Dixième conférence dernières années. - conclusions
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris, Calmann-Lévy, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Tel qu'il était, il fut extrêmement aimé. Il eut des amis fervents et constants. Il eut des amies amoureuses et dévouées. Il fut aimé, non seulement à cause de ses livres, à cause de sa gloire, et parce qu'il avait le plus séduisant des génies, mais parce qu'il était aimable. Sa vanité nous choque dans ses Mémoires, où elle s'étale sans pudeur et presque sans interruption : mais, dans la réalité, elle admettait des trêves. La passion de la solitude le prenait de temps en temps, et le plus grand de ses plaisirs paraît avoir été de voyager seul. Presque jusqu'à la fin de sa vie, il a couru les routes, — sans madame de Chateaubriand. - Mais, avec ses amis, surtout chez les Joubert, à Villeneuve-sur-Yonne, il était tout à fait «bon garçon ». (Seulement, dit Joubert, quand il s'apercevait qu'il était bon garçon, il continuait en «faisant » le bon garçon.) Volontiers solennel et un peu tendu dans ses livres, il était facilement, dans la conversation, libre, familier, et même, à l'occasion, assez vert. Il avait ses vertus, nous le savons : bonté, désintéressement, mépris de l'argent, sentiment jaloux de l'honneur. Mais la conscience qu'il avait de ses vertus le rendait foit indulgent pour lui-même et peu attentif à ses propres sottises.
Son ami Joubert a très bien vu cela dans une lettre célèbre, que j'ai déjà citée à propos de Jean-Jacques Rousseau, à qui elle s'applique aussi parfaitement. (Je n'oublie point que Jean-Jacques est une âme beaucoup plus souillée que Chateaubriand : mais l'illusion définie par Joubert est bien la même chez l'un et chez l'autre.) «Il y a, dit Joubert, dans le fond de ce cœur, une sorte de bonté et de pureté qui ne permettra jamais à ce pauvre garçon, j'en ai bien peur, de connaître et de condamner les sottises qu'il aura faites, parce qu'à la conscience de sa conduite, qui exigerait des réflexions, il opposera toujours le sentiment de son essence, qui est fort bonne » Que cela est admirablement dit ! et que cela explique de choses, non seulement chez Jean-Jacques ou René, mais chez la plupart des hommes !
Ce Joubert fut assurément le plus distingué des amis de Chateaubriand, qui a fait de lui un portrait amusant et tendre. Cet inspecteur général de l'Université, grand, sec, avec un nez pointu, était un vieil « original», plein de tics délicats et de manies angéliques. Il avait connu d'Alembert, Diderot, les Encyclopédistes, et les avait trouvés d'une vulgarité choquante. Pendant la Révolution, il se tapit à Villeneuve-sur-Yonne, où il recueillit madame de Beaumont fugitive. Mais le bruit et le spectacle, quoique lointain, de la Terreur, achevèrent de détacher Joubert de ce brutal monde des corps.
