Chapitre VI. Le Conservateur. - Ambassade de Berlin. - Fondation de l'Infirmerie Marie-Thérèse. - Ambassade de Londres. - Lettres de Mme de Chateaubriand
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Mme de Chateaubriand, dont la santé fut toujours frêle et délicate, tomba fort malade à cette époque. Sa volonté, ses nerfs aidèrent encore à la guérison, et par la lettre suivante, elle nous donne elle-même son bulletin de santé.
A m. Joubert
« Lundi, 22 juillet 1818.
« Voici un certificat de vie : je me porte beaucoup mieux ; j'ai bien dormi cette nuit, pour la première fois depuis vingt-quatre jours, et ce matin je suis forte et tousse fort peu.
» Le bon Chat est à la messe : j'ai peur quelquefois de le voir s'envoler vers le ciel, car en vérité il est trop parfait pour habiter cette mauvaise terre et trop pur pour être atteint par la mort. Quels soins il m'a prodigués pendant ma maladie! quelle patience ! quelle douceur ! Moi seule, je ne suis bonne à rien dans ce monde. Cependant, quand on ne vaut rien du tout, on n'a pas des amis comme ceux que j'ai.
» Adieu ; mille compliments à toute la famille. Ecrivez-moi. »
Quelques courts séjours chez des amis remplirent alors la vie de M. et de Mme de Chateaubriand.
« Nous étions à Noisiel, chez Mme la duchesse de Lévis, dans l'été de 1818, dit le poète1, lorsque mon libraire, M. Le Normant, me vint voir. Je lui fis part de l'idée qui m'occupait : la fondation d'une feuille libre semi-quotidienne2, et que je regardais comme indispensable à la victoire de mon parti. Le Normant prit feu, s'offrit à courir tous les risques et se chargea de tous les frais. Le journal ne tarda pas à paraître sous le nom de Conservateur.
(1) Mémoires d'outre-tombe, t. IV. ↩
(2) La censure étant établie sur les feuilles périodiques quotidiennes, le but ne pouvait être atteint qu'au moyen d'une feuille libre. ↩
La révolution opérée par ce journal fut inouïe. M. de Chateaubriand parvint à enrôler sous sa bannière les noms les plus illustres; ce qui lui permit d'écrire : « Je mis la plume à la main aux plus grandes familles de France. »
Mais cette feuille fut, pour sa noble épouse, une mine de soucis et de tribulations. Avec sa clairvoyance habituelle, elle comprenait tous les dangers que cet écrit faisait courir à son mari. Ardemment attachée à M. de Chateaubriand, elle souffrait affreusement en voyant cette épée de Damoclès sans cesse suspendue sur la tête de l'être aimé.
Dans ses lettres datées de cette époque, nous trouvons sa vivacité si charmante, sa gaieté naturelle, mais aussi l'aveu du peu d'espoir qu'elle conserve dans cette entreprise du Conservateur, qui lui cause si justement tant de soucis.
A m. Joubert
« Noisiel, ce 11 octobre 1818.
» Nous nous installons demain dans ce palais, plein non de grandeur, mais de meubles, que nous éclairerons avec une lampe quand cent lampes ne l'éclaireraient pas, et que nous chaufferons avec tout autant de bois qu'il en faudra pour le rendre un peu moins froid que la sommité du Mont-Blanc. Cependant, n'allez pas trop vous effrayer de ce que je vous conte là; vous savez que, bien que je dise toujours la vérité, il y a la partie poétique qu'on peut rayer, et, si je vous ai fourré la le Mont-Blanc, c'était pour prendre la chose de haut. Au fait, avec ma vanité, mon avarice et mon industrie combinées, je parviendrai à vous faire, sans trop de frais, deux ou trois petits retranchements où vous aurez froid ou chaud, comme vos craprices l'entendront ce jour là ; ensuite il vous restera un promenoir d'environ trois quarts de lieue, bien enclos.
» Le Conservateur est-il arrivé jusqu'à vous? M. de Chateaubriand est bien capable de ne vous l'avoir pas envoyé. Voilà un nouvel ultra lancé dans le monde et jusqu'à présent fort bien accueilli du public, mais qui n'est pour moi qu'un sujet de tribulations ; bien sûr qu'il sera bientôt pour à qui de droit un sujet de persécution.
