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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand et l'hysterie Début du livre (suite 2)

Début du livre (suite 2)

Chateaubriand et l'hysterie · 22 min de lecture · p. 18–29 · chapitre 2 sur 3

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Sceaux, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Et d'abord, la lettre par laquelle il donne sa démission, et qu'il ne reproduit pas, n'a rien de cinglant dans la forme, et, si elle contient une allusion à l'exécution du duc d'Enghien, cette allusion est très voilée. Voici cette lettre :

« Citoyen ministre, « Les médecins viennent de me déclarer que Mme de Chateaubriand est dans un état de santé qui fait craindre pour sa vie. Ne pouvant absolument quitter ma femme dans une pareille circonstance, ni l'exposer au danger d'un voyage, je supplie Votre Excellence de trouver bon que je lui remette les lettres de créance et les instructions qu'elle m'avait adressées pour le Valais. Je me confie encore à son extrême bienveillance pour faire agréer au Premier Consul les motifs douloureux qui m'empêchent de me charger aujourd'hui de la mission dont il avait bien voulu m'honorer. Comme j'ignore si ma position exige quelques autres démarches, j'ose espérer de votre indulgence ordinaire, citoyen ministre, des ordres et des conseils ; je les recevrai avec la reconnaissance que je ne cesserai d'avoir pour vos bontés passées.

« J'ai l'honneur de vous saluer respectueusement.

Chateaubriand

« Paris, rue de Beaune. hôtel de France.

« 1er germinal an XII. »

"Cette démission même ne semble pas avoir ému bien vivement Bonaparte. « C'est bon, » dit-il simplement, en l'apprenant. T'Talleyrand, en accusant à Chateaubriand réception de sa lettre de démission, lui écrit : « Le citoyen Consul s'était plu à vous donner un témoignage de confiance. Il a vu avec peine, par une suite de cette même bienveillance, les raisons qui vous ont empêché de remplir cette mission. » A moins d'une équivoque, qui reste incertaine, ces mots - les raisons - ne semblent viser que le mauvais état de la santé de Mme de Chateaubriand. Donc l'éclat produit par cette démission dans le gouvernement d'alors ne semble pas avoir été si grand. La rancune de Bonaparte ne fut pas non plus si tenace : en 1811, même après l'article célèbre du Mercure, nouvelle insulte au tyran, Napoléon, brave homme pour une fois, invitait l'Académie française à élire l'auteur du Génie du christianisme. A la main qui le caressait, Chateaubriand répondit par les coups de croc du Discours de réception, discours qu'il lui fut interdit de prononcer. Tout cela fit quelque bruit, mais, on le sait de reste, le bruit n'était pas pour lui déplaire. Ce qui fut tenace, ce fut la rancune de Chateaubriand contre Bonaparte ; elle se tourna en haine. Qu'il s'agît d'un homme ou d'un accident de terrain, de Napoléon ou d'une montagne, l'orgueil de Chateaubriand souffrait difficilement ce qui s'élève1.

(1) Chateaubriand, épris des déserts et des vastes plaines, disait ne point aimer les montagnes. ↩

Mais cette démission elle-même fut-elle si spontanée ? Le sacrifice fut-il si pénible ? Il ne le semble pas. Chateaubriand ne cacherait-il pas quelque chose? « J'étais aise, dit-il dans ses mémoires, vers 1834, de m'enfuir aux montagnes. » Or, en mars 1804, il écrivait à un de ses intimes, à Chênedollé, au sujet de Sion, la capitale du Valais : « Je vais dans un trou horrible2. » Et quelques jours après : « J'ai accepté malgré la tristesse de la résidence... J'espère n'y faire qu'un court séjour et solliciter quelque place obscure dans une bibliothèque qui me fixe à Paris (3). » « La chose n'est pas brillante4 », écrit-il encore. Non seulement il n'a pas de secrétaire de légation, mais on lui refuse même un secrétaire particulier. « Dupuy, que j'ai appelé comme secrétaire, a été épouvanté et refuse d'y venir. Je tâcherai de prendre quelque enfant de seize ans qui me coûte peu. » m