Il se maria sur le tard. Il épousa par admiration une vieille fille très pieuse, très malheureuse, très dévouée, consommée en mérites, d'ailleurs très intelligente et que Chateaubriand appréciait beaucoup. Il était grand amateur d'âmes féminines : mesdames de Beaumont, de Gontaut, de Lévis, de Duras, de Vintimille... Souvent malade, il aimait presque à l'être : il sentait que la maladie lui faisait l'âme plus subtile. Il déchirait, dans les livres du dix-huitième siècle, les pages qui l'offensaient, et n'en gardait que les pages innocentes dans leurs reliures à demi vidées. Il aimait les parfums, les fruits et les fleurs. Il avait des façons à lui de voir et de recommander la religion catholique. «Les cérémonies du catholicisme, écrit-il, plient à la politesse. » Il ne tenait pas à la vérité : il y préférait la beauté ; ou plutôt, il les confondait avec une astuce séraphique. Renan eût contresigné cette pensée : «Tâchez de raisonner largement. Il n'est pas nécessaire que la vérité se trouve exactement dans tous les mots, pourvu qu'elle soit dans la pensée et dans la phrase. Il est bon, en effet, qu'un raisonnement ait de la grâce : or, la grâce est incompatible avec une trop rigide précision »
Joubert avait le goût à la fois très fin et hardi. Les nouveautés de Chateaubriand ne l'étonnèrent point. Il lui fut un très clairvoyant conseiller. Au moment où Chateaubriand, écrivant le Génie du Christianisme, s'appliquait à y mettre de l'érudition, Joubert écrivait à madame de Beaumont : « Dites-lui qu'il en fait trop ; que le public se souciera fort peu de ses citations, mais beaucoup de ses pensées ; que c'est plus de son génie que de son savoir qu'on est curieux ; que c'est de la beauté, et non pas de la vérité, qu'on cherchera dans son ouvrage; que son esprit seul, et non pas sa doctrine, en pourra faire la fortune.i Ceci n'est point timide, et Joubert ajoutait : «Qu'il fasse son métier ; qu'il nous enchante. Il rompt trop souvent les cercles tracés par sa magie ; il y laisse entrer des voix qui n'ont rien de surhumain, et qui ne sont bonnes qu'à rompre le charme et à mettre en fuite les prestiges. Les in-folio me font trembler. » Joubert avait pour Chateaubriand une admiration amusée et une indulgence presque paternelle malgré le peu de différence des âges (treize ans). Il connaissait Chateaubriand beaucoup mieux que celui-ci ne se connaissait lui-même ; et, tout en le jugeant et sans être jamais sa dupe, il l'aimait avec une vraie tendresse. Et Chateaubriand aimait Joubert, parce qu'il se savait totalement compris de ce pénétrant ami, et qu'il le sentait plus purement intelligent que lui-meme, mais, au reste, simple amateur très élégant et qui ne pouvait lui porter ombrage ; et enfin parce que Joubert était une singulière et délicieuse créature.
L'autre grand ami, c'est Fontanes. Chateaubriand l'avait connu à Paris, puis retrouvé à Londres dans l'exil, quand ils étaient jeunes tous deux. La constance de leur amitié fut belle. Chateaubriand lui pardonna d'être très tôt rallié à l'Empire, président du Conseil législatif en 1804, grand maître de l'Université en 1808, et sénateur en 1810. Il l'aimait assez pour lui demander continuellement des services (dès 1799), et il consentit toujours à être son obligé, parce que c'était lui. Deux traits me font assez goûter Fontanes. Ce parfait fonctionnaire, cet orateur officiel de l'Empire était un homme d'un tempérament dru, d'une conversation aussi riche et déchaînée que ses écrits étaient polis et mesurés ; il avait dans l'intimité «quelque chose de brusque, d'impétueux et d'athlétique » (Sainte-Beuve) qui l'avait fait comparer par ses amis, dans leurs promenades au jardin des Tuileries, au sanglier d'Erymanthe («goinfre et gouailleur » l'appelle Peltier). Cet homme si habile se revanchait ainsi de ses prudences et souplesses publiques. Et, pareillement, ce poète un peu timide, ce prosateur tempéré, « classique », eut l'esprit d'applaudir, tout de suite et sans aucune hésitation, aux nouveautés des Natchez et d'Atala, qu'il connut manuscrits.
Puis il y a Chênedollé. Chênedollé mérite un souvenir : 1° parce que son nom est charmant ; 2° pour les belles interviens (comme nous dirions aujourd'hui) qu'il prit à Rivarol ; 3° pour avoir été mélancolique à ce point que ses amis l'appelaient le Corbeau; 4° pour avoir profondément aimé Lucile et pour avoir voulu l'épouser ; 5° parce que ses vers paraissaient « d'argent » à Joubert et « lui donnaient la sensation d'un clair de lune » ; 6 parce qu'il a été le plus distingué des poètes qui ont failli être Lamartine avant Lamartine.