» Adieu, Monsieur et Madame ; vous me manquez bien tous les deux, l'un pour la partie politique, l'autre pour ce qui regarde le ménage, et ensemble pour mon bonheur et ma joie ! »
Revenue à Paris, elle écrit à ses chers amis ; mais le Conservateur, sa bête noire, si l'on peut se permettre cette expression, lui trotte toujours en tête, et elle s'en plaint comme absorbant trop son cher mari.
A Mme Joubert
« Paris, 17 novembre 1818.
« Voilà un beau silence que nous gardons l'une et l'autre; je le romps pour vous dire des injures. Qui vous aurait crue capable d'être si longtemps sans m'écrire, ne fût-ce que pour vous plaindre de mes rigueurs? Car enfin, il y a deux mois que je ne vous ai donné signe de vie ; vous en auriez été jadis inquiète ou furieuse. Mais vous vous êtes gâtée à mon école, sans que je me sois amendée à la vôtre. Voilà ce que c'est que l'enseignement mutuel!
» On dit que vous revenez à la fin du mois ; si vous saviez combien je le désire ! Que faites-vous à Villeneuve par le vent et la pluie? Il faut que le Cerf revienne au plus tôt prendre possession de son lit, au bord duquel je m'engage à passer comme de coutume tous mes moments de loisir et de santé.
» M. de Chateaubriand vous dirait mille choses s'il parlait; mais depuis qu'il s'occupe du Conservateur, il ne voit, ni n'entend, ni ne répond. »
L'assassinat du duc de Berry, 14 février 1820, qui rétablit la censure, réalisa toutes les craintes et les prévisions de Mme de Chateaubriand.
Ce fut Dieppe qui reçut encore l'ancien directeur du Conservateur et sa fidèle épouse.
Leur séjour y tut court, car bientôt les honneurs vinrent trouver le poète. Nous n'entrerons pas dans le détail; nous noterons seulement qu'il partit le 1er janvier 1821 pour Berlin, où il était nommé ambassadeur.
Mme de Chateaubriand avait alors, depuis deux ans, fondé l'œuvre admirable de Marie-Thérèse, qui nous occupera d'une façon particulière dans la suite de ce récit.
Nous ne pouvons résister au bonheur de citer encore quelques fragments des délicieuses lettres de cette charmante femme. Nous puisons toujours dans M. de Raynal. Celles que nous allons citer datent du commencement de la fondation de l'Infirmerie.
A Mme Joubert, a Villeneuve
» Je me prends au vol pour vous écrire, très chère dame; je n'ai pas un moment à moi, ils sont tous à la rue d'Enfer, n° 86, où je passe ma vie. Je croyais que c'était peu de chose que de monter une Infirmerie; mais je. vois qu'il en coûte tout autant pour cuire une médecine qu'un gigot de mouton. Nos trois Sœurs y entrent lundi; ma supérieure est une fille charmante, ayant déjà quatorze ans dans les hôpitaux et étant excellente pharmacienne. J'espère que M. Joubert tient toujours à son abonnement de dix francs.
» Vous qui n'avez pas un mari en campagne et un hôpital à mener, pourquoi ne m'écrivez-vous pas? Au moins, si c'était que vous fissiez vos paquets pour revenir ; mais non, vous songez à hiverner à Villeneuve-sur-Yonne, sans vous inquiéter de Paris-sur-Seine, qui est bien encore la plus triste et la plus puante ville du monde.
» Personne n'est revenu de la campagne ; on va, on vient, sans rencontrer un chat de connaissance, et l'on courrait les rues du matin au soir sans pouvoir trouver le moyen d'y être écrasé une pauvre fois. Paris, cependant, n'est pas si désert qu'il n'y reste Lemoine et Clausel. Je garde le premier comme somnifère. L'autre a repris son caractère d'ambassadeur; c'est lui qui traite de mes affaires d'hôpital avec mon archevêque, mes conseillers, etc., etc. ; il est aussi de mon conseil privé, où il n'a point de rivaux, parce qu'il est seul. Victoire est appelée quelquefois extraordinairement, mais seulement les jours où il faut agir d'inspiration; hier, par exemple, elle me conseille d'envoyer Ménil1 garder l'Infirmerie que la propriétaire venait de quitter. Le bonhomme partit joyeux, mais ne revint pas qu'il n'eût visité tous les cabarets de la barrière d'Enfer, ayant laissé portes et fenêtres ouvertes dans la maison et toutes nos richesses à la garde de Dieu.
(1) Cuisinier de Mme de Chateaubriand. ↩
« Adieu, chère paresseuse et cher paresseux; vous mériteriez que je... je ne sais quoi. Bonsoir. »
A me Joubert, a Villeneuve
« Novembre 1819.