(2) ' Sainte-Beuve, op. cit., t. II, p. 223 () Sainte-Beuve, op. cit., t. II. p. • 220 ↩

(4) Sainte-Beuve, op eit., t. II. p. 222. ↩

Au vrai, en mars 1804, la fuite aux montagnes du Valais ne le comblait pas d'aise, et son zèle pour la religion ne tenait pas devant la perspective du trou horrible et devant la faiblesse des émoluments. Tout pesé, le jeu valait-il la chandelle ?

Au reste, il est, à ce moment, en proie à la plus invincible tristesse, une de ces tristesses folles qui portent à envoyer tout promener. Il en veut à « cette triste vie, qui ne mène à rien et qui n'est bonne à rien1 ». « Quelle triste chose que cette vie2 ! » écrit-il encore à Chênedollé, toujours à cette même - époque. Qu'avait donc la vie de si triste pour lui à ce moment ?

(1) Sainte-Beuve, op cit, t. II, p. 221 ↩

(2) Sainte-Beuve, op. eit., t. II, p. 222. ↩

A ce moment, Mme de Chateaubriand, séparée de lui depuis près de douze ans, depuis son mariage même, venait de le rejoindre, et tous deux habitaient Paris, rue de Beaune, à l'hôtel de France. Sur de sages conseils auxquels il avait d'abord résisté, l'époux volage avait consenti à reprendre la vie commune ; il était convenu que Mme de Chateaubriand l'accompagnerait dans la capitale du Valais. Ne serait-ce point cotte sorte de voyage de noces différé et la pensée du tête-à-tête à Sion avec Mme de Chateaubriand qui auraient à ce point attristé son humeur ? Les façons détachées dont, à ce moment même, il en usait avec l'épouse, pourraient le donner à penser.

Et non seulement il est triste, mais il pleure. « Je vous embrasse en pleurant ; c'est maintenant mon habitude, » écrit-il à Chênedollé, à la fin d'une des lettres où il exhale sa tristesse. Eh quoi ! tant de larmes sur les joues d'un homme de trente-cinq ans ! Quelle sensibilité exaltée, presque maladive ! René ne serait-il point, à ce moment, possédé de quelque passion qui l'affole ? N'est-ce point Paris qu'il regrette plutôt que Sion qu'il redoute ? Peut-être. A Paris en effet, ou non loin de Paris, est une liaison nouvelle, ou plutôt une liaison retrouvée à son retour de Rome où il avait été secrétaire d'ambassade, Mme de Custine. Avant d'être envoyée, la lettre de démission lui avait été soumise3 ; elle ne pouvait lui désagréer. Elle dut sourire des raisons alléguées, de l'attachement du mari pour sa femme, de la sollicitude dont il entourait sa santé, du danger du voyage auquel il ne pouvait se résoudre à l'exposer. Une lettre, du tour le plus gracieux et le plus tendre, adressée le 30 mai 1804 à Mme de Custine, alors au château de Fervacques (Calvados); lettre publiée par M. de Robethon1, montre en effet les sentiments contraires, faits d'attraction et de répulsion, qui vers celle époque, déchiraient le cœur de René, et ses termes, rapprochés de ceux de la lettre de démission, témoignent que le démissionnaire était passé maître en l'art de feindre. « Je m'ennuie fort à Paris, écrit-il, et j'aspire au moment où je pourrai jouir de quelques heures de liberté, puisqu'il faut renoncer au fond de la chose. Bon Dieu ! Comme j'étais peu fait pour cela ! Quel pauvre oiseau prisonnier je suis ! Mais enfin le mois de juillet viendra, je ferai effort pour courir un peu tout auiour de Paris, et puis j'irai un peu plus loin. Ce sera comme dans un conte de fée. Il voyagea bien loin, bien loin... et arriva à Fervacques... Là logeait une fée qui n'avait pas le sens commun... J'achèverai l'histoire dans le département du Calvados.

