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L'Enchanteur 1768—1848
Les "Menteries" de Chateaubriand Les « menteries » de Chateaubriand

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Les « menteries » de Chateaubriand

Les "Menteries" de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 10–29 · chapitre 3 sur 5

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : L. Laisney, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Chateaubriand

Du peu de sincérité de Chateaubriand dans les Mémoires d'outre-tombe, les exemples abondent, on le sait1. Je n'insisterai que sur l'un d'eux, parce qu'il n'a pas, que je sache, été suffisamment mis en lumière.

1. M. A. Cassagne, dans un récent ouvrage solidement documenté, La vie politique de François de Chateaubriand, signale chez lui, avec preuves nombreuses tirées des Mémoires, « ce perpétuel effort pour mystifier le lecteur », c'est-à-dire pour l'abuser en s'amusant de sa crédulité. - « Il y a là ajoute-t-il, un vrai tic de sa physionomie morale.i - Un tic est un phénomène anormal ou morbide ; il n'est guère qu'une névrose, l'hystérie, à laquelle on puisse rattacher celui-ci. C'est là une petite contribution fournie par M. A. Cassagne à l'appui de notre démonstration. Voir comte d'Haussonville, Ma jeunesse, souvenirs. Les dires de d'Haussonville sont, eu égard au poste qu'iloccupa près de Chateaubriand, ambassadeur à Rome, et au caractère du témoin, particulièrement dignes de foi. Lire aussi l'enquête prudemment menée et convaincante de M. J. Bédier, Chateaubriand en Amérique, Etudes critiques. Gœthe, plus avisé que Chateaubriand - ou plus sincère - intitule ses Mémoires Vérité et Poésie, ce qui lui donne les coudées franches : il lui est ainsi loisible de lâcher de temps à autre la bride à son imagination, sans mentir au titre de l'ouvrage. ↩

Le 21 mars 1804, le duc d'Enghien était fusillé dans les fossés de Vincennes. Le 22 mars, Chateaubriand envoyait à Talleyrand sa démission de ministre de France près la République du Valais. Il avait accepté ce poste au mois de février précédent « en considération de la Religion « au lendemain de la conspiration de Cadoudal, et, « le train vulgaire des conspirations » n'étant point son fait, il était « aise de s'enfuir aux montagnes1 ». Cette démission, par son apparente spontanéité, par sa noble audace, lui valut et lui vaut encore beaucoup de louanges. Dans les Mémoires d'outre-tombe, Chateaubriand se complaît visiblement à en noter toutes les circonstances : il dit son indignation, le danger auquel l'exposait cette résolution courageuse jusqu'à la témérité : « le lion avait goûté le sang, ce n'était pas le moment de l'irriter. » Il peint l'effroi de ses amis, l'affolement de Fontanes, les félicitations et les embrassades de Pasquier, le vide que firent ensuite autour de lui les royalistes pressés de servir un nouveau maître, enfin la rancune tenace de Bonaparte. Même son récit pris au pied de la lettre, il se hausse et se drape un peu plus que de raison, célébrant dans un dithyrambe confus, où il y a déjà des accents de mélodrame, « l'élévation de son âme », se plaçant parmi « les grands esprits à l'orgueil affectueux et aux yeux sublimes (sublimes oculos) » et « pardonnant avec un dédain miséricordieux » à ceux qui n'ont pas compris la loyauté de son geste. On serait touché de tant de hauteur d'âme, de désintéressement et de courage, si l'on ne pouvait soupçonner l'auteur d'arranger la scène, de dramatiser les faits.

1. Mémoires d'outre-tombe. édit. Biré, t. II, p. 397. ↩

Et d'abord, la lettre par laquelle il donne sa démission, et qu'il ne reproduit pas, n'a rien de cinglant dans la forme, et, si elle contient une allusion à l'exécution du duc d'Enghien, cette allusion est très voilée. Voici cette lettre :

« Citoyen ministre, « Les médecins viennent de me déclarer que Mme de Chateaubriand est dans un état de santé qui fait craindre pour sa vie. Ne pouvant absolument quitter ma femme dans une pareille circonstance, ni l'exposer au danger d'un voyage. je supplie Votre Excellence de trouver bon que je lui remette les lettres de créance et les instructions qu'elle m'avait adressées pour le Valais. Je me confie encore à son extrême bienveillance pour faire agréer au Premier Consul les motifs douloureux qui m'empêchent de me charger aujourd'hui de la mission dont il avait bien voulu m'honorer. Comme j'ignore si ma position exige quelques autres démarches, j'ose espérer de votre indulgence ordinaire, citoyen ministre, des ordres et des conseils; je les recevrai avec la reconnaissance que je ne cesserai d'avoir pour vos bontés passées.

