Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand et l'hysterie Début du livre

Début du livre

Chateaubriand et l'hysterie · 22 min de lecture · p. 1911–17 · chapitre 1 sur 3

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Sceaux, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Lvum es

British columbia Chateaubriand

ET

L'hystérie essai de psychologie par

le Docteur POTIQUET

Deuxième tirage revu et augmenté.

A Sceaux, A Paris,

chez l'AUTEUR. chez M. LAISNEY, libraire,

5, place de la Sorbonne.

Chateaubriand l'hystérie aa reuas

in 2010 with funding from

http://www.archive.org/details/chateaubriandetl00poti

Chateaubriand

ET

L'hystérie essai de psychologie par

le Docteur POTIQUET

Deuxième tirage revu et augmenté.

A Paris,

A Sceaux,

chez M. LAISNEY, libraire,

chez l'AUTEUR. 5, place de la Sorbonne.

A mon fils Louis.

Chateaubriand aimait occuper l'univers de sa personne ; il craignait qu'on l'oubliât, lui et ses œuvres. La postérité l'a servi à souhait. Elle n'a pas oublié ses œuvres, et s'est occupé de lui, un peu plus même qu'il n'eût souhaité. Rarement la personnalité d'un écrivain a été l'objet de tant de controverses. Mieux comprise, elle eût peut-être été moins malmenée, si, comme on l'a dit, tout comprendre, c'est tout pardonner. La médecine, croyons-nous, fournit quelques lumières pour éclairer sa psychologie. Comme, par métier, elle tient compte des tares héréditaires, de la tyrannie, difficile à secouer, des prédispositions ou déviations organiques, elle est indulgente. Elle a, on le sait, le goût des responsabilités atténuées.

Or, Chateaubriand paraît bien avoir été atteint de cette psychose assez répandue qu'on appelle l'hystérie ou nervosisme, psychose commune chez la femme, puisqu'on a pu dire que la forme légère constituait le caractère dit féminin, psychose moins commune, mais non rare, chez l'homme. L'élude de cette psychose, en donnant la clé du caractère de Chateaubriand, éclaire toute sa vie.

L'hystérie ou nervosisme est, en réalité, plutôt une forme du caractère qu'une maladie de l'intelligence1. Caractère, intelligence sont, au reste, des mots inventés pour faciliter l'analyse. Ce qu'on appelle l'âme humaine est une unité dont toutes les parties ou facultés sont, à quelque degré, solidaires. Aussi l'hystérie peut-elle frayer avec la neurasthénie ou voisiner avec la folie.

(1) Consulter : Huchard , Nourelles consultations médicales 1904 3 Hartenberg, L'hystérie et les hystériques ; Th. Ribol, Les maladies de la volonté. ↩

Un des principaux traits de l'hystérie est la mobilité, l'instabilité de l'humeur. Hier enjoué, aimable, séduisant, exubérant dans sa gaieté et dans ses gestes, voici l'hystérique, aujourd'hui, maussade, irascible, mécontent de son sort : rien ne l'intéresse, tout l'ennuie. Un jour loquace, d'une loquacité parfois brillante, vous le trouvez, le lendemain, sombre, taciturne, plongé dans la rêverie ou pris d'un sentiment indéfinissable de tristesse. Versatile, fantasque, capricieux, il est l'homme des coups de tête. L'égalité d'humeur, le calme, la pondération, le bel équilibre lui manquent. Une seule chose chez lui est constante, a-t-on dit, c'est son inconstance.