(3) Ch. de Robethon, op cil., p. as. ↩

(1) Ch. de Robethon, op. cit., p. 63. ↩

« Mille joies, mille souvenirs, mille espérances... »

M. de Robethon, si favorable cependant à Chateaubriand, ajoute : « Chateaubriand fait évidemment allusion à son mariage, à sa réunion encore toute récente avec Mme de Chateaubriand et à la répugnance que & la vie de ménage » lui inspirait. Il a même dit quelque part que c'est pour échapper à ce sort, et rester indépendant qu'il avait accepté un poste diplomatique, et qu'il était parti pour Rome. » Faut-il dire : Habemus confitentem reum ? Est-il téméraire d'ajouter : Chateaubriand n'aurait point versé tant de larmes, Sion ne lui aurait sans doute pas paru un trou si horrible, s'il avait pu s'abriter dans ce trou, loin de Mme de Chateaubriand, en tête à lête avec M de Custine ?

L'exécution du duc d'Enghien ne vint-elle pas è point ? Ne lui fournit-elle pas, pour rester à portée de Mme de Custine, un prétexte, prétexte qu'il masqua d'un beau geste ?

Je pose la question sans oser y répondre positivement. Il n'est pas nécessaire que Chateaubriand ait cu tant de duplicité pour qu'on soit autorisé à douter, sur quelques points de cette histoire, de la véracité des Mémoires d'outre-tombe. « J'écris principalement, dit-il dans une Introduction à ses Mémoires1. pour rendre compte de moi-même à moi-même. » On souhaiterait plus de fidélité dans le compte rendu.

(1) V. Giraud. Chateaubriand, p. 30. ↩

La sincérité fut-elle toujours au fond de son désintéressement généralement si vanté ? Avec l'hystérique il faut, on le sait, se garder de jugements absolus, sa nature étant pleine d'antinomies. Que Chateaubriand ait été bon, que sa charité ait été inépuisable, comme l'assure Villemain, on doit le penser. Que, dans quelques circonstances, il ait fait preuve du plus grand désintéressement, de la plus grande largesse, élevant, par exemple, un monument à la mémoire du Poussin, monument qui lui coûta fort cher ; qu'à l'occasion même, il se soit comporté comme un grand et noble cœur, nous le croyons volontiers2. Mais s'il avait ainsi la main largement ouverte, par contre, besogneux et souvent en quête d'emprunts à négocier, souvent aussi il avait la main tendue, et on peut craindre qu'il n'ait été parfois généreux avee le bien d'autrui.

(2). Ce serait là hui faire la part trop belle, s'il fallait en croire la lettre de Joubert à Molé. (G. Pailhès, Chateaubriand, sa femme et ses amis, P. 217). On peut craindre que cette lettre n'ait été écrite dans moment d'humeur ; mais elle paraît contenir une part de vérité. « Ajoutez à cela, dit Joubert en parlant de Chateaubriand, quelques manics de grand seigneur, l'amour de ce qui est cher, le dédain de l'épargne, l'inattention à ses dépenses, l'indifférence aux maux qu'elle peut causer, meme aux malheureux ; l'impuissance de résister à ses fantaisies, fortifiée par l'insouciance des suites qu'elles peuvent avoir ; en un mot, l'inconduite des jeunes gens très généreux, dans un âge où elle n'est plus pardonnable, et avec un caractère qui ne l'excuse pas assez ; car, né prodigue, il n'est point du tout né généreux. Cette vertu suppose un esprit de réflexion pratique, d'attention à autrui, d'occupation du sort des autres et de détachement de soi, qu'il n'a pas reçu, ce me semble, infus avec la vie, et qu'il a encore moins songé à se donner. » Le doux Geruzez considérait celte lettre sévère comme un chef-d'œuvre de sagacité psychologique. Dans sa forme étudiée, elle est bien de ce moraliste subtil de qui Fontanes disait « Joubert, en métaphysique, bat des entrechats sur la pointe d'une ngulle. ↩

