Chapitre IX. Suite de l'intérieur de M. et de Mme de Chateaubriand. - Micetto. - Cathau et Jako. - Éloge. - Caractère.- Conversation de Mme de Chateaubriand
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En continuant à entrer dans le détail des habitudes de M. et de Mme de Chateaubriand, nous ferons connaissance de deux petits personnages, qui se partageaient, avec la fameuse volière, l'affection et les soins des chers habitants de la rue du Bac.
C'est nommer Cathau, la perruche préférée de M. de Chateaubriand, et le perroquet Jako.
Les chats ne doivent pas non plus être oubliés; ils méritent un alinéa spécial.
L'un deux surtout jouissait de toutes les faveurs; c'était le vénérable Micetto, le chat de Léon XII, né au Vatican dans l'une des loges de Raphaël, et que M. de Chateaubriand avait souvent admiré dans un pan de la robe du Pape. Il en avait hérité à la mort de Léon XII, et cherchait à faire oublier à Micetto l'exil, la chapelle Sixtine et le soleil de la coupole de Michel-Ange, sur laquelle il se promenait jadis, loin de la terre.
Mais nous ne pouvons résister au plaisir de raconter les hauts faits de la Floridienne, Cathau l'insupportable, et du brillant Jako.
Cette perruche célèbre ne parlait ni le français ni l'iroquois; mais, la petite sauvage, elle s'en dédommageait bien, et ce n'était pas par le bec qu'elle manquait.
Elle faisait son entrée dans le cabinet du père d'A tala au son d'une telle quinte de cris aigus, aigres, perçants, déchirants ; elle les continuait ou plutôt elle les redoublait avec une telle verve pendant presque toute la matinée, qu'elle était capable de rompre les tympans les plus forts.
M. de Chateaubriand lui criait bien quelquefois : Veux-tu te taire, vilaine bête ! hehrr !...
Mais, loin de se laisser intimider, Cathau se piquait au jeu et recommençait de plus belle.
Pour comble de malheur, au lieu de se lasser, Cathau allait toujours croissant; elle avait l'haleine du rossignol.
« Aussi quelquefois les crises étaient tellement fortes, nous dit un témoin, M. Daniélo, secrétaire de M. de Chateaubriand, que Cathau en perdait l'équilibre et la tête même, tombait de son perchoir avec les cris d'une âme damnée qui serait tombée en enfer. Cependant, ajoute-t-il, il fallait encore la ramasser et la replacer au perchoir.
Ici nouvel embarras : quand M. Daniélo lui tendait horizontalement l'index pour qu'elle mît la patte dessus selon les us et coutumes de la gent perroquet, M. de Chateaubriand lui criait : « Elle va vous mordre ! » Bien au contraire, elle s'enfuyait en rageant comme si Satan l'eût emportée et transpercée de ses griffes.
Puisqu'elle ne venait pas sur la main, il fallait la prendre à poignée. C'est alors qu'elle vous donnait des coups de bec! Elle était comme un boule dogue; une fois qu'elle avait mordu, elle ne lâchait pas.
Lorsqu'enfin elle lâchait, c'était comme un enfant malin qui vient d'écharper son camarade, c'était pour crier plus fort, comme si c'eût été elle qui eût eu tout le mal.
« Quelle bête affreuse ! s'écriait le bon secrétaire en secouant ses doigts saignants.
Pas si bête, répondait M. de Chateaubriand d'un air tranquille et avec un demi-sourire qui n'avait absolument rien de compatissant; elle s'est bien défendue.
» Voilà les femmes, mon cher Monsieur, ajoutait-il; mariez-vous donc.
» Pas du moins avec une Floridienne comme celle-ci, répliquait-il; autant vaudrait un aspic. »
Peu soucieuse de sa chute et de sa mauvaise renommée, Gathau reprenait ses refrains.
Tiens bon, lui disait M. de Chateaubriand résigné ; tu es invincible. »
Et la fête continuait.
On eût pu s'en délivrer à moitié en la mettant dans le salon ou dans la salle à manger comme Jako ; mais Madame l'entendait autrement. Il fallait de la société à Cathau ; elle se fut ennuyée seule, et Jako n'était pas galant pour elle1.
(1) Postfage des Mémoires d'outre-tombe, t. Vl. ↩
Lorsque Mme de Chateaubriand entrait pendant les paroxysmes de Cathau, loin de la gronder, elle prenait part à ses peines, la caressait, la plaignait.
« Pauvre cocotte, disait-elle, tu as bien chanté, tu dois être fatiguée ; repose-toi, ma petite fille, et mange ces petites miettes. Ils ne t'aiment pas, vois-tu ; ils ne te disent rien, tu t'ennuies, voilà pourquoi tu t'amuses à chanter; tu fais bien, ma petite mère. Viens auprès de moi et fais la dînette dans ma main ; tu l'as bien gagnée, ma poulette. »
En effet, comme si elle eût été magnétisée par les regards et par les caresses tendres de sa maîtresse, Cathau cessait ses cris et ne poussait plus que quelques notes inoffensives en grignotant son gâteau.