Il y a le rêveur Ballanche. L'épithète ne convient à personne aussi totalement qu'à ce Lyonnais qui fit des mélanges à la fois surprenants et pâles de christianisme, d'humanitarisme et d'hellénisme. Et il y en a beaucoup d'autres...
Et puis, il y a les amies. Elles sont assez nombreuses. Mais il est vrai qu'il vécut quatre-vingts ans. Quelques personnes ont affecté de croire au platonisme de ces amours : M. l'abbé Pailhès par bonté, d'autres par malice... On lit dans les Mémoires de Philarète Chasles cette phrase sur Chateaubriand : «... Pauvre sans avilissement, riche sans qu'il y parût, tout puissant sans influence, chef de secte littéraire sans doctrine sérieuse, amoureux sans danger pour la vertu, en lui tout était magnificence extérieure. » « Amoureux sans danger pour la vertu... » j'allais dire : Ceci est une calomnie. Il est à remarquer que les hommes les plus célèbres par leurs succès auprès des femmes sont facilement accusés par leurs contemporains d'être incapables de leur faire le moindre mal.
Je ne rappellerai que les principales amies. Il y a madame de Beaumont, la plus touchante, dont nous avons déjà parlé. Il y a madame de Custine, qui paraît avoir été la plus passionnée. Elle succéda à Pauline de Beaumont, et même du vivant de celle-ci. Cette échappée des massacres de septembre et qui avait vu guillotiner son mari, son beau-père, son amant, était d'une éclatante beauté. Boufflers lui disait en la quittant : «Adieu, reine des roses. » Chateaubriand dit : « La marquise de Custine, héritière des longs cheveux de Marguerite de Provence... » Elle était fort jalouse. Peut-être est-elle celle qui a le plus aimé Chateaubriand. Ses lettres à Chênedollé sont navrantes. Presque toutes sont sur ce thème : «Je suis plus folle que jamais ; je l'aime plus que jamais, et je suis plus malheureuse que je ne puis dire. » Un jour, faisant visiter à un ami son château de Fervacques : « Voilà, dit-elle, le cabinet où je le recevais. - C'est ici, dit l'ami, qu'il était à vos genoux? - C'était peut-être moi qui étais aux siens. » répondit-elle avec simplicité.
Il y a madame de Duras, qui fut pour Chateaubriand la plus serviable des amies. Chateaubriand dit qu'elle ressemblait un peu à madame de Staël, en quoi elle avait tort. C'est sans doute à cause de cela qu'il l'appelait « ma sœur». Dans son âge mûr, elle écrivit des petits romans : Ourika, Edouard. Ourika est une jolie petite négresse qui, élevée à Paris dans une noble famille, y devient amoureuse du fils de la maison et se réfugie au couvent, où elle meurt. Edouard est un jeune bourgeois qui aime une jeune veuve d'un très grand nom, qui est aimé d'elle, mais qui, ne voulant ni la compromettre, ni la diminuer en devenant son mari, va se faire tuer dans la guerre d'Amérique. Ce sont des romans très délicats, très purs, et surtout d'un parfait et même d'un terrible « bon ton », avec un fond d'idées libérales. Il ne paraît pas que Chateaubriand ait beaucoup déteint littérairement sur son amie, si ce n'est que la négresse Ourika a pu être suggérée par la Peau-Rouge Atala, et que l'enfance d'Edouard ressemble un peu à l'enfance de René.