L'homme, même bien équilibré, est habile à se duper lui-même sur les mobiles vrais de ses actes. Souvent, le mobile dont il se pare n'est pas celui qui a le plus pesé dans la balance ; c'est un sentiment noble et désintéressé qu'il met au premier plan, passant sous silence quelque mobile dérivé de l'intérêt ou de la vanité, qui, en réalité, a été le plus puissant. Comment l'hystérique, cet être pétri de vanité, d'égoïsme et de duplicité, échapperait-il à celte tendance si commune ? En fait, il y cède plus que tout autre, et Chateaubriand pourrait n'avoir pas fait exception à la règle.

La dominante de son caractère paraît bien avoir été l'orgueil, l'orgueil sous toutes ses formes, depuis l'orgueil-vertu, ou vif sentiment de l'honneur, jusqu'à l'orgueil-vice, sot désir de paraître. C'est à ce sentiment d'orgueil qu'il semble avoir obéi le plus volontiers, les deux modalités, vice et vertu, se combinant en proportions variables suivant les cas. Au second plan, dans certain de ses actes politiques, par exemple, pouvaient figurer le plaisir de contrarier quelqu'un, la recherche de la popularité, d'autres mobiles encore, mais les considérations d'argent paraissent avoir été; chez lui, toujours reléguées à l'arrière-plan. Et c'est ainsi, semble-t-il, qu'il faut comprendre son désintéressement. Pur de tout alliage étranger, le désintéressement est, au reste, chose rarissime. La philanthropie elle-même ne va-t-elle pas parfois sans quelque rouerie ?

Dans les divers postes qu'il occupa, à l'ambassade de Londres notamment, il tint à représenter dignement son pays et déploya un certain faste; mais quelquefois il se vante un peu. Telle fête, dont il évalue la dépense à quarante mille francs, n'en coûta que douze mille, au témoignage de M. de Marcellus1.

(1) Mémoires d'outre-tombe, édit: Biré, t. II, p. 123. ↩

Le Génie du christianisme fut pour lui, dès son apparition, une source de profits notables. On le voit, après son succès, discuter ses intérêts, non sans fermeté, avec les Ballanche, libraires à Lyon. « Je demande trente mille francs, écrit-il, pour une opération à faire sur mon ouvrage, et je ne désespère pas de les obtenir2. » A cette même époque, il fait préparer une édition abrégée de l'ouvrage, à l'usage de la jeunesse, et n'en veut tirer aucun profit3. Ici comme ailleurs, il était l'homme des contrastes.

(2) Lettre à Gueneau de Mussy, 1803. Sainte-Beuve, op. cit., t. I, p. 393. ↩

(3) Lettre de Clausel. de Coussergues, V. Giraud; Chateaubriand, p. 201. ↩

Dans quelques circonstances même, il se révéla homme d'affaires avisé.. L'idée de mettre en loterie, pour quatre-vingt-dix mille francs, la Vallée aux Loups n'était point d'un naïf, puisque, après le très piteux échec de la tentative, cette propriété fut adjugée pour cinquante mille cent francs à un ami riche et compatissant. La formation d'une société pour l'achat des Mémoires d'outre-tombe, moyennant le paiement de ses dettes, qui s'élevaient à deux cent cinquante mille francs, et le service d'une rente annuelle de douze mille francs, réversible sur la tête de sa femme, ne fut pas une combinaison si sotte ; elle devint, on le sait, fort onéreuse pour les sociétaires.