Un second trait est la perversion de la sensibilité, qui est tantôt amoindrie, plus souvent exaltée, exaspérée jusqu'à devenir morbide: Très impressionnable, l'hystérique est volontiers extrême dans ses affections comme dans ses haines, prompt au rire comme aux larmes. Son émotivité procède en partie de la vivacité de son imagination. Pour une même lésion, pour une même blessure physique ou morale, il peut souffrir réellement plus que d'autres ; mais lui-même prend souvent plaisir à apitoyer autrui sur ses douleurs incomprises, et, de plus, en fixant son attention sur sa douleur, il la nourrit et l'avive. Ses proches croient parfois à de l'hypochondrie, chuchotent le mot de mélancolie, alors qu'il y a là, au début surtout, un peu du désir à demi conscient d'occuper l'opinion, un homme heureux ou bien portant cessant d'être intéressant. Plus tard, l'hystérique pourra se laisser prendre lui-même au piège de ses grimaces : à force de gémir comme si l'on ressentait une grande douleur; on finit par l'éprouver. Il est du reste prompt à imputer à d'autres ses infortunes et ses déboires, alors que la cause doit en être recherchée surtout dans le peu d'empire qu'il possède sur lui-même.

Sa sensibilité a surtout pour objet lui-même ; mais elle peut s'émouvoir vivement à l'occasion du prochain. se répandre en libéralités, s'absorber dans des affections désintéressées ou s'exalter même jusqu'au dévouement. Souvent elle procède par accès, manque de mesure. Et comme le nervosisme vit de contrastes, tel qui sera, sans raison, dur pour sa femme, témoignera à ses enfants la tendresse la plus vive, ou tel, rude envers tous les siens, se montrera pitoyable au reste de l'humanité.

Un troisième trait est l'orgueil avec ses dérivés, la vanité, l'ostentation. Point modeste, ne comprenant pas la vic simple, l'hystérique a le goût des altitudes théâtrales ; il aime se donner en spectacle. Le désir de briller l'induit souvent en des dépenses que ne comporte point sa fortune. Il lui plaît d'occuper l'opinion, de la tenir en haleine'; il exalte volontiers ses mérites.

Mais parfois il puise dans la haute opinion qu'il a de sa personne un sentiment de dignité, de tenue, une aversion pour la vulgarité, un souci des devoirs que lui impose sa condition, qui ne sont pas sans noblesse.

Orgueilleux, donc égoïste, l'hystérique tend à rapporter tout à lui : son moi se fait volontiers envahissant.

De cet orgueil découle l'esprit d'opposition, de contradiction, de controverse, qui ne contredit pas pour éclairer ou s'éclairer, mais pour faire montre de son savoir, pour taquiner, pour abaisser l'interlocuteur. Abaisser le prochain, n'est-ce pas s'élever un peu ?

Il est difficile au contradicteur obstiné de rester longtemps de bonne foi ; il exagère, amplifie ses raisons ou, poussé à bout, en invente. De la contradiction obstinée au mensonge avéré, il n'y a qu'un pas : il est vite franchi.

D'ailleurs ne demandez pas une entière sincérité à l'hystérique. Il en est à peu près incapable. Le mensonge, depuis le plus bénin jusqu'au plus effronté, le mensonge avec ses modalités diverses, la ruse, l'astuce, la duplicité, la sensiblerie qui n'est qu'une sensibilité fausse et outrée, la dissimulation, la simulation, et tous leurs degrés, lui est habituel, faussant ses paroles, son attitude, ses gestes, son visage et toute sa personne : tout cela enveloppé, comme à l'ordinaire, d'une demi-inconscience. L'hystérique exagère, atténue, dénature, défigure; prenant surtout conseil de son intérêt ou de sa vanité, parant ses actes de sentiments généreux, alors qu'en réalité il obéit aux penchants les moins nobles ; en un mot, comédien. L'esprit généralement souple et délié, il manie habilement l'équivoque, a la riposte prompte.

A l'hystérique manque une faculté importante, la volonté, la discipline intérieure qui réprime les tendances de la sensibilité pour les soumettre au seul joug de la raison. Aussi le malheureux est-il souvent ballotté au gré de ses passions, à la merci de l'impulsion du moment, très accessible à la suggestion, et parfois, en amour, d'une curiosité jamais épuisée. D'où l'inconséquence de sa conduite, le décousu fréquent de son existence et ses extravagances.