Il y a madame de Noailles, la belle Nathalie ». C'est elle qui attendit Chateaubriand en Espagne après son voyage en Palestine. Quand il la retrouva, il eut à la consoler. Car, comme l'explique madame de Boigne (1, 303) « pendant l'absence de Chateaubriand, elle avait laissé tromper ses inquiétudes par les soins assidus du colonel L... Tandis qu'elle attendait le pèlerin de Jérusalem à Grenade, elle y apprit la mort du colonel. De sorte que, lorsque M. de Chateaubriand arriva, préparant des excuses pour son retard et des hymnes pour l'exactitude de sa bien-aimée, il trouva une femme en longs habits de deuil et pleurant avec un extrême désespoir la mort d'un rival heureux en son absence. » Madame de Boigne, un peu plus loin, prête à madame de Noailles cette confession : « Je suis bien malheureuse ; aussitôt que j'en aime un, il s'en trouve un autre qui me plaît davantage » Madame de Noailles était un peu chouanne et conspiratrice. Ce fut elle (d'après M. Albert Cassagne) qui attisa, chez Chateaubriand, les sentiments d'où sortit le fameux article du Mercure. Elle devint madame de Mouchy (en 1816, par la mort de son beau-père). Elle eut la raison égarée pendant les dernières années de sa vie. Madame de Duras, écrivant à madame Swetchine, semble mettre un peu la démence de madame de Mouchy sur le compte de Chateaubriand : « Je vous ai montré des lettres de ma pauvre amie ; vous avez admiré avec moi... cette délicatesse, cette fierté blessée qui depuis longtemps empoisonnait sa vie, car il n'y a pas de situation plus cruelle, selon moi, que de valoir mieux que sa conduite... Il faut joindre à cela des sentiments blessés ou point compris... Tout l'ensemble de cette situation a produit ce que cela devait produire : sa tête s'est égarée... » Madame de Duras parle ailleurs des « chagrins dont on devrait mourir et dont on ne meurt pas » Enfin, on n'en meurt pas. Et on n'en devient pas nécessairement fou. Chateaubriand ne saurait être responsable de toutes les souffrances de ses amies. D'abord, elles étaient trop. Et puis elles savaient d'avance ce qu'il était, ce qu'il ne pouvait pas ne pas être.
Enfin, il y a madame Récamier. La liaison de Juliette et de Chateaubriand me parait un chef-d'œuvre de convenance : il était juste et décent que la plus grande beauté et le plus grand génie du temps se rencontrassent, et fussent épris l'un de l'autre, et que cela durât, et que cela devînt en quelque sorte officiel et fût, pour ainsi dire, consacré par l'approbation publique. Et la rencontre eut lieu juste au moment qu'il fallait, et dans les conditions les plus propres à la sauver de la banalité, à la préserver de la honte d'être éphémère et à la rendre pathétique. Et je crois que tous deux, très experts dans la mise en scène de leur gloire, en eurent conscience, vaguement d'abord, puis nettement, et qu'ils se regardèrent vieillir inséparablement, pour l'histoire.
Elle avait quarante et un ans, il en avait cinquante, quand ils se connurent au lit de mort de madame de Staël. La destinée avait retardé leur réunion, pour qu'elle fût plus sérieuse, et pour qu'elle eût de la mélancolie. Il est vraisemblable (vous verrez pourquoi dans les Souvenirs de madame Lenormant et dans le livre de M. Herriot) que Chateaubriand reçut Juliette encore intacte ; et il est possible qu'elle le soit demeurée, mais cela est beaucoup moins vraisemblable, je suis forcé de l'avouer. Chateaubriand la fit souffrir, parce qu'il ne pouvait faire autrement. Après trois ou quatre ans d'un bonheur si mélangé qu'elle l'expiait à mesure, elle s'enfuit, elle se réfugia à Rome. Quand elle revient, elle n'est plus qu'une amie ; et, à partir de là, elle laisse faire le temps, elle lui abandonne sa beauté. (Mais je vous ai raconté ces choses il y a trois ans.)
La douceur et la bonté de Juliette deviennent angéliques. Elle est pieuse maintenant. Son confesseur, le Père Morcel, disait d'elle qu'elle était sainte à force de tendresse. Elle ne vit plus que pour son ami. Elle est la servante de son génie, et la servante aussi de ses caprices, de ses douleurs, de ses infirmités, de sa vieillesse.