A maintes reprises, dans les Mémoires d'outre-tombe, Chateaubriand fait étalage de son mépris des richesses. Rien de noble assurément comme le mépris de la richesse, à la condition toutefois qu'on sache s'en passer. « Avec un pain d'orge et un peu d'eau, disait Epicure, le sage dispute de félicité avec Jupiter. i Mais, quoique très sobre, Chateaubriand ne s'accommodait pas d'un train de vie si modeste1. Il aimait le luxe, le luxe, chose relative, étant un ensemble de dépenses supérieur à celui que comportent les ressources. Il aimait ce genre de luxe, qui peut être des plus modiques, sans avoir les moyens de se le procurer, ce qui est contradictoire, et ce qui peut incliner vers des expédients fâcheux2. N'ayant pas un sou dans sa poche, il puisait dans celles des autres, lorsqu'ils se laissaient faire, et en s'inspirant, avec une variante, des vers de Voltaire,

(1). Se souvenant du mot d'Epicure, Chateaubriand a bien dit quelque part : « Un morceau de pain et une cruche- de laqua felice me suffiraient.i (G. Pailhès, op. cit., p. 261.) Mais la table n'est qu'une partie du train de vie ; ce morceau de pain même, il coûte quelque chose, et Chateaubriand oublie qu'il n'avait pas toujours de quoi se Roffrir. ↩

(2). L'imprévoyance de Chateaubriand, ou, pour employer le mot de Joubert, l'inattention à ses dépenses, était extrême. En juin 1804, il écrit à M de Custine que son ménage lui coûte douze mille francs par an, et qu'il n'a pas un sou. Or, au mois d'avril précédent, il s'était installé, en core snie de le Ni mera rend jute sucera duvele dette desthôtel situé rue de Miromesnil. Le 16 juillet suivant, lée à M de Custine : i Les embarras de ma position augmentent tous les jours, o écrit-il. Entre temps, M de Custine s'était, sans vergogne installée rue: Verte, juste en face du petit hôtel habité par M. et Mme de Chateaubriand. Les ressources ne lui manquaient pas, à elle. Elle entre tenait un commerce: fort amical avec Fouché, et, grâce à l'appui de celui-ci, l'Etat lui avait restitué la partie de ses biens qui n'avait pas été vendue. Que penser de cet amant confiant à une maîtresse richement nantie sa détresse pécuniaire? On craint que ces confidences n'enveloppent quelque supplique furtive, subconsciente. L'amour implique, que diable ! l'entr'aide spontanée et rapide. Mais la dame, très positive, en dépit d'un grain de folie, dénouait plus volontiers sa ceinture que les cordons de s bourse. (Ch. de Robethon, op. eit., p. 73, 76, 34.) ↩

Au peu d'argent que le vicomte avait,

L'argent d'autrui par complément servait,

Il empruntait, empruntait, empruntait.

Chateaubriand fut un emprunteur forcené. Il tenta même, ô honte ! d'emprunter à une de ses amies, afin de subvenir au train de maison que nécessitait pour lui la compagnie d'une autre1.

(1). Ch. de Robethon, op. cit., p. 91. La première amie était Mme de Custine, la seconde, Mi de Beaumont. M de Custine refusa. ↩

Triste posture que celle de l'emprunteur au moment où il sollicite, triste et humiliante ! Et dans l'avenir, quelle dépendance et quel servage2 ! Chateaubriand avait été en Amérique. Que n'y avait-il lu et médité les honnêtes et prosaïques sentences de l'Almanach du bonhomme Richard3? Eh quoi ! tant de morgue et de bassesse à la fois ! Tant de hauteur et parfois si peu de scrupules ! Quelles contradictions ! Fi de l'argent ! crie-t-on sur les toits ; mais point fi de l'argent des autres ! reprend-on tout bas. O duplicité ! Comme explication, et un peu comme excuse, la psychose. Peut-être a-t-elle trop bon dos ?