« J'ai l'honneur de vous saluer respectueusement.

Chateaubriand

« Paris, rue de Beaune, hôtel de France.

« Ier germinal an XII. »

Cette démission même ne semble pas avoir ému bien vivement Bonaparte. « C'est bon, » dit-il simplement, en l'apprenant. Talleyrand, en accusant à Chateaubriand réception de sa lettre de démission, lui écrit : « Le citoyen Consul s'était plu à vous donner un témoignage de confiance. Il a vu avec peine, par une suite de cette même bienveillance, les raisons qui vous ont empêché de remplir cette mission. » A moins d'une équivoque, qui reste incertaine, ces mots - les raisons - ne semblent viser que le mauvais état de la santé de Mme de Chateaubriand. Donc l'éclat produit par cette démission dans le gouvernement d'alors ne semble pas avoir été si grand. La rancune de Bonaparte ne fut pas non plus si tenace : en 1811, même après l'article célèbre du Mercure, Napoléon, brave homme pour une fois, trois fois brave homme même, s'efforçait de faire attribuer par la deuxième classe de l'Institut (Académie française) à cet écrivain qui lui voulait si peu de bien un des prix décennaux fondés par lui¹, puis, il l'engageait, par l'intermédiaire de Fontanes, à poser sa candidature à cette compagnie2, il

2. A M. Abel qui le questionne au sujet d'une notice biographique, Chateaubriand répond, le 29 septembre 1815 (Correspondance générale) : « J'avais reçu l'ordre du duc de Rovigo de me présenter pour candidat à l'Institut, sous peine d'être enfermé pour le reste de mes jours à Vincennes. » Il ajoute qu'il pensa « perdre la vie » dans les incidents qui marquèrent le Discours de réception. Même comme gasconnade, n'est-ce pas un peu vif ? Et plus loin, dans cette même lettre : « Je désire que l'on parle de moi le moins possible. » Quelle modestie ! Une partie du caractère de l'homme est là, dans cette véracité qui se contente d'approximations parfois fort lointaines, dans ces contrastes d'attitude, où il est difficile de ne pas voir quelque rouerie. ↩

I. Villemain, Chateaubriand, p. 171.

invitait celle-ci à l'élire, enfin il songeait à créer pour lui un poste de Directeur général des bibliothèques de l'Empire. A ces marques de bienveillance - autant de caresses - le Chat', en chat hargneux qu'il voulait être,

Peut-on forcer un chat à la reconnaissance? - répondit par quelques coups de griffe au travers des ronrons élogieux du discours de réception, discours qu'il lui fut interdit de prononcer. Tout cela fit quelque bruit, mais, on le sait de reste, le bruit n'était pas pour lui déplaire. Ce qui fut tenace, ce fut la rancune de Chateaubriand contre Bonaparte; peu à peu elle se tourna en haine. On le vit bien au pamphlet : de Buonaparte et des Bourbons.

Mais cette démission elle-même fut-elle si spontanée? Le sacrifice fut-il si pénible? Il ne le semble pas. Chateaubriand ne cacherait-il pas quelque chose? « J'étais aise, dit-il dans ses Mémoires, vers 1834, de m'enfuir aux montagnes. » Or, en mars 1804, il écrivait à un de ses

I. Sobriquet que lui donnaient ses amis dans l'intimité. Ce chat, aux si suaves ronrons, ronrons qui lui valurent tant de caresses, se délectait aussi aux coups de griffe, et naïvement s'en faisait gloire. (M. de Marcellus, Chateaubriand et son temps, p. 49).

intimes, à Chênedollé, au sujet de Sion, la capitale du Valais : « Je vais dans un trou horrible'. » Et encore : « J'ai accepté malgré la tristesse de la résidence... J'espère n'y faire qu'un court séjour et solliciter quelque place obscure dans une bibliothèque qui me fixe à Paris. » « La chose n'est pas brillante, » écrit-il le 14 mars. Non seulement il n'a pas de secrétaire de légation, mais on lui refuse même un secrétaire particulier. « Dupuy, que j'ai appelé comme secrétaire, a été épouvanté et refuse d'y venir. Je tâcherai de prendre quelque enfant de seize ans qui me coûte peu. »

Au vrai, en mars 1804, la fuite aux montagnes du Valais ne le comblait pas d'aise, et son zèle pour la religion ne tenait pas devant la perspective du trou horrible et devant la faiblesse des émoluments. Tout pesé, le jeu valait-il la chandelle ?