Volontiers il est enclin à la paresse, à la rêverie. Peu capable d'une application soutenue, d'un effort persévérant, manquant d'esprit de suite, il peut cependant, dans quelques circonstances, sous l'influence d'une passion vive, sous le coup d'une nécessité pressante, faire preuve d'une énergie remarquable, et, de même, qu'il est l'homme des coups de tête, il est souvent l'homme des coups de collier. Cette énergie peut s'employer à des desseins peu louables : on voit parfois les hystériques, lorsque leur intérêt ou leur amour-propre est en jeu, montrer une ténacité, une continuité dans les vues, une fertilité de ressources et, hélas ! une absence de scrupules qui, le plus souvent, les conduisent au but.

Si vous cherchez ce qu'on appelle un caractère, c'est-à-dire un homme muni de convictions raisonnées et y conformant sa conduite, ne le chercher pas parmi les hystériques.

A toutes ces tares du caractère peuvent s'allier des facultés intellectuelles non médiocres, de l'esprit, une mémoire sûre, surtout une imagination brillante. N'exigez pas des hystériques beaucoup de profondeur ou de nouveauté dans les idées, beaucoup de rigueur dans le raisonnement, de suite dans les déductions. Les abstractions ne sont généralement pas leur fait. Leur tête est surtout pleine de sensations et d'images ; cela ne fait point des logiciens, des dialecticiens ou des philosophes, mais plutôt des romanciers, des poètes, des artistes, plus voisins, par leur façon de comprendre la nature, de l'homme du moyen âge que de l'homme du xvm° siècle.

Les hystériques tiennent généralement à l'élégance de la mise et y apportent quelque recherche.

Il est exceptionnel que l'hystérique présente au complet tous les traits qui viennent d'être énumérés. Suivant les sujets, ces signes varient comme degré, comme intensité, et s'associent entre eux suivant les modalités les plus diverses. Les hystériques sont comme les feuilles de la forêt : il n'y en a pas deux qui se ressemblent.

Et non seulement il n'y a pas deux hystériques qui se ressemblent, mais l'hystérique ne ressemble pas toujours à lui même. L'homme est un être complexe, ondoyant, changeant, mêlant dans sa vie le bien et le mal, plein d'oppositions et de contrastes. Ces contradictions, on l'a vu, s'accusent surtout chez l'hystérique. Il peut être à la fois, suivant le moment, suivant ses attractions ou ses répulsions, bon ou méchant, bienfaisant ou pervers, désintéressé ou âpre au gain, en un mot tourné, vers le bien ou vers lemal. Ses actes, non dirigés par un principe supérieur, manquent de coordination. Mais, même dans ses résolutions les plus généreuses et les plus nobles, il est rare qu'il n'y ait pas, à un degré, si léger qu'il soit, un soupçon de duplicité ou de forfanterie.

Le nervosisme tend à laisser le champ libre aux instincts, aux tendances, aux sentiments primitifs. En l'absence du contrôle de la raison et de l'empire de la volonté, les actes sont comme à demi instinctifs, à demi voulus, à demi conscients en somme. D'où souvent les inconséquences les plus graves dans la conduite.

La manière d'être des hystériques variant suivant le moment, les circonstances, et suivant les gens qui les approchent, les jugements portés sur eux sont susceptibles de varier beaucoup ; ils pourront être contradictoires, quoique émis par des personnes également judicieuses et d'égale bonne foi.

L'hystérie ne se fabrique pas de toutes pièces dans un sujet donné : presque toujours elle est, à quelque degré, héréditaire. Le milieu, les circonstances, l'éducation l'atténuent, la laissent évoluer ou l'exaltent.