(2) Cet argent même, qu'il dit tant mépriser, il est telle page des Mémoires (t. V, p. 443), où il lui reconnaît quelque mérite, et 1l l'apostrophe, non pour le maudire, mais pour le glorifier presque. N'y a-t-il pas beaucoup d'affectation, de pose dans ce mépris ? Le pauvre homme ! S il méprisait l'argent, l'argent le lui rendait bien. ↩

(3) Il était poète, dira-t-on. Mais l'imagination poétique peut vivre sous le même toit que le sens des réalités les plus positives : à preuve le plus grand poète lyrique qui ait peut-être existé. Sa prodigalité s'accrut surtout après 1814. Il avait, par sa brochure de Buonaparte et des Bourbons, aidé si puissamment au retour de ceux-ci qu'il les considérait comme ses obligés et, partant sans doute, comme tenus de pourvoir à ses dépenses. « Il serait juste qu'ils me nourrissent. « dit-il en parlant d'eux sur un ton de reproche. 1830. Mais les Bourbons ne pensionnaient pas leurs hommes aussi royalement que - le faisait ↩

Ces alternatives de prodigalité et de gêne, la première amenant la seconde, ce mélange de largesses fastueuses et d'expédients obliques, ce contraste entre de grands mois et de petits moyens, décèlent un esprit mal pondéré (4). Peut-être aussi, comme chez tout hystérique aisément accessible à la suggestion, celle-ci fit-elle chez lui son œuvre. Elle se présentait à lui sous la forme d'une devise. « Je sème l'or », portait le blason des Chateaubriand. Devise redoutable pour l'équilibre de tout budget, et qu'il tourna, lui, en précepte. Qui sait? De là vient peut-être un peu du mépris superbe qu'il affecte pour la richesse. Pouvait-il mentir à la devise de sa maison ? Donc, il sema l'or, et, à semer ainsi l'or, il se mit sur la paille.

Sa sincérité religieuse peut être mise à part : elle paraît hors de doute, à la condition qu'on l'explique1.

(1) Abhé Bertrin, La sincérité religieuse de Chateaubriand. ↩

Plus porté vers une religiosité de bon ton que vers la religion vraie, Chateaubriand fut le meilleur élève de l'auteur du Génie du christianisme, le plus fervent admirateur des beautés du catholicisme confondues avec les beautés de l'ouvrage. Ces beautés du catholicisme, il les avait exposées avec tant de magnificence, il devait à leur description une renommée si éclatante qu'il ne pouvait s'en déprendre. Guidé en tout par le sentiment et par l'imagination plus que par la raison, comme tout hystérique, un peu femme en cela, il fut plus touché par l'enveloppe extérieure du catholicisme, par la pompe des cérémonies, par la poésie des légendes que par la réalité des dogmes et la sagesse des préceptes. Et, comme ce n'est pas la froide raison qui mène le monde, lui, l'imaginatif, fit plus pour le renouveau du catholicisme que de Bonald, l'âpre logicien de la Législation primitive. Le succès du Génie du christianisme fut grand, surtout parmi les femmes. Mme Hamelin, une merveilleuse, en raffolait ; elle y cherchait assurément de douces émotions plus que des raisons de croire. Pour lui, il avait traversé l'incrédulité, et sa foi rajeunie n'avait pas poussé des racines profondes. Aussi eut-il des moments de doute ; mais en lui, l'artiste était toujours prêt à soutenir l'homme de foi, quand celui-ci risquait de défaillir. Il voulait croire, il trouvait toujours des motifs de croire, et il croyait2.

(2) Sainte-Beuve, op. cil., 1. II, p. 333. ↩

Il serait injuste d'arguer des défaillances de sa conduite contre la sincérité de sa croyance. Elles prouvent que ce Père de l'Eglise, comme il se nomme plaisamment lui-même dans une lettre à Me de Custine, pratiquait la religion comme il la comprenait, plus soucieux d'admirer son côté théâtral et de suivre ses rites que d'y trouver d'utiles directions. Elles prouvent surtout le peu d'empire qu'il avait sur lui-même. En cela, hystérique encore. Elles donnent aussi à penser que, même dans l'âge mûr, il n'avait pas compris la haute et utile portée des préceptes moraux du catholicisme et la psychologie profonde qui les imprègne, qu'il pratiquait peu ou d'une façon distraite l'examen de conscience, enfin qu'il est un humble petit livre qu'il ne consultait pas assez souvent pour y chercher une règle de conduite, le catéchisme.