Mais de vieillesse, il n'en est pas question encore. Il restait jeune à soixante ans : toutes ses dents, les cheveux obstinément noirs. Il aima très tard, aussi tard qu'il put. Sa situation d'idole chez madame Récamier ne l'empêchait point de prendre des distractions. Sainte-Beuve a une bien jolie page sur les journées d'arrière-automne de Chateaubriand :
Tant qu'il put marcher et sortir la badine à la main, la fleur à sa boutonnière, il allait, il errait mystérieusement. Sa journée avait ses heures et ses stations marquées comme les signes où se pose le soleil. De une à deux heures, - de deux à trois heures, - à tel endroit, chez telle personne ; - de trois à quatre, ailleurs ; - puis arrivait l'heure de sa représentation officielle hors de chez lui ; on le rencontrait en lieu connu et comme dans son cadre avant le dîner. Puis le soir (n'allant jamais dans le monde), il rentrait au logis en puissance de madame de Chateaubriand, laquelle alors avait son tour, et qui le faisait dîner avec de vieux royalistes, avec des prédicateurs, des évêques et des archevêques ; il redevenait l'auteur du Génie du christianisme jusqu'à nouvel ordre, c'est-à-dire jusqu'au lendemain matin. Le soleil se levait plus beau ; il remettait la fleur à sa boutonnière, sortait par la porte de derrière de son enclos, et retrouvait joie, liberté, insouciance, coquetterie, désir de conquête, certitude de vaincre de une heure jusqu'à six heures du soir. Ainsi, dans les années du déclin, il passait sa vie, et trompa tant qu'il put la vieillesse.
Une de celles qui l'y aidèrent le mieux fut Hortense Allard (en 1843 madame de Méritens), l'auteur des Enchantements de Prudence, où elle raconte en effet ses « enchantements », qui sont ses amours. La bonne George Sand y mit en 1873, pour une édition nouvelle, une préface admirative. C'est qu'Hortense Allard est, comme elle l'écrit elle-même, une femme qui « suit en liberté son cœur, et qui place dans sa destinée l'amour et l'indépendance au-dessus de tout. » George Sand la loue de ceci : « Elle ne s'accuse ni ne se vante d'avoir cédé aux passions. Elle les regarde comme une inévitable fatalité dont il faut subir les douleurs et dont on doit apprécier les bienfaits. » Autrement dit, c'était une femme fort galante. Intelligente d'ailleurs et très agréable ; très écriveuse aussi, et qui avait la rage d'être la maîtresse ou l'amie des hommes célèbres ; idéaliste, humanitaire, et, vers la fin, saint-simonienne ; qui dut être délicieuse tant qu'elle fut à peu près jeune, et probablement intolérable ensuite. (Lisez sur elle André Beaunier dans Trois amies de Chateaubriand.
Chateaubriand la connut à Rome, en 1829 (il avait soixante et un ans). Voici ce qu'elle raconte (et vous en croirez ce que vous voudrez) : « Je lui écrivis un petit mot, auquel il répondit tout de suite, et j'allai chez lui le lendemain. Il me reçut avec coquetterie et se montra charmant et charmé » Quelques jours plus tard: «-... Il me rapporta mon manuscrit en me disant que j'avais du génie, que c'était admirable. Que ne dit-il point?... Je savais déjà qu'un homme trouve du génie à la femme dont il est amoureux. Je crois le voir encore dans ce salon... Ce fut pourtant rapide et ridicule. Pouvait-il s'éprendre si vite? Et moi, devais-je le croire sincère? Pourquoi si peu de réflexion de mon côté?... M. de Chateaubriand, avec moi, jouait un peu la comédie, et je m'en apercevais bien. Il avait d'ailleurs un entraînement véritable (qu'entend-elle par là?) « car il aimait beaucoup les femmes. Il venait chez moi une fleur à la boutonnière, très élégamment mis, d'un soin exquis dans sa personne; son sourire était charmant, ses dents étaient éblouissantes, il était léger, semblait heureux : déjà on parlait dans Rome de sa gaieté nouvelle »
Hortense lui reproche sa guerre d'Espagne. Il s'explique gentiment. « Il avait, dit Hortense, un esprit si vaste, si tolérant... qu'excepté sur la religion catholique on pouvait toujours s'entendre avec lui. » Il rentre à Paris, elle l'y rejoint. Il la voit tous les jours. « Chateaubriand restait chez moi tous les jours deux ou trois heures de suite ; il disait des choses tendres, aimables, souvent mélancoliques... Il parlait noblement de son âge, se disait trop imprudent, trop séduit. » « Un jour il vint chez moi tout chargé de ses ordres et sortant d'un diner chez M. Pozzo di Borgo. Je m'amusais à le voir avec la Toison d'or et tant de décorations si bien portées. » « René, de plus en plus épris, me disait qu'il n'avait jamais été aimé d'une femme si tendre, mais il se plaignait en moi de sens glacés, d'une complète ignorance de ce qu'il cherchait, de ce qu'il désirait. Je ne savais ce qu'il voulait dire. » Cela m'étonne bien.
