-tombe, t. I. ↩
« Le consentement de l'aïeul, de l'oncle paternel et des principaux parents fut facilement obtenu ; restait à conquérir un oncle maternel, M. de Vauvert, grand démocrate; or il s'opposa au mariage de sa niece avec un aristocrate. On crut pouvoir passer outre ; mais ma pieuse mère exigea que le mariage religieux fût tait par un prêtre non assermenté, ce qui ne pouvait avoir lieu qu'en secret. M. de Vauvert le sut, et lâcha contre nous la magistrature, sous prétexte de violation de la loi, et arguant de la prétendue enfance dans laquelle le grand-père, M. de Lavigne, était tombé. Me de Lavigne, devenue Mme de Chateaubriand, fut enlevée au nom de la justice et mise à Saint-Malo, au couvent de la Victoire, en attendant l'arrêt des tribunaux.
» La cause fut plaidée, et le tribunal jugea l'union valide au civil. Les parents des deux familles étant d'accord, M. de Vauvert se désista de la poursuite. Le curé constitutionnel, largement payé, ne réclama plus contre la première bénédiction nuptiale, et Mme de Chateaubriand sortit du couvent, où Lucile s'était enfermée avec elle.i
Les débuts de cette union furent heureux.
« Elle m'apporta, dit M. de Chateaubriand lui-même, tout ce que je pouvais désirer ; elle était charmante et remplie de toutes les qualités propres à donner le bonheur, que j'ai trouvé auprès d'elle depuis que nous sommes réunis. »
Le jeune ménage se rendit bientôt à Paris, où ils retrouvèrent le frère aîné, le comte de Chateaubriand, qui avait épousé Mme de Rosambo, petite-fille du vertueux Malesherbes. Lucile les avait suivis, ainsi que son autre sœur Julie, Mme de Farcy ; tous quatre s'installèrent dans une maison humble et tranquille, cul-de-sac Férou, près Saint-Sulpice. Mais la marche funeste des événements ne les y laissa pas longtemps en paix. La capitale était, en effet, plus troublée que jamais ; ce fut auprès de son vertueux ami, M. de Malesherbes1, que Chateaubriand trouva encore quelque consolation. Cet excellent homme, malgré la gravité des temps, écouta avec intérêt les récits du jeune voyageur et ses plans d'avenir, qui consistaient en un second voyage en Amérique, lequel devait durer neuf ans; mais qui devait être précédé de son passage à l'armée des princes, laquelle devait, comme on l'espérait alors, écraser la révolution en deux ou trois mois.
(1) Son parent par le mariage de son frère, son ami par la sympathie. ↩
De l'avis même de M. Malesherbes, un homme portant l'épée ne pouvait se dispenser de rejoindre les frères d'un roi opprimé et livré à ses ennemis.
Le départ de son frère et le sien fut donc décidé, mais restait encore la terrible question d'argent ; on pensa donc à la fortune de sa femme, que l'on estimait de cinq à six cent mille francs.
Il arriva que l'on crut lui avoir fait faire un riche mariage ; mais il se trouva que la fortune de Me de Lavigne, six cent mille francs, était en rentes sur le clergé, et la nation se chargeait de les payer à sa façon. Me de Chateaubriand avait, de plus, du consentement de ses tuteurs, prêté l'inscription d'une forte partie de ses rentes à sa sœur, la comtesse du Plessis-Parscau, émigrée. L'argent manquait donc toujours ; il en fallut emprunter. Un notaire procura dix mille francs.
M. de Chateaubriand les apportait chez lui, lorsqu'il rencontra, rue de Richelieu, un de ses anciens camarades au régiment de Navarre, le comte Achard, lequel était grand joueur; il lui proposa d'aller aux salons de M... où ils pourraient causer et renouveler connaissance. D'un caractère faible, M. de Chateaubriand se laissa entraîner ; il monte, joue, perd tout, sauf quinze cents francs, avec lesquels, plein de remords et de confusion, il grimpe dans une voiture, résolu de tout avouer à sa femme. L'esprit à moitié égaré, il quitte la voiture à Saint-Sulpice, et y oublie son portefeuille, renfermant l'écornure de son trésor. Mais laissons-le raconter lui-même son aventure1 :
(1) Mémoires d'outre-tombe, t. II. ↩
« Je sors, je descends rue Dauphine, je traverse le Pont-Neuf, non sans avoir envie de me jeter à l'eau ! Je vais sur la place du Palais-Royal, où j'avais pris le malencontreux cabas. J'interroge les Savoyards qui donnent à boire aux rosses, je dépeins mon équipage; on m'indique au hasard un numéro. Le commissaire de police du quartier m'apprend que ce numéro appartient à un loueur de carrosses demeurant au haut du faubourg Saint-Denis. Je me rends à la maison de cet homme. Je demeure toute la nuit dans l'écurie, attendant le retour des fiacres ; il en arrive successivement un grand nombre qui ne sont pas le mien ; enfin, à deux heures du matin, je vois entrer mon char. A peine eus-je le temps de reconnaître mes deux coursiers blancs que les pauvres bêtes, éreintées, se laissèrent choir sur la paille aride, le ventre ballonné, les jambes tendues comme si elles étaient mortes. Le cocher se souvint de m'avoir mené. Après moi il avait chargé un citoyen qui s'était fait descendre aux Jacobins ; après le citoyen, une dame qu'il avait conduite rue de Cléry, n° 13; après cette dame, un monsieur qu'il avait déposé aux Récollets, rue Saint-Martin. Je promets pourboire au cocher, et me voilà, sitôt que le jour fut venu, procédant à la découverte de mes quinze cents francs comme à la recherche du passage du nord-ouest. Il me paraissait clair que le citoyen des Jacobins les avait confisqués du droit de sa souveraineté. La demoiselle de la rue de Cléry affirme n'avoir rien vu dans le fiacre. l'arrive à la troisième station sans espérance ; le cocher donne, tant bien que mal, le signalement du monsieur qu'il a voituré.
» Le portier s'écrie : « C'est le Père un tel. » Il me conduit ; à travers les corridors et les appartements abandonnés, chez un Récollet, resté seul pour inventorier les meubles de son couvent.
Ge religieux, en redingote poudreuse, sur un amas de ruines, écoute le récit que je lui fais.
« Etes-vous, me dit-il, le chevalier de Chateaubriand ?
» - Oui , répondis-je.
» - Voilà votre portefeuille, répliqua-t-il; je vous l'aurais porté après mon travail, j'y avais trouvé votre adresse. »
» Ce fut ce moine, chassé et dépouillé, occupé à compter consciencieusement pour ses proscripteurs les reliques de son cloître, qui me rendit mes quinze cents francs, avec lesquels j'allais m'acheminer vers l'exil!... »
Le fait se passe de commentaire ; la douce Mme de Chateaubriand supporta sans une plainte ce rude assaut.
Après quatre mois de mariage, ils durent se séparer ; la vicomtesse retourna en Bretagne près de sa sainte belle-mère, tandis que son mari suivait le comte son frère, à l'armée des princes.
Notre but n'est pas de rappeler ici les vicissitudes et les misères nombreuses qui accablèrent M. de Chateaubriand ; nous nous attacherons aux pas de sa jeune femme, qui, comme lui, devait acheter par de graves tourments la gloire de porter un nom illustre.