» N'attendez plus rien de moi. Je suis tout à mon hôpital et au désespoir d'y être. Je crains de tomber malade à force de fatigues morales et physiques. Pour m'achever, le pauvre Chat vient d'avoir, pendant huit jours, son rhumatisme tout à fait fixé sur la poitrine et dans la région du cœur. Récamier a été assez inquiet, et le Chat l'était à l'excès. Pour moi, j'avais entièrement perdu la tête. Il est mieux maintenant, mais il est condamné à faire des remèdes et à ne pas travailler; il travaille et ne fait point de remèdes. Aussi, je m'attends tous les jours à le voir retomber.
» Vous aurez bien fait du noir sur les dernières élections. Voilà ce que c'est que les gens à espérances, tout les désespère ! Pour moi, qui ne puise ma politique que dans l'Écriture sainte, je sais que nous avons les vices des derniers temps, c'est-à-dire les vices qui finissent les empires ; ainsi tenons-nous pour mortes, pour nous tenir en repos.
» Etes-vous toujours pas trop bonne, chère dame? Pour moi, je suis devenue douce comme une colombe, charitable, point médisante, enfin parfaite. Vous direz peut-être que la modestie me manque. C'est vrai, Votre Excellence; mais cette vertu est si inutile en ce monde, qu'il est bien permis de l'oublier de temps en temps.
» On dit que vous revenez du 8 au 9 ; c'est quelques jours de gagnés. Au surplus, comme le Cerf ne peut plus aller sauter sur les montagnes, il n'a rien de mieux à faire que de se réduire aux abois et de venir pleurer avec nous.
i Nous allons aujourd'hui dîner à Montrouge, où Mme de Talaru1 se trouve de nouveau embarrassée par un maître d'hôtel qui lui a volé du vin ; un laquais qui, pour n'être pas chassé, s'est donné la jaunisse en se frottant le visage aves des graines d'asperge, et une femme de chambre qui tombe d'épilepsie. »
(1) Cousine de Mme de Chateaubriand. ↩
A m. Joubert
« Je vous dirai, pour nouvelle de haute politique, qu'après une trêve de huit jours, la paix a été signée hier, 2 février, dans ma chambre, à quatre heures précises de l'après-midi, entre les deux grandes puissances Mathieu Molé et François-Auguste de Chateaubriand1. Les deux rois, voulant se donner au plus tôt des preuves de leur bonne intelligence et en assurer la durée par de fréquentes visites, ont arrêté entre eux qu'ils feraient démanteler toutes leurs places frontières et qu'ils pourraient pénétrer l'un chez l'autre sans rencontrer hérauts, gardes et retranchements, ni femmes, si cela est possible. On dit qu'il y a quelques articles secrets, mais on ne les connaîtra qu'en cas de rupture.
(1) Des raisons politiques avaient amené un refroidissement entre MM. Molé et de Chateaubriand; question de ministère, que nous n'avons pas à juger ici. ↩
» Vous devriez venir dîner aujourd'hui avec moi. Je suis seule ; le Chat dîne chez deux femmes d'un rare esprit qui ne veulent pas qu'il mange autre chose que des feuilles de roses humectées de rosée, autrement il ne serait pas l'auteur de tant de beaux ouvrages pleins de sentiment et d'imagination, etc., etc. Ces deux femmes sont Mesdames de Damas et de Vogüé. Viendrez-vous ? »
M. l'ambassadeur de Berlin revint à Paris le 26 avril 1821, pour assister aux fêtes données à l'occasion du baptême de Mgr de Bordeaux, l'enfant du miracle.
Louis XVIII, à cette occasion, rendit à M. de Chateaubriand le titre et la pension de ministre d'État. Voici comment la vicomtesse annonce cette heureuse nouvelle a ses amis.
Mme JOUBERT
« Je vous dirai, et au Cerf aussi, pour vous taire plaisir à tous les deux, qu'on a rendu à M. de Chateaubriand la grande pension de ministre d'État, c'est-à-dire vingt-quatre mille francs ; avec les douze mille francs de pair, cela nous donne le moyen d'avoir une voiture qui sera au service du Cerf.
» Revenez done; nous irons nous promener, faire des campagnes, dîner au cabaret, etc., etc. »
Les vraies campagnes étaient des démarches pour son Infirmerie, car son cher hôpital ne fut pas oublié; ce fut lui surtout qui profita de cet accroissement de revenus. Du reste, écoutons Mme de Chateaubriand raconter elle-même, avec sa simplicité ordinaire, tout son dévouement à l'œuvre de son cœur.