Chateaubriand1 apparaissait à ses intimes d'une mobilité d'humeur parfois déconcertante. Fontanes l'avait connu en Angleterre un peu bizarre d'humeur, sauvage d'habitude, et singulièrement aimable par accès2. Molé et quelques autres le montrent, dans sa maturité, tantôt guindé, pincé, taciturne, maussade même, tantôt, mais seulement pour les intimes, « bon garçon »; « avec le sourire le plus aimable », enjoué, à certains moments même comme débridé (1), s'amusant à des farces d'écolier, véritable boute en-train ; puis, « lorsqu'il se surprenait dans ce second rôle, l'exagérant même et le poussant trop loin, jusqu'à l'affectation (2) i. L'inégalité d'humeur se mêlait alors d'insincérité.

(1) Voici son qui l'avait disproportionné, avec un peu guindées, même quand elles se piquent d'être faciles et légères. » Sainte-Beuve. Chateaubriund et son groupe littéraire, 1. L'Hiéraire, 1. 1, Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe p. S5, 156. ↩

(2) Sainte-Beuve, op eit., L. I1, p. 395. ↩

Une versatilité capricieuse est au fond de son caractère : sa vie privée et sa vie publique en témoignent. Il délaisse sa femme effrontément et pousse l'inconstance conjugale jusqu'au cynisme, suivant en cela, il est vrai, l'exemple d'une partie de sa caste, aux derniers temps de la monarchie. Même dans les liens irréguliers les plus tendres, il reste volage : nommé secrétaire d'ambassade à Rome, il y convoque simultanément Mme de Beaumont et Mme de Custine, deux de ses maîtresses. Mme de Beaumont s'y rendit, presque mourante. « Si je perds cette amie, écrivait-t-il; je deviendrai fou. » Il la perdit et devint fou... de Mme de Custine. « Chateaubriand regrette Mme de Beaumont autant que moi, avait dit Joubert, mais elle lui manquera moins longtemps. »

Sa vie publique est un bel exemple d'instabilité brouillonne. Sous la Restauration, son goût pour la contradiction aidant, il se pousse aux extrêmes, tantôt plus royaliste que le roi, tantôt plus libéral que le plus libéral des ministres, insupportable aux hommes de son parti par son esprit de contradiction et par son arrogance. Ses amis politiques le jugent à la fois indispensable et impossible : indispensable, à cause de sa popularité et du talent d'écrivain qu'il peut mettre au service d'une cause ; impossible, à cause de son humeur quinteuse et rebelle à toute discipline. Secrétaire d'ambassade à Rome, chargé d'affaires dans le Valais, pair de France, ministre de l'Intérieur, ministre d'Etat, ambassadeur à Berlin, ambassadeur à Londres, ministre des Affaires étrangères, ambassadeur à Rome, que de postes il occupe ! C'est presque toujours pour peu de temps. Il semble ne se donner que pour avoir le plaisir de se reprendre. Les circons-

113 « H v avait un Chateaubriand scerel, aussi lâche et débridé que

Ii p. et-t.h, p. ishaché et débridé que

l'autre l'était peu.i Sainte-Beuve, op.

tances y sont pour quelque chose ; mais c'est l'homme des coups de tête.

Sa sensibilité était vive, prompte à s'exalter, à s'exaspérer, à prendre un caractère morbide, en partie à cause de la vivacité de son imagination ; on le verra plus loin, à l'âge de trente-cinq ans, le visage d'habitude baigné de larmes, à l'occasion d'une contrariété qui paraît bien avoir été d'ordre sentimental. Ce fleuve de larmes chez un homme de cet âge, pour une cause de ce genre, fait, à lui seul, soupçonner l'hystérie.

Mais cette sensibilité même, il ne la concentre pas toujours sur lui-même ; il la tourne aussi vers d'autres. Sa grande charité, attestée par les contemporains, les soins dont il entoura Mme de-Beaumont expirante en témoignent.