Jako, qui trônait dans la salle à manger ou se prélassait sur la fenêtre, ne ressemblait point à Cathau. Il était bon enfant, lui, d'une humeur joviale, d'une voix gaillarde, grassouillette et glorieuse. C'était un perroquet distingué, qui avait quelque chose de la majesté d'un manitou et de la dignité d'un sachem. Il aimait le monde, savait fort bien sa langue, et, s'il eût un peu moins parlé du nez, il eût fait un orateur remarquable; il zézeyait et grasseyait à merveille. Il charmait l'antichambre et la cour. Quand il faisait un beau soleil, on entendait ses gros éclats de joie dans les intermittences des épilepsies de Cathau.
Dans le cabinet de M. de Chateaubriand, M. Daniélo eût bien voulu changer d'hôte ; « mais cela ne dépendait pas de nous, dit-il, il y eût eu des résistances de toutes parts. » Jako était le favori, le préféré, l'élève du domestique François, et lui en était reconnaissant.
Quand François sortait, Jako avait de la mélancolie; sa tête semblait lourde, son œil terne. Quand François rentrait, il était accueilli par son élève avec des mouvements empressés, des dandinements, des trépignements, des balancements de roulis, des soubresauts, par des éclats de voix, des battements de langue, des roucoulements de gosier, des ut de poitrine, des démonstrations de toutes sortes.
Le cœur assez peu sensible de François se fondait a cette vue.
Le soir, pendant le dîner, Jako était là. Quand il pouvait quitter son bâton et descendre, il courait par terre ou sur la table de l'un à l'autre, comme un petit chien, pour attraper des morceaux. il savait son monde, et malgré ses sympathies pour François, la maîtresse de la maison avait ses préférences. Pour qu'il n'eût point à se déranger, on lui présentait souvent sur son perchoir une cuillère remplie de bonnes choses. Trop poli pour refuser, Jako acceptait ; mais, en perroquet de bonne maison, il n'y fourrait pas le bec tout d'abord. Il prenait la cuillère d'une patte, la serrait entre ses doigts crochus, se tenait sur l'autre patte comme un stylite, et mangeait proprement, mais sans vanité, sans se douter qu'il faisait un tour de force. Parfois même il s'arrêtait, et son gros œil clair, son bec entr'ouvert et câlinement incliné semblaient dire : C'est bon.
Par exemple, quand il avait fini, il n'était pas des plus attentifs à ramasser son couvert : il le laissait tomber en poussant un grand cri de carnaval. La cuillère roulait le long du bâton et tombait, vous devinez où....
Nous ignorons la fin de ce beau Jako, mais nous pouvons dire celle de Cathau.
A la mort de leur bon maître, tous deux tombèrent en la possession de l'excellent et spirituel M. d'Espeuilles, neveu par alliance de M. de Chateaubriand. Cathau fut emballée avec le dit Jako dans une petite boîte de bois étroite et oblongue, afin que les deux Indiens occupassent moins de place dans la voiture. Cathau, accoutumée à avoir ses coudées franches, n'était nullement charmée de voyager dans cet étui. Se croyant encore avec M. de Chateaubriand, elle voulut se plaindre et commencer son tapage; elle s'y livra sans mesure et avec ses agréments ordinaires.
Jako, qui n'était pas trop content non plus de courir la poste dans une gaîne à côté d'une personne si bruyante, ne disait rien, mais il n'en pensait pas moins.
D'abord il lui lança un gros regard de travers. Maîtresse Cathau, accoutumée à tout braver, n'en tint compte ; au contraire, plus Jako restait coi, plus la petite effrontée s'égosillait, s'agitait, frémissait.
Enfin, impatienté des secousses et des cris nerveux de sa compagne, nerveux lui-même et ne voyant pas d'autre moyen d'avoir la paix, il la prend à la gorge, et, d'un seul coup de bec, la fait taire.
Il ne la fit point languir, il la tua raide. Pour la première fois, elle cessa de crier !
Jako fut peut-être un peu vif; mais pourquoi les perruches sont-elles si criardes ?
Après être entré dans ce détail très intime, et, si nous osons l'écrire, dans le côté récréatif et enfantin de la vie de M. et de Mme de Chateaubriand, il nous reste à prendre connaissance de cette chère vicomtesse dans son caractère, dans ses conversations. Nous ne parlons pas de son esprit, nous le connaissons par ses lettres ; il nous faut savoir si en paroles elle était aussi fine. Oui, il faut le reconnaître, toujours fine, maligne, un peu mordante.