Ils faisaient tous deux des promenades au Champ de Mars, qui était alors un grand espace inculte. Ils dînaient ensemble, très souvent, dans un petit restaurant près du Jardin des Plantes. Il était « heureux comme un enfant, doux et tendre... Il avait de l'appétit, et tout l'amusait Il demandait du champagne, et elle lui chantait des chansons de Béranger : Mon âme, la Bonne vieille, le Dieu des bonnes gens. « Il écoutait ravi », et reprenait les refrains. Mais Hortense, de temps en temps, aimait à élever la conversation. Elle fit connaître à son ami la Symbolique de Creuzer. Une fois, il dicta à Hortense un passage de ses Études historiques : « La Croix sépare deux mondes...»
La liaison de Chateaubriand avec Hortense Allard, ou du moins leur correspondance, dura jusqu'en avril 1847, c'est-à-dire bien près de sa fin. Il lui écrivait en août 1832 : « Ma vie n'est qu'un accident ; je sens que je ne devais pas naitre. Acceptez de cet accident la passion, la rapidité et le malheur : je vous donnerai plus dans un jour qu'un autre dans de longues années. « Une autre fois : «Je suis toujours triste, parce que je suis vieux... Restez jeune, il n'y a que cela de boni.
Ainsi parlait l'auteur du Génie du christianisme. Il parlait comme l'Ecclésiaste ; il parlait comme Anacréon ou Mimnerme ; et il pensait et agissait comme eux. Longtemps il avait cherché dans l'amour, comme dit Sainte-Beuve, «l'occasion du trouble et du rêve i. A la fin, il n'y cherche plus... oh ! mon Dieu, que ce que Sainte-Beuve lui-même y cherchait au même âge. Est-il triste, ou est-il amusant, de découvrir ce Chateaubriand de guinguette et d'amours simplifiées derrière le Chateaubriand officiel, le chantre et le restaurateur de la religion?... A quoi songeait-il, rentré à l'Infirmerie Sainte-Thérèse ou à l'Abbaye-au-Bois? Hortense dit drôlement : « Sa vie était ordonnée d'une façon qui me répondait de lui; son âge et sa dignité naturelle m'étaient déjà une garantie : mais outre cela, il était tenu chez lui et dans le monde par des liens tyranniques ; deux femmes âgées dont je n'étais pas jalouse (la sienne et une autre) le gardaient comme pour moi seule. »
L' « autre » femme âgée, c'est madame Récamier. C'est elle que Chateaubriand retrouvait après les promenades et les petits dîners avec Hortense ; mais, sur celle-là du moins, Hortense se trompe : ses «liens» n'avaient rien de «tyrannique » Et ils devinrent très doux à mesure que Chateaubriand vieillissait. - Très doux, mais, peu à peu, d'une douceur si triste ! - Le 16 août 1846, en voulant descendre de voiture, le pied lui manqua et il se cassa la clavicule... Dès lors, il ne put plus marcher. Lorsqu'il venait à l'Abbaye-au-Bois, son valet de chambre et celui de madame Récamier le portaient de sa voiture jusqu'au salon de son amie, ce salon dont il était le dieu immobile et muet. Tous les jours il écrit à son amie de petits billets désespérés et tendres : « ... Voici mon heure qui approche, et j'irai vous voir à deux heures et demie. A vous... Combien y a-t-il de temps que mes billets finissent