Au reste, il est, à ce moment, en proie à la plus invincible tristesse, une de ces tristesses folles qui portent à envoyer tout promener. !! en veut à « cette triste vie, qui ne mène à rien et qui n'est bonne à rien ». « Quelle triste chose que cette vie! » « écrit-il encore à Chênedollé, toujours

I. Correspondance générale.

à cette même époque. Qu'avait donc la vie de si triste pour lui à ce moment?

A ce moment, Mme de Chateaubriand, séparée de lui depuis près de douze ans, depuis son mariage même, venait de le rejoindre, et tous deux habitaient Paris, rue de Beaune, è l'hôtel de France. Sur de sages conseils, auxquels il avait d'abord résisté, l'époux volage avait consenti à reprendre la vie commune; il était convenu que Mme de Chateaubriand l'accompagnerait dans la capitale du Valais. Ne serait-ce point cette sorte de voyage de noces différé et la pensée du tête-à-tête à Sion avec Mme de Chateaubriand qui auraient à ce point attristé son humeur? Les façons détachées dont, à ce moment même, il en usait avec l'épouse, pourraient le donner à penser.

Et non seulement il est triste, mais il pleure. « Vous ne pouvez vous faire une idée de mes chagrins... Je vous embrasse en pleurant; c'est maintenant mon habitude, » écrit-il Chênedollé à la fin d'une des lettres où il exhale sa tristesse. Eh quoi! tant de larmes sur les joues d'un homme de trente-cinq ans! Quelle sensibilité exaltée, presque maladive! René ne serait-il point, à ce moment, possédé de quelque passion qui l'affole? N'est-ce point Paris qu'il regrette plutôt que Sion qu'il redoute? Peut-être. A Paris, en effet, ou non loin de Paris, est une liaison nouvelle, ou plutôt une liaison retrouvée son retour de Rome où il avait été secrétaire d'ambassade, M de Custine. Déjà, l'année précédente, sa passion pour elle avait été si violente, le regret de la quitter si poignant qu'à la veille de son départ pour Rome, il avait failli dire adieu à la diplomatie : « Vous ne pouvez concevoir ce que je souffre depuis hier, lui écrivait-il en mai 1803 ; on voulait me faire partir aujourd'hui. J'ai obtenu, par faveur spéciale, qu'on m'accorderait au moins jusqu'à mercredi. Je suis, je vous assure, moitié fou, et je crois que je finirai par donner ma démission. L'idée de vous quitter me tue... » En mars 1804, même état d'âme qu'en mai 1803. C'est en général par de l'agitation, ou par de l'agitation et des larmes, que se traduisent ses préoccupations féminines1. En 1803, il avait failli donner sa démission; en 1804, il la donna. Avant d'être envoyée, la lettre qui l'annonçait avait été soumise à Mme de Custine; elle ne pouvait lui désagréer. L'amie dut sourire des raisons alléguées, de l'attachement du mari pour sa femme, de la sollicitude dont il entourait sa santé, du danger du voyage auquel il ne pouvait se résoudre à l'exposer. Une lettre, du tour le plus gracieux et le plus tendre, adressée le 30 mai 1804 à Mme de Custine, alors au château de Fervacques (Calvados), lettre publiée par M. de Robethon1, montre en effet les sentiments contraires, faits d'attraction et de répulsion, qui vers cette époque déchiraient le cœur de René, et ses termes, rapprochés de ceux de la lettre de demișsion, témoignent que le démissionnaire était passé maître en l'art de feindre. « Je m'ennuie fort à Paris, écrit-il, et j'aspire au moment où je pourrai jouir de quelques heures de liberté, puisqu'il faut renoncer au fond de la chose. Bon Dieu ! Comme j'étais peu fait pour cela! Quel pauvre oiseau prisonnier je suis ! Mais enfin le mois de juillet viendra, je ferai effort pour courir un peu tout autour de Paris, et puis j'irai un peu plus loin. Ce sera comme dans un conte de fée. Il voyageabien loin, bien loin... et arriva à Fervacques... Là logeait une fée qui n'avait pas le sens commun. J'achèverai l'histoire dans le département du Calvados.