A m. Joubert, a Villeneuve
» Voilà comme les bonnes gens me jugent; il n'y a que des méchants comme vous qui puissent douter de l'immense bonté, du cœur et de l'esprit de la respectable dame; l'excellent abbé aurait pu ajouter, et de l'adresse. Je vous dirai le pourquoi a votre retour.
» J'ai reçu hier votre lettre, à minuit, le Chat rentrant, et je vous écris ce matin à quatre heures, n'ayant pas un autre moment à moi dans la journée.
» Imaginez-vous tout ce que j'ai à faire aujourd'hui? A déjeuner d'abord, puis la messe ; après cela, il faut que je coure aux quatre coins de Paris pour des dons à toucher, que j'aille chez tous les marchands de guenilles pour acheter de quoi meubler la chambre d'un prêtre qui vient de nous arriver ; ensuite mille lettres à écrire, cent ouvriers à gronder, une supérieure à apaiser, parce que depuis hier elle est en colère contre notre nouveau venu ; enfin ma santé à soigner, car véritablement depuis trois jours je l'ai mise à une telle épreuve qu'elle est en ce moment des plus chancelantes. »
Un changement de ministère arriva et fut cause de la nomination de M. de Chateaubriand à l'ambassade de Londres. Madame, qui craignait la mer, n'osa pas passer le détroit; elle resta à l'aris, et se donna plus que jamais à Marie-Thérèse, comme le prouve encore les lettres suivantes.
A Mme Joubert
» Quelle irrévérence pour une ambassadrice? La quitter malade sans se mettre en peine des nouvelles de Son Excellence! Voilà ce que c'est que d'avoir abdiqué la grandeur pour se taire Sœur du pot !
» Rien de nouveau ni à Paris ni à Londres, du moins de nouvelles que vous ne sachiez ; celles d'Espagne doivent vous désoler et vous mettre en fureur.
» Donnez-moi des nouvelles du chocolat, s'il prend et si l'on en prend à Villeneuve; nous en avons une partie très conséquente en ce moment, et qui est excellent. N'est-ce pas là le bon style marchand?
» Je me recommande à vos bontés pour un bon paquet de vieux draps et de vieilles chemises. L'Infirmerie a grand besoin d'un renfort de linge. La lingerie, qui est maintenant grande comme celle des Invalides, n'est pas pleine malgré nos successions, qui ne sont pas cependant trop mauvaises.
» Mais voici un bonheur qui arrive au Chat, à vous et à l'Infirmerie,; la jolie maison, avec le beau jardin qui touche l'hospice, est à vendre. C'est tout ce que désirait M. de Chateaubriand ; il me donne l'ordre positif de l'acheter. Mais le propriétaire, qui jusqu'à présent avait eu l'air de ne pouvoir jamais s'en défaire parce qu'elle avait appartenu à sa mère, veut que Madame lui fasse dire qu'elle en a envie, parce qu'alors ayant, dit-elle, des obligations à cette princesse, elle ne pourrait pas la refuser. Madame ne lui écrira pas, et la pieuse fille vendra un jour ou l'autre. Dites-moi si vous me conseillez le marché? Ce sera une affaire de trente à quarante mille francs. Si vous n'êtes pas de cet avis, je ne tiendrai compte des ordres de M. l'ambassadeur. Ce serait une maison de campagne fort agréable pour les familles Joubert et Chateaubriand : le Cerf entendrait la messe de son lit, et le Loup et la Chatte ne feraient qu'un saut du leur à la chapelle.
» Adieu; voilà une lettre bien soignée et pas trop amusante. Je vous quitte pour aller à la mess. »
Nous verrons dans la suite cette acquisition réalisée; mais elle ne le fut qu'un an plus tard.
A Mme Joubert
» 23 août 1822.
» J'espère que vous ne resterez pas à Villeneuve jusqu'au mois de décembre. Que voulez-vous que je fasse ici sans vous avec des bêtes, des méchants ou des maladroits, sans compter l'Infirmerie qui me donne plus de soucis que de richesses ? Trente-trois personnes à nourrir, deux maisons à payer et pas un sou dans la caisse! On dit que la Providence viendra à mon secours, et que c'est une grande preuve de prospérité dans les bonnes œuvres que de manquer de tout. J'entends bien cela, mais je doute de le faire entendre à mes malades, qui ne veulent manquer ni du nécessaire, ni du superflu. Voilà ma fête d'octobre qui va arriver, sans que j'ale un prédicateur ; les uns sont absents, les autres sont grands maîtres. J'ai envie de faire venir l'abbé de Bonnevie. Pourquoi est-il venu se montrer à Saint-Thomas d'Aquin? S'il était tout nouveau à l'Infirmerie, il attirerait du monde.