C'est par le dévoué secrétaire du poète que nous connaîtrons toutes ces particularités très intimes.
M. Daniélo avait pour Mme de Chateaubriand une grande vénération, aussi nous a-t-il conservé tout ce qui avait trait à cette femme exceptionnelle.
Son mari a écrit1 :
(1) Mémoires d'outre-tombe, t. I. ↩
« Je ne sais s'il a jamais existé une intelligence plus fine que celle de ma femme ; elle devine la pensée et la parole à naître sur le front ou sur les lèvres de la personne avec qui elle cause ; la tromper en rien est impossible. D'un esprit original et cultivé, écrivant de la manière la plus piquante, racontant à merveille, Mme de Chateaubriand m'admire sans avoir jamais lu deux lignes de mes ouvrages ; elle craindrait d'y rencontrer des idées qui ne sont pas les siennes, ou de découvrir qu'on n'a pas assez d'enthousiasme pour ce que je vaux. Quoique juge passionné, elle est instruite et bon juge.
» Les inconvénients de Mme de Chateaubriand, si elle en a, découlent de la surabondance de ses qualités ; mes inconvénients très réels résultent de la stérilité des miennes.
» Mme de Chateaubriand est meilleure que moi, bien que d'un commerce moins facile.
» Ai-je été irréprochable envers elle? Ai-je reporté à ma compagne tous les sentiments qu'elle méritait et qui lui devaient appartenir ? S'en est-elle jamais plainte? Quel bonheur a-t-elle goûté pour salaire d'une affection qui ne s'est jamais démentie? Elle a subi mes adversités ; elle a été plongée dans les cachots de la Terreur, les persécutions de l'Empire, les disgrâces de la Restauration, et n'a point trouvé dans les joies maternelles le contre-poids de ses chagrins. Privée d'enfants qu'elle aurait eus peut-être dans une autre union et qu'elle eut aimés avec folie, n'ayant point ces honneurs et ces tendresses de la mère de famille qui consolent une femme de ses belles années, elle s'est avancée, stérile et solitaire, vers la vieillesse, souvent séparée de moi. Adverse aux lettres, l'orgueil de porter mon nom ne lui est point un dédommagement. Timide et tremblante pour moi seul, ses inquiétudes sans cesse renaissantes lui ôtent le sommeil et le temps de guérir ses maux; je suis sa permanente infirmité et la cause de ses rechutes. Pourrais-je comparer quelques impatiences qu'elle m'a données aux soucis que je lui ai causés? Pourrais-je opposer mes qualités telles quelles à ses vertus qui nourrissent le pauvre, qui ont élevé l'Infirmerie de Marie-Thérèse en dépit de tous les obstacles? Qu'est-ce que mes travaux auprès des œuvres de cette chrétienne? Quand l'un et l'autre nous paraîtrons devant Dieu, c'est moi qui serai condamné.
» En politique, si Mme de Chateaubriand m'a contrarié, elle ne m'a jamais arrêté; car elle sut toujours sacrifier sa volonté à toute question d'honneur.
» Je dois donc une tendre et éternelle reconnaissance à ma femme, dont l'attachement a été aussi touchant que profond et sincère. Elle a rendu ma vie plus grave, pius noble, plus honorable, en m'inspirant toujours le respect, sinon toujours la force des devoirs. »
Hommage parfait après lequel il ne reste plus rien à prouver; mais le détail fera plaisir à nos lecteurs. Nous laissons la parole au bon M. Daniélo.
« Mme de Chateaubriand, douée de tout l'esprit et même de plus d'esprit qu'il n'en faut dans le monde, savait, en outre, tenir la conversation la plus sérieuse et dire son mot dans les questions les plus élevées. Elle n'était dépaysée sur aucun terrain ; j'en ai eu plus d'une preuve.
» Lorsqu'elle venait à entrer dans le cabinet de M. de Chateaubriand au moment où nous débattions les sujets les plus graves, elle ne s'en effrayait point, et ne manquait jamais d'y prendre part et d'y placer, en guise de plaisanteries, des observations très compétentes, d'un goût très fin et souvent d'un sens très profond.
» Lorsque rien n'était en discussion et qu'elle nous trouvait écrivant ou lisant, elle se jetait sur une bergère, où sa petite personne maigre, mince et courte disparaissait presque tout entière. Du fond de ce meuble et avec sa petite voix grêle, elle rompait le silence, commençait la conversation et se livrait à toutes les originalités de son caractère, à tous les spirituels, les mordants, espiègles et gentils propos d'une femme du monde.
» Impossible, quand elle le voulait bien, d'entendre rien de plus piquant, de plus gracieux.
» M. de Chateaubriand approuvait et souriait, mais il ne luttait pas ; il eût été battu.