L'orgueil de Chateaubriand a-t-il besoin d'être démontré ? S'il est une vertu chrétienne que le grand écrivain oublia de mettre en pratique, c'est bien l'humilité. Cet orgueil, qui s'inscrit jusque dans sa haute écriture, ne se montre nulle part à nu comme dans l'Itinéraire de Paris à Jérusalem et dans les Mémoires d'outre-tombe. Son moi y prend mille formes, s'étalant complaisamment, se dressant avec effronterie, narguant Napoléon, prenant en pitié les rois et leurs Conseils, dominant de très haut les événements, submergeant son époque. Là où il lui serait difficile de se carrer d'emblée, comme dans les descriptions de paysages, il se faufile, et parfois, spectacle imprévu et piquant, ce n'est pas Chateaubriand qui admire le paysage, c'est le paysage qui contemple Chateaubriand1.

(1). Sainte-Beuve, op. cil., l. 1; 302. - Mémoires d'outre-tombe, passim. ↩

Mais cet orgueil même lui inspire, dans les fonctions importantes qu'il remplit, un certain sentiment de dignité qui n'est pas sans grandeur; il sait ce qu'il doit à sa charge, au pays qu'il représente, aux intérêts qu'il doit servir, et le personnage qu'il joue dans ces circonstances n'a rien de vulgaire ni de mesquin.

L'orgueil ne va pas sans beaucoup d'égoïsme. Comme les hystériques, Chateaubriand tend à ramener tout à lui. Comme eux, il aime se mettre en scène, et au premier plan ; il se plaît à occuper le monde de ses actes, de ses talents, de'ses mérites, des services qu'il a rendus au pays et à la royauté; de ses, douleurs incomprises, de ses disgrâces, toutes choses qu'il amplifie

et crie sur les toits : « Je n'étais pas, dit-il, à une nagée du ventre de ma mère que déjà les tourments m'avaient assailli. J'ai erré de naufrage en naufrage. » A l'en croire, ses malheurs surtout n'ont rien de vulgaire ; il se tire à part du commun des hommes, parle de son cœur meurtri, de son cœur déchiré, de son « inexplicable cœur » ; il en parle tant qu'on a dit plaisamment qu'il le portait en sautoir1.

(1) « Miss Meale, raconte-t-il dans ses Mémoires. trouvant au fond de mon cœur quelque blessure, me dit : « You carry sug, a Vous portez votre cœur en écharpe. Dans la bouche d'un plail'écharpe est devenue le sautoir. ↩

A l'entendre, rien n'égalait son hautain dégoût de la vie, son incurable tristesse, proche parente du spleen qu'il avait pu connaître à Londres. On peut l'en croire, il n'était pas gai, et si l'on aime l'enjouement, c'est ailleurs que dans ses œuvres qu'il faut l'aller chercher.

Il y aurait cependant quelque naïveté à prendre trop au sérieux le pessimisme de René. Sans doute il y entre une part de réel. Cette part, c'est d'abord le nescio amari aliquid de Lucrèce. c'est la lassitude qui succède à la poursuite et à l'abus des plaisirs2. Chateaubriand fut longtemps las, parce qu il fut long-temps un René impénitent. « Quand je peignis René, reconnait il dans ses Mémoires3. j'aurais du demander à ses plaisirs le secret de ses ennuis. » Les plaisirs n'auraient pu livrer tout le secret. Dans cette accablante tristesse, il entre quelque orgueil, un peu de paresse, un peu de cette sensibilité maladive propre aux hystériques, un peu le souci de l'impécuniosité4, le poids de la chaîne conjugale5, qu'il allège cependant tant qu'il peut, et une bonne part d'affectation. Qu'est donc en somme ce pessimisme tant scruté de René ? Surtout et tout bonnement le rendez-vous des sept péchés capitaux, à une ou deux absences près. Ajoutez peut-être à ces divers ingrédients l'influence des douleurs rhumatismales, dont Chateaubriand souffrit depuis l'année 1800, avec d'assez longues périodes de rémission. (G. Pailhès.) Mais cet ennui indéfinissable est aussi une attitude feinte, une pose, une façon d'attirer et de concentrer l'attention sur soi, où l'orgueil et l'égoïsme trouvent leur compte. Ne soyons pas dupes. René nous donne un peu la comédie ; il rappelle ces femmes nerveuses qui ne cessent de se dire souffrantes parce qu'elles pensent qu'une femme en bonne santé cesse d'être intéressante. Et puis, comme elles, il finit par se prendre lui-même au piège de ses grimaces, et devient malade pour tout de bon. C'est le châtiment. Le grand remède contre l'hypocondrie consiste à aimer autre chose que soi, ô pleurard égoïste ! Il est un remède contre l'ennui, c'est le travail. Aime donc autre chose que loi, el surtout ne va pas t'aimer toi-même dans les autres. Ne t'abandonne pas trop à la rêverie, à je ne sais quelle sensiblerie niaise, toute concentrée vers toi ; occupe ton esprit et tes mains. Suis le précepte de Rousseau, ton maître. De temps à autre,. endosse la veste du menuisier, manie avec diligence ces outils grossiers, la scie, le rabot, la varlope, et ton esprit, libéré de ses soucis par le jeu de tes muscles, ne s'emplira plus d'amertume, Le bonheur est dans l'activité, disait Aristote.