ainsi? » - « Je vais vous revoir. Mon bonheur va revenir. » - « Je vous en supplie, ne venez pas, le temps est mauvais, vous attraperiez du mal. Demain, je vous reporterai ma triste personne. » - « Priez pour moi et me restez toujours attachée, c'est le moyen de me guérir. » - «Toujours à vous, je ne vous donne pas grand'chose. » - «Que je vous remercie ! Il faut, pour achever votre générosité, que vous vous portiez bien. Faites-vous le bien que vous me faites. Tâchez de me lire; vous aurez mon dernier mot, comme ma dernière parole est à vous. A votre heure, à l'Abbaye... Aimez-moi un peu pour tout ce que je vous aime »
Et madame de Chateaubriand? Elle vivait toujours. On peut dire que celle-là « en avait supporté ». Il avait commencé par l'abandonner pendant douze ans (de 1792 à 1804), et on ne sait ce qu'elle était devenue pendant ce temps-là (sinon qu'elle fut emprisonnée à Rennes avec Lucile, à cause de l'émigration de son mari, Jusqu'au 9 thermidor, et qu'elle vécut en Bretagne). Quand il l'a reprise, il reste le moins possible auprès d'elle. Il va sans elle en Grèce et en Palestine ; il est, sans elle, ambassadeur à Berlin, puis à Londres; il voyage continuellement sans elle. Il semble qu'il n'ait pas voulu lui donner d'enfant : « Je n'ai jamais désiré me survivre. » Et encore : « Madame de Chateaubriand n'a point trouvé dans les joies naturelles le contrepoids de ses chargins. Privée d'enfants qu'elle aurait eus peut-être dans une autre union... » Et enfin : « Après le malheur de naître, je n'en connais pas de plus grand que de donner le jour à un homme. » Pendant un de ses voyages, aux Pâquis, près Genève, le 15 septembre 1831, il a cette effusion de bile :
Oh ! argent que j'ai tant méprisé et que je ne puis aimer quoi que je fasse, je suis forcé d'avouer pourtant ton mérite ; source de la liberté, tu arranges mille choses dans notre existence, où tout est difficile sans toi. Excepté la gloire, que ne peux-tu pas procurer?... Quand on n'a point d'argent, on est dans la dépendance de toutes choses et de tout le monde. Deux créatures qui ne se conviennent pas pourraient aller chacune de son côté ; eh bien ! faute de quelques pistoles, il faut • qu'elles restent là en face l'une de l'autre à se bouder, à se maugréer, à s'aigrir l'humeur, à s'avaler la langu d'ennui, à se manger l'âme et le blanc des yeux, à se faire, en enrageant, le sacrifice mutuel de leurs goûts, de leurs penchants, de leurs façons naturelles de vivre : la misère les serre l'une contre l'autre, et, dans ces liens de gueux, au lieu de s'embrasser elles se mordent, mais non pas comme Flora mordait Pompée. Sans argent, nul moyen de fuite ; on ne peut aller chercher un autre soleil, et, avec une âme fière, on porte incessamment des chaînes. Heureux juifs, marchands de crucifix, qui gouvernez aujourd'hui la chrétienté, qui décidez de la paix ou de la guerre, qui mangez du cochon après avoir vendu de vieux chapeaux, qui êtes les favoris des rois et des belles, tout laids et tout sales que vous êtes, ah ! si vous vouliez changer de peau avec moi !...