» Elle était loin de se refuser toujours le plaisir de prendre son interlocuteur en défaut, de le contredire, de l'embrouiller.
» D'autre fois encore, en revenant de la messe, elle entrait un instant dans le cabinet de son mari.
» Comme j'étais sûr, dit M. Daniélo, qu'elle ne manquerait pas de nous dire quelque chose de gai, d'original, de spirituel, d'amusant, j'attendais ce moment avec impatience.
» On la voyait entr'ouvrir la porte et venir doucement comme une ombre courbée quelque peu, regardant de côté, portant elle-même sa chauffrette ou une grande jatte en cuir bouilli, dans laquelle elle cachait du pain pour ses petits oiseaux.
» M. de Chateaubriand en prenait l'occasion de l'appeler la fée aux miettes.
« Oui, disait-elle ,
C'est moi, c'est moi, c'est moi,
Qui suis la mandragore!
Et qui chantes pour toi. »
» Dès que M. de Chateaubriand l'apercevait, il lui disait avec un gracieux sourire et de sa voix la plus douce : « Venez, venez. »
Un jour, elle entra dans le cabinet du poète en lisant avec une emphase comique un fragment d'un Essai sur l'origine et la décadence de la religion chrétienne dans l'Inde, ouvrage de M. Daniélo.
« Mais c'est mirifique, ma chère, ce que tu nous lis là, dit tout à coup M. de Chateaubriand; est-ce toi qui l'as écrit?
Non, c'est Monsieur ton secrétaire.... Mais toi, tu ne lis rien, tu ne connais rien, pas même tes journaux, et si je n'étais là pour te remettre quelquefois au courant....
Ah! mon amie, ça irait bien mal et je serais bien en arrière.
- Franchement, tu n'es pas fort, et je ne sais pas pourquoi tu t'es mis à écrire.
Je ne sais pas non plus, ma chère, je ne sais pas; j'en suis aussi fâché, aussi puni que toi. Je voudrais n'avoir jamais écrit deux lignes,» ajouta-t-il avec un bâillement très joli et se terminant par ces mots : « Si tu ne m'inspirais pas, je ne ferais plus rien. »
La vicomtesse comprit et se mit à rire sur un petit ton de crécelle qu'elle affectait à dessein et qui lui donnait un rire tout à fait à part.
Mme de Chateaubriand savait fort bien le contraire de ce qu'elle disait ; mais elle réussissait si bien dans le paradoxe qu'il était rare qu'elle s'en fit faute.
Dans la verve surabondante de son esprit électrique, elle s'amusait, avons-nous dit, et se jouait de la conversation; quelquefois, hélas ! de l'interlocuteur même.
Si vous avez vu une souris ou un oiseau entre les griffes élégantes d'un jeune chat, vous avez vu l'interlocuteur infortuné sous les serres de la conversation de la vicomtesse quand elle daignait l'honorer de sa familiarité et le mettre à l'épreuve. * Non pas qu'elle finit comme le chat par immoler sa victime; c'était même au moment qui semblait le plus dangereux qu'elle la lâchait, mais tellement bouleversée, tellement ahurie qu'elle ne savait guère où elle en était et qu'elle ne se sentait nullement l'envie de recommencer.
Si l'on avait l'air trop affecté, elle vous disait : « Votre tête travaille, mon cher Monsieur; moi, je veux vous guérir. »
On aimait mieux se bien porter.
Lorsque c'était le secrétaire qui se trouvait pris, M. de Chateaubriand, parfaitement insensible, en riait même volontiers ; mais quand c'était lui, il ne riait pas toujours. Pour sortir de ce pas difficile, il faisait toutes les concessions imaginables, il souscrivait à tout. Il n'avait qu'une réponse: Oui, toujours oui; mais il n'y gagnait pas grand'chose.
« Oui ! oui ! répliquait l'inexorable vicomtesse, c'est bientôt dit, mais cela ne signifie rien. On prétend que tu es un grand homme; moi, je ne suis pas une grande femme. Va donc; ce ne sont pas des tauxfuyants que je veux, c'est une réponse, si tu en as : je veux du raisonnement. Je raisonne bien, moi !
Certainement, mon amie, certainement ; mais tu raisonnes si bien, vois-tu, qu'il n'y a pas de réponse possible contre toi; il faut se rendre, il n'y a qu'à dire Oui; tu as raison sans cesse, nul n'a d'esprit comme toi. »
En couvrant ainsi sa retraite de tous les compliments qu'il pouvait trouver, il essayait d'échapper en tous sens; mais à toutes les issues il trouvait une lance brillante et bien émoulue qui le refoulait dans l'arène.
Nous pourrions citer plusieurs exemples de ses conversations charmantes et malicieuses ; mais le peu que nous en avons dit suffira, nous espérons, pour faire bien connaître cette spirituelle vicomtesse.