(2) « Au fond de toutes ces mélancolies, il y a un remords masqué, » dit Sainte-Reuve, à propos de ces Renés prétentieux et veules, qui mondèrent de leurs larmes et fatiguèrent de leurs plaintes la première moitié du xIx° siècle. ↩

(3) Citation empruntée a Saint-Beuve, op. eit., t. II, , P. 373. ↩

(4) Il reconnaît en un endroit des Mémoires (t. V. p. 443), que le manque d'argent lui aigrit l'humeur. Nommé ambassadeur à Berlin, e pourvu, comme tel, d'un gros traitement, il note la satisfaction qu'il éprouve « des conforts de l'argent. ». « Je revenais peu à peu, dit-il, de mon mépris des richesses. » Mémoires d'outre-tombe, t. IV, p. 180. ↩

(5) Les mémoires d'outre-tombe, t. V, p. 443. Ch. de Robethon, Chateaubriand et Madame de Custine, p. 63. ↩

De l'orgueil dérive l'esprit de contradiction. Ce grand ami des femmes, un peu femme lui-même, leur avait emprunté ce qui passe pour leur appartenir en propre : l'humeur acariâtre, En politique, le goût de la controverse tracassière devait jeter Chateaubriand dans l'opposition, même sous le gouvernement de son choix, et, comme il arrive, sa bonne foi ne fut pas toujours entière. En 1824, une atteinte portée à son amour-propre fait de lui un adversaire implacable : mettant alors ce qu'il' possède de talent et de popularité au service de sa rancune, il secoue si violemment ce trône relevé par lui qu'il en précipite la chute.

En sa qualité de névrosé, il n'avait du reste aucune des qualités de l'homme d'Etat : le sang-froid, la mesure, l'esprit de suite. la constance dans les vues. « Il a remué les esprits sans savoir les conduire1. » Il ignorait trop l'art de se gouverner pour être apte à gouverner les autres.