Chateaubriand ne pouvait être ce qu'on appelle un caractère. Bien des choses, on l'a vu, lui manquaient pour cela ; il lui manquait surtout quelques principes fixes et la volonté de s'y conformer. La discipline intérieure lui faisait défaut ; il ne s'appliqua pas à l'acquérir : en cela il fut coupable. Il resta surtout le jouet et la victime de la passion ou de l'impulsion du moment. Il s'agita ; ses passions le menèrent. Nature faite de contradictions, dit-on. Certes. N'est-ce pas le propre de la passion d'être essentiellement changeante ? Ainsi s'expliquent ses inconséquences, dont quelques-unes furent particulièrement lourdes. Mme de Chateaubriand, femme d'esprit, aurait été pour le Génie du christianisme une collaboratrice plus chaste et mieux appropriée au sujet que Mme de Beaumont. Il aurait pu ne pas élever dans une église un monument fastueux à la mémoire de celle-ci, rappelant par une inscription que c'était lui qui l'avait élevé, glorifiant ainsi l'adultère. Il n'avait guère d'ingénuité que dans le scandale.

Au témoignage de quelqu'un qui l'a bien connu (1), il était, dans le train ordinaire de la vie, volontiers nonchalant et rêveur ; mais, au besoin, capable de coups de collier vigoureux, travaillant douze et quinze heures de suite à l'œuvre commencée.

Hystérique, Chateaubriand fut, comme écrivain, ce qu'il pouvait être, penseur médiocre, mais styliste brillant ; et le caractère de | homme, tait surtout de sensibilité et d'imagination, - une imagination constructive et plastique2, - se réfléchit assez exactement dans la prose de l'écrivain.

(2) Th. Ribot, L'Imagination créatrice. ↩

Cette prose a le nombre, le rythme et la couleur. La phrase se déroule, ample, harmonieuse, colorée, volontiers majestueuse ; mais quelquefois, sous cette pompe, la tête lui tourne, et elle tombe dans l'amphigouri et le galimatias ; plus simple, elle aurait sans doute eu plus d'égalité dans la tenue. Elle est colorée, mais son coloris tient parfois du bariolage. Elle brille,

Sainte-Beuve, op. cit., t. I, p. 158.

mais parfois son éclat a celui du clinquant. Un art prodigieux s'y révèle : souvent que de nouveauté et d'ingéniosité dans la forme, quel relief et quelle grâce dans les images ! Mais trop souvent, sous cet art, que d'artifices ! Des antithèses superflues, des oppositions amenées de trop loin, des surcharges et d'inutiles enjolivements. Cet art est trop habile ; on se défie de tant de charmes, de tant d'appas ; on craint d'être pipé. On voudrait plus de naturel, plus de sobriété ; on voudrait aussi plus de simplicité et plus de sincérité, et, - disons le mot, - plus de gaieté. Ceux des lecteurs qui goûtent la langue limpide, alerte, enjouée, du xvie siècle, sont, à la fin, excédés de tant d'emphase et d'un ton si uniformément solennel, d'autant plus vivement que sous la splendeur de la forme ils constatent souvent l'indigence du fond.

Enfin, comme nombre d'hystériques, Chateaubriand avait la vivacité singulière du regard, l'allure décidée, le goût de la toilette, de l'élégance dans la mise, et celui des fleurs ; une fleurette, renouvelée chaque matin, était toujours fixée à sa boutonnière1.