1. C'est par de la dépression et de la tristesse que se traduisent ses préoccupations pécuniaires. Ici et là la réaction du système nerveux diffère. Fort instructive est, à cet égard, l'étude de sa correspondance, notamment de celle qu'il entretint avec Frisell et avec Mme de Duras, ses confidents. Si on veut le connaître, c'est là qu'il faut l'aller chercher, et non dans les Mémoires, œuvre d'imagination avant tout, où il joue avec le lecteur un perpétuel jeu de cligne-musette. Dans ces lettres, on voit son incurable tristesse, son dégoût de la vie aller presque toujours de pair avec son incurable gêne pécuniaire, en suivre les variations et comme la courbe, et, aux moments d'extrême détresse, susciter en lui la pensée du suicide. ↩

1. Chédieu de Robethon, Chateaubriand et Mme de Custine, p. 63. ↩

« Mille joies, mille souvenirs, mille espérances...»

M. de Robethon, si favorable cependant à Chateaubriand, ajoute : « Chateaubriand fait évidemment allusion à son mariage, à sa réunion encore toute récente avec Mme de Chateaubriand et à la répugnance que « la vie de ménage » lui inspirait. Il a même dit quelque part que c'est pour échapper à ce sort, et rester indépendant qu'il avait accepté un poste diplomatique, et qu'il était parti pour Rome. » Faut-il dire : Habemus confitentem reum? Est-il téméraire d'ajouter : Chateaubriand n'aurait point versé tant de larmes, Sion ne lui aurait sans doute pas paru un trou si horrible, s'il avait pu s'abriter dans ce trou, loin de Mm de Chateaubriand, en tête à tête avec Mme de Custine ?

Une lettre de Joubert à Chênedollé, datée du 20 mars 1804, la veille même de l'exécution du duc d'Enghien, montre à quel point Chateaubriand était irrésolu, combien il était peu pressé de rejoindre son poste : « Chateaubriand est encore à Paris, dit Joubert. Nous n'avons point de ses nouvelles, et mon frère même, qui court après lui sans pouvoir le joindre depuis six jours, n'a pu rien savoir et rien nous apprendre de ses affaires. Il devait partir ; il n'est point parti, et nous ne savons plus s'il partira, et quand et comment il pourra partir. Il nous paraît qu'à cet égard lui-même en sait aussi peu que nous. '»

Grande était la perplexité du nouvel ambassadeur. L'exécution du duc d'Enghien ne vint-elle pas à point pour le tirer d'embarras ? Le saisissement et l'indignation qu'il dut éprouver, à sa nouvelle, ne font point doute ; mais, manifestement cette mort servit d'occasion ou de prétexte à sa démission2. Elle fut comme la pichenette

2. Telle est aussi l'opinion de M. A. Cassagne, La vie politique de François de Chateaubriand, p. 205. « N'est-il pas visible, dit-il, qu'il (Chateaubriand) ne cherche qu'une occasion de se soustraire, fût-ce avec éclat et risque, à une dépendance qui lui est devenue odieuse? » Chateaubriand était, à ce moment, croyons-nous, plus attaché à Mme de Custine qu'il n'était détaché du gouvernement consulaire. L amour fut, dans sa vie, la grande affaire; l'amour l'occupa et le passionna plus encore que la politique. Qu'il veuille rester à Paris ou qu'il se montre épris de voyages, il y a presque toujours vers son horizon quelque silhouette féminine qui l'aguiche et sur laquelle il se guide. On sait comment notre Mage, retour de Jérusalem, se trompa d'étoile, en suivit une qui l'égara vers le ciel voluptueux de l'Andalousie. M. A. Cassagne relève également comme un des mobiles déterminants de sa démission sa passion pour Mme de Custine. Nous sommes heureux de nous être rencontré avec lui sur ce point ; mais il ne fait intervenir cette influence qu'en seconde ligne. Bien que le très important ouvrage de M. A. Cassagne ait paru un peu après la première édition de notre opuscule, les pages relatives à ce sujet ont été certainement écrites à une date antérieure. I. Correspondance générale. ↩

I. Joubert, Sa correspondance, p. I22.

qui, dans une machine toute prête à fonctionner, fait jouer le déclic. La cause profonde était très vraisemblablement ailleurs : à savoir le désir de rester à Paris, à portée d'une amie à ce moment très chère, et, probablement à côté de ce désir, la joie, chez ce grand indiscipliné, de briser sa chaîne.