» Comment une avare comme moi a-t-elle pu louer un appartement sur la rue, dimanche1 ? Me voilà ruinée avec les lampions, la femme d'un ambassadeur n'en pouvant mettre moins de quatre sur chaque fenêtre.
(1) 25 août, fête de saint Louis. ↩
» Adieu; je n'ai pas une plume qui écrive, et je ne sais pas en tailler. »
A Mme Joubert
« Octobre 1822.
» Un mot, très chère dame, pour dire que je ne vous ai pas oubliée. Je suis accablée ; ma fête d'octobre, le renouvellement de mes abonnements, les commissions du Chat, la rage, le désespoir, les coups de langue, tout cela ne me laisse pas un moment ; je me donne à peine celui de dormir, et j'envoie ma maladie se promener.
» Après le 21, jour de notre cérémonie, je vous écrirai un volume.
» Le Chat vous embrassera en passant ; il ne partira pas avant la semaine prochaine.
» Adieu, à vous, à tous les Joubert du monde. Portez-vous mal, ennuyez-vous à Villeneuve et revenez bientôt ; c'est trop à nos âges d'être trois mois sur douze sans se voir ! »
Cette dernière lettre fait allusion au prochain voyage de M. de Chateaubriand.
Revenu de Londres, le 11 septembre, il séjourna peu de temps à Paris. Nommé plénipotentiaire, chargé de représenter la France au congrès de Vérone, il devait passer par Villeneuve; mais pressé d'arriver à son poste, il dut sacrifier cette satisfaction du cœur, comme l'apprend Mme de Chateaubriand au bon M. Joubert, dans la lettre qui suit :
» Mais vous vivez donc en vrai Loup dans les forêts, pour ne pas savoir que le Chat est parti pour Vérone, le 3 du mois d'octobre? Il n'a pas passé par Villeneuve, parce qu'il était pressé, et a pris la route du Simplon, qui l'abrégeait de trente lieues. J'ai rarement de ses nouvelles, les courriers de cabinet n'étant pas fréquents, et la poste mettant douze jours à apporter les lettres. J'en ai eu cependant avant-hier ; il se portait bien, et ne parlait que de lui, de vous et de moi.
» Pourquoi votre frère n'a-t-il laissé les doigts marqués sur les murailles de son escalier, sa tenture bleue, un peu sale à la vérité, et son parquet croulant? Au danger près, tout cela vaut mieux que des plâtres neufs et des peintures qui vous donnent des coliques de miserere. Je vais aller m'assurer aujourd'hui de l'état des lieux; je verrai si vous pouvez vous mettre en route. Mais au surplus, si vous ne pouvez aller loger chez vous, venez loger chez moi. Le Cerf couchera dans la bibliothèque, vous dans la chambre du Chat, et votre bonne sur l'escalier. Pourquoi ne feriez-vous pas cela? Ne serait-il pas raisonnable de saisir l'occasion de passer quelques jours ensemble? Voici qui va peut-être décider M. Joubert : je lui ferai manger tous les jours des gelées ou des soufflés à l'ananas; j'en ai les moyens, sans que mon avarice en souffre rop.
» La sœur Reine aime mieux le vieux linge que rien, et d'autant plus qu'en ce moment il nous en faut des montagnes; nous avons des opérations de toutes sortes, et vous pouvez, sans lésiner, vider vos vieilles armoires de Villeneuve et m'apporter toutes vos réserves de trente ans.
» Je voudrais que ma lettre renfermât quelques petites nouvelles amusantes, mais je n'en sais pas même une ennuyeuse.
» Adieu, bien chère dame. Il fait un temps horrible; je vais me couvrir de laine et de douillettes, enfermer mes pieds dans des sabots et partir pour la rue des Canettes, où j'ai affaire; de là dans la rue Saint-Jacques, puis à l'Estrapade, d'où je me rabattrai chez les cousines, chez lesquelles j'attendrai ma voiture pour aller voir mes bons hommes et mes bonnes femmes.
» Toute votre famille a bien raison de m'aimer un peu, moi qui les aime d'un cœur presque aussi bon que le vôtre. »