Est-ce clair? Et il a voulu que l'on sût cela après sa mort ! Il est vrai qu'il ne pensait peut-être pas toujours ainsi. Une fois que sa femme était malade, il la soigna si bien, qu'elle écrivait à madame Joubert : «Mon mari est un ange ; j'ai peur de le voir s'envoler vers le ciel ; il est trop parfait pour cette mauvaise terre. » Mais, d'autre part, elle était bonapartiste. Puis, Chateaubriand nous dit qu'elle n'avait pas lu une ligne de ses livres. Et sans doute c'est une façon de parler : mais cela indique, pour le moins, une certaine indifférence l'œuvre de son mari, sinon à sa gloire. Elle l'aimait toutefois, cela ne paraît pas douteux ; elle lui était dévouée ; elle l'aida à conserver, parmi ses gaietés et ses irrégularités secrètes, un decorum extérieur ; elle sut lui ménager un abri honorable et mélancoliquement pittoresque, à l'ombre de cette Infirmerie Marie-Thérèse qu'elle avait fondée pour y retirer de vieux prêtres et de pauvres vieilles femmes. Et elle supporta avec résignation madame Récamier et les stations quotidiennes à l'Abbaye-au-Bois. Mais j'imagine qu'elle devait le lui faire payer doucement dans le détail; car elle avait plus d'esprit que son mari. Même, si j'en crois sa façon d'écrire, à elle, je pense qu'elle avait plus d'admiration que de goût pour sa façon d'écrire, à lui. Les dernières années, elle eut sa revanche. Sainte-Beuve écrit en 1847 : « Chateaubriand ne peut plus sortir de sa chambre. Madame Récamier l'y va voir tous les jours, mais elle ne le voit que sous le feu des regards de madame de Chateaubriand, qui se venge enfin de cinquante années de délaissement. Elle a le dernier mot sur le sublime volage, et sur tant de beautés qui l'ont tour à tour ravi. Cette femme est spirituelle, dévote et ironique; moyennant toutes ses vertus, elle se passe tous ses défauts. »
Madame de Chateaubriand mourut le 9 février 1847. Il restait seul avec sa vieille amie, infirmes tous deux. A la fin, il ne pouvait plus parler ni entendre, et elle ne pouvait plus voir. Et ils étaient là, l'un en face de l'autre, elle qui avait été la plus grande beauté, lui qui avait été le plus beau genie, tous deux se souvenant, tous deux se sentant déjà à demi morts. Cela faisait certes un émouvant tableau; et lui, le savait, et que la postérité le verrait s'éteignant ainsi, dans des conditions sublimes de tristesse.
Le ciel lui fit la grâce de mourir avant madame Récamier (4 juillet 1848). Elle était venue s'installer chez madame Mohl pour être à portée de son ami mourant. « Chaque fois, dit madame Le Normant, que madame Récamier, suffoquée de douleur, quittait la chambre, il la suivait des yeux sans la rappeler, mais avec une angoisse où se peignait l'effroi de ne plus la revoir. » Le 10 juillet 1848, J.-J. Ampère écrivait à Barante : « Vous pouvez juger dans quel état se trouvait madame Récamier, brisée corps et âme : depuis quelque temps, rien n'était plus douloureux que les soins rendus par elle avec un inaltérable dévouement à son illustre ami. Il ne parlait presque pas et il voyait à peine si on était près de lui ; elle en était doublement séparée. Cet état d'anxiété perpétuelle et pareille à celle qu'on éprouve loin de ce qu'on aime, elle le ressentait à ses côtés. Elle était là quand il a cessé de vivre. Elle ne l'a pas vu mourir » Le 2 juillet, il avait reçu le viatique. Le 3 juillet, il avait dicté ces lignes à son neveu : « Je déclare devant Dieu rétracter tout ce qu'il peut y avoir dans mes écrits de contraire à la foi, aux mœurs, et généralement aux principes conservateurs du bien » Les années précédentes, il observait autant qu'il pouvait les lois de l'Église sur l'abstinence et le jeûne. En 1842 et 1843 tout au moins, il avait un confesseur : l'abbé Seguin, prêtre de Saint-Sulpice.