(1) G. Pailhès, op. cit., p. 256. ↩

Chateaubriand est encore, à l'heure actuelle, un objet de controverse. A la vérité, l'opinion est à peu près unanime à admirer la prose enchanteresse de l'écrivain et à blâmer l'humeur brouillonne du politique. Mais elle reste très divisée sur l'homme privé et on bataille ferme autour de son caractère ; les jugements sur son compte sont des plus disparates. C'est, on l'a vu plus haut, le sort habituel des hystériques ; ils le doivent à l'inconstance de leur humeur, à leur nature toute en contrastes. Ils ne se présentent point toujours et partout sous le même jour et dans la même pose. En ce qui touche Chateaubriand, chacun, de bonne foi, le juge suivant ses lectures et suivant les propres tendances de sor esprit ; cette étude, en montrant le peu d'unité du caractère de l'hystérique, donne, pour partie, raison à tous.

Suivant la part de responsabilité qu'on attribuera à l'homme, on usera envers lui de plus ou moins d'indulgence. En s'en tenant à la morale vulgaire, sa vie privée fut, tout pesé, lamentable ; ce fut une vie de désordre, désordre moral, désordre financier. C'est la vie de bohème avant Mürger, la grande bohème, si l'on veut, avec un grand nom, celui de M. le vicomte de Chateaubriand, et un peu plus de tenue, mais c'est la vie de bohème. Grand artiste, grand enchanteur assurément, mais de valeur morale assez mince, et c'est à la valeur morale que se mesure avant tout le mérite de l'homme privé. Comme le poids de la vie se serait allégé pour lui, s'il l'avait vécue simplement, sincèrement ! Et l'on ne voit pas ce que le génie de l'écrivain aurait pu y perdre.

Et cependant, en face de cet homme, il faut user de pitié, en raison de ses tares héréditaires. Son père, dit-il, était triste, d'une tristesse profonde, taciturne et plein d'orgueil : traits qu'on retrouve chez le fils. Sa mère joignait « à beaucoup d'esprit et à une imagination prodigieuse1 » une humeur inégale, grondeuse ; elle était « le fléau des domestiques », signes qui décèlent l'hystérie. Des deux côtés, mais du côté maternel surtout (hérédité croisée). François de Chalcaubriand avait de qui tenir2. Une de ses sœurs, Lucile, d'humeur fantasque, traversa la mélancolie pour sombrer dans la folie.

1) Mémoires d'outre-tombe, édit. Biré. t. 1. p. 20 ↩

(2) Chateaubriand était le dernier de dix enfants. Les derniers enfants sont, dit-on, les mieux venus ; les premiers ne sont que des ébauches. ↩

Le milieu dans lequel Chateaubriand passa son enfance, la duré éducation qu'il subit, les bouleversements de la Révolution, le trouble et la gêne qu'ils apportèrent dans sa vie, en d'autres termes, outre la race, le milieu, le moment, suivant la formule de Taine, purent aider au développement de la psychose.

Non seulement Chateaubriand est digne de pitié, mais il mérite quelque indulgence, le bénéfice d'une responsabilité limitée, en raison d'un caractère essentiel de l'hystérie : la demi-inconscience qui embrume les mobiles des actes et toute la conduite3. L'hystérique ne voit jamais bien clair en lui-même : René avait des raisons personnelles de trouver son cœur inexplicable.

(3) Tel était assurément l'avis de Joubert qui, dans nombre de ses lettres à Fontanes, à Chènedollé, s'apitoie sur l'ami commun, et le désigne par ces mots : « le pauvre garçon ». Il fallait, après le jugement si sévère que l'on sait, qu'il considérât « le pauvre garçon » comme à demi conscient, c'est-à-dire, comme à demi responsable, pour écrire à Fontanes : « Coupable ou non, nous l'aimerons toujours : coupable, nous sentiment profond des beautés de la nature, puisé en partie dans Jean-Jacques et dans Bernardin de Saint-Pierre ; il eut aussi la mélancolie. la mélancolie peu connue de l'homme du moyen âge, avant tout homme d'action. ↩