Sa démission donnée, « il recouvre, dès ce moment, toute sa gaieté » écrit-il, quelques semaines après, à l'abbé de Bonnevie¹. Le sacrifice n'avait donc pas été bien grand, et la mort du duc d'Enghien ne l'avait pas affligé long-temps2. Celle-ci lui avait fourni le geste de bravoure destiné à masquer d'autres mobiles dont l'un n'était qu'une faiblesse d'un aveu difficile. Le public y fut pris. Lui-même eut soin d'entretenir la méprise. Une des raisons de sa conduite, celle qui, suivant toute vraisemblance, était la principale, pouvait tourner à sa honte ou le mettre en posture ridicule ; à tout le moins, elle ne le grandissait pas : il se garda d'en souffler mot. Et quant au prétexte, il le développa, l'amplifia, l'orna, l'adorna encore, l'agrémenta, le magnifia, et de plus, il le répéta, le ressassa avec tant d'art et tant d'obstination que, pendant plus d'un demi-siècle, la postérité prit, bouche bée, cette vessie pour une lanterne. Oh ! l'homme habile! «Un peu de cabotinage ne dépare pas Chateaubriand, » remarque M. André Beaunier, qui l'a, par endroits, finement et spirituellement percé à jour '. Oh ! l'homme habile ! Mais il avait compté sans ses lettres.

2. Les Emigrés restés à Londres avaient quelque raison de douter de sa ferveur bourbonnienne. Peltier, rédacteur de l'Ambigu, journal dévoué à la cause royale, continue jusqu'en 1806 à poursuivre de ses sarcasmes le transfuge qui, après avoir songé à dédier le Génie du christianisme à Louis XVIII, en a fait hommage à Bonaparte. M. F. Baldensperger, Etudes d'histoire littéraire, deuxième série, p. 140 et suiv. ↩

Et voilà dans ses Mémoires sa manière d'écrire l'histoire ; c'est le procédé qu'il applique au récit de chacun de ses gestes : laisser dans l'ombre ce qui pourrait le diminuer, placer en vive lumière, en s'aidant, au besoin, de quelques artifices chers

I. M. A. Beaunier, Trois amies de Chateaubriand, P. 272.

aux peintres, ce qui doit le grandir'. Façon ingénieuse, sinon ingénue, d'user du clair-obscur.

On dira : il était poète, comme tel, ami des légendes, tenu même d'en créer. Or, la légende s'accommode mal de l'épaisse réalité. Un grain de vérité la rassasie ; les breuvages légers, aiguisés de quelques pointes de fantaisie, la rendent floride. - Il est vrai.

« Le mensonge et les vers de tout temps sont amis. » a dit La Fontaine. Et le cas n'est peut-être pas, après tout, pendable. Cependant Chateaubriand ne s'est-il pas trop souvent pris lui-même pour sujet de légende ? Et cela même admis, le régime qu'il impose à la réalité n'est-il pas une cure d'émaciation sans mesure? Et puis que n'avouait-il gaiement, avec humour, un peu de cette supercherie familière à tout homme qui parle de soi? Il se serait, de prime saut et sans débat fâcheux pour son crédit, installé à la place qui, en réalité, est sienne, à savoir parmi nos grands conteurs, un conteur plein de magnificence. Loin de là, voici qu'il joue au personnage grave : «J'écris

I. Il ne trahit pas absolument la vérité, « il ne va pas jusque-là, dit très justement M. Léon Séché, mais il n'en dit qu'une partie, quand il y est intéressé, à seule fin de garder le beau rôle. » Hortense Allart de Méritens, p. 140.

principalement, dit-il dans une Introduction à ses Mémoires¹, pour rendre compte de moi-même à moi-même. » D'un compte rendu on est en droit d'exiger plus de fidélité. Entreprise scabreuse du reste qu'un examen