(1) M. de Fiquelmont cité par Sainte-Beuve, op. eil. t. I1, p. 426. ↩

Que Chateaubriand, comme les hystériques, ait manqué de sincérité, toujours avec une part d'inconscience, cela paraît hors de doute. Quelle longue fourberie que sa conduite envers cette bonne dame de Chateaubriand ! Elle n'est, au reste, pas la seule dupée : ses rivales, les femmes qu'il aime ou courtise, ne sont pas mieux traitées. Lui-même s'empêtre parfois dans le lacis malpropre de ses ruses et de ses manèges, et, certain jour, doit recourir à Fontanes, pour le « tirer de ce bourbier1, » dit-il. Comme Louis XVIII, en 1824, mais pour d'autres raisons, chacune de ses amies peut s'écrier : « M. de Chaleaubriand me trahit ! » Et dans ce traître, que d'astuce innée ! Il est surtout, on le sait, deux moyens pour s'emparer de l'esprit d'autrui : la flatterie et les façons bourrues. La première exploite la vanité ; les secondes, la couardise. Par la flatterie, on s'insinue ; par les façons bourrues, on effraye et on s'impose. D'instinct sans doute, Chateaubriand usait des deux recettes. Plusieurs de ses lettres à Me de Beaumont, à Mme de Custine, à Mme Récamier, d'abord dures de ton, impérieuses et hautaines, tournent ensuite presque au madrigal et s'achèvent tendres et câlines. Façon adroite d'assurer son empire. Ame double, sa duplicité native n'avait pu que se développer par l'exercice. Et à côté de cela, - car il faut un contraste, la psychose l'exige, - des accès de franchise. « En politique, écrit-il2, la chaleur de mes opinions n'arjamais excédé la longueur de mon discours ou de ma brochure. » Quel aveu !

(1) Ch. de Robethon, op. ↩

(2) Mémoires d'outre-tombe, i. li, p. 308. ↩

Joubert, qui fut de ses intimes, dans une lettre à Molé, datée du 2l octobre 1803, le représente comme très dissimulé : « Tout transparent qu'il est par nature, dit-il, il est boutonné par système. Il ne contredit point, il fait très volontiers des mystères de tout. Avec une âme ouverte, il garde non seulement les secrets d'autrui (ce que tout le monde doit faire), mais les siens. Je crois que dans sa vie, il ne les a bien dits à personne. Tout entre en lui et rien n'en sort. Il pousse les ménagements et la pratique de la discrétion jusqu'à laisser immoler à ses yeux la vérité, et peut-être quelquefois la vertu, sans les défendre. Il prêterait volontiers sa plume, mais non sa langue, à la plus belle cause. Enfin, dans les épanchements et l'abandon même de la société intime, il ne contrarie ses amis qu'avec une répugnance où l'on sent la résistance à l'habitude1. »

(1) G. Pailhès, Chateaubriand, sa femme et ses amis, p. 246. (Voir plus loin la suite de cette lettre.) ↩

Fut-il plus sincère dans ses œuvres ? Il va sars dire qu'on ne peut exiger la sincérité dans une œuvre d'art, dans telles descriptions du Génie du Christianisme, dans un roman, comme des Martyrs. A la différence de la science, l'art ne se pique pas de calquer la nature avec scrupule. Suivant le mot de Bacon, il ajoute à la nature quelque chose d'humain ; il fait bon accueil à la fantaisie et sacrifie parfois au caprice. Puisqu'il s'appelle l'art, on ne peut lui en vouloir d'user d'artifices ; si gros que le mot puisse paraître, l'art vit de mensonges. Seulement, on peut demander que le mensonge soit vraisemblable et ne heurte pas trop violemment la réalité. Or, quelquefois Chateaubriand se laisse emporter trop loin par le souci de la couleur : il peuple les forêts de l'Amérique du Nord, qu'il a visitées, de perroquets et de flamants roses qu'on y a jamais vus. « M. de Chateaubriand, disait-on de son temps, peint les choses telles qu'il les voit, et il les voit telles qu'il les aime. i Ce qui est bien le plus grand dérèglement de l'esprit dans les choses de la vie commune, mais ce qui peut être une qualité chez l'artiste : on ne peint bien que ce qu'on aime. « Il a l'imagination trop forte, » observait finement Bernardin de Saint-Pierre, ét Sainte-Beuve hasarde ma-Hicieusement que derrière un enchanteur se cache un imposteur.

Mais s'il est des libertés que l'artiste peut prendre avec la nature, il en est d'autres qu'il ne doit point se permettre avec les œuvres du voisin : il lui est interdit de les piller. Chateaubriand, du reste, n'est point un pillard sans vergogne. « Le Génie du christianisme, confesse-t-il à M. de Marcells2, est un tissu de citations avouées au grand jour. Dans les Martyrs, c'est un fleuve de citations déguisées et fondues. » « La mémoire est une Muse, » dit-il bravement. Cette Muse, bonne fille, puis qu'elle est au service de tous, il l'a beaucoup courtisée et elle l'a beaucoup inspiré. Assez pauvre de son propre fonds, il hui demandait des idées. Il se chargeait, lui, de les vêtir avec somptuosité, les déguisant un tantinet, comme il le confesse. Ce métier de costumier a été le sien, et il l'a exercé avec une maitrise incomparable. Mais parfois, ces idées d'autrui que lui soufflait sa mémoire, il oubliait de les habiller, ou même, suppléant aux défaillances de la Muse, il laissait courir, dans les plates-bandes de ses descriptions, de petits extraits tout nus, au grand jour, sans avouer le nom des propriétaires. Aussi a-t-on pu parler, à propos de citations insérées, sans guillemets et sans nom d'auteur, dans le Voyage en Amérique et dans tes Martyrs, des plagiats de M. de Chateaubriand.

(2) Cité par Sainte-Beuve, op. cit. t. I1, p. 381. ↩

Peccadilles, après tout, dans des œuvres d'art. Mais, dans les Mémoires d'outre-tombe, c'est-à-dire dans le récit de sa propre : vie, dans l'exposé des événements auxquels il avait été mêlé, la véracité la plus scrupuleuse s'imposait ; ici, ce n'était plus une œuvre d'art, c'était un témoignage. Hélas ! le pli était pris : devant les événements et devant lui-même, le mémorialiste continue à prendre l'attitude artiste ; il arrange, drape, prépare ses effets; combine ses perspectives, et, suivant son procédé habituel, campe au bout de ses développements une image, image qui souvent est la sienne. Par avance, il s'était confessé, attribuant le goût des Français, donc le sien, pour les Mémoires au plaisir de se mettre en scène1. De son peu de véracité, dans les Mémoires d'outre-tombe, les exemples abondent, on le sait. Je n'en retiendrai qu'un, parce qu'il n'a pas, que je sache, été mis en lumière.

(1) Sainte-Beuve, op cil., t. I, p. 162. ↩

Le 21 mars 1804, le duc d'Enghien était fusillé dans les fossés de Vincennes. Le 23 mars, Chateaubriand envoyait à Talleyrand sa démission de ministre de France près la République du Valais. Il avait accepté ce poste au mois de février précédent « en considération de la Religion » au lendemain de la conspiration de Cadoudal, et « le train vulgaire des conspirations » n'étant point son fait, il était « aise de s'enfuir aux montagnes2 ». Cette démission, par son apparente spontanéité, par sa noble audace, lui valut et lui vaut encore beaucoup de louanges. Dans les Mémoires d'outre-tombe, Chateaubriand se complaît visiblement à en noter toutes les circonstances : il dit son indignation, le danger auquel l'exposait cette résolution courageuse jusqu'à la témérité : « le lion avait goûté le sang, ce n'était pas le moment de l'irriter. « Il peint l'effroi de ses amis, l'affolement de Fontanes, les félicitations et les embrassades de Pasquier, le vide que firent ensuite autour de lui les royalistes pressés de servir un nouveau maître, enfin la rancune tenace de Bonaparte. Même son récit pris au pied de la lettre, il se hausse et se drape un peu plus que de raison, célébrant dans un dithyrambe confus « l'élévation de son âme », se plaçant parmi « les grands esprits à l'orgueil affectueux et aux yeux sublimes (sublimes oculos) » et « pardonnant avec un dédain miséricordieux » à ceux qui n'ont pas compris la loyauté de son geste. On serait touché de tant de hauteur d'âme, de désintéressement et de courage, si l'on ne pouvait soupçonner l'auteur d'arranger la scène, de dramatiser les faits.

(2) Mémoires d'outre-tombe, édit. Biré, t. II, p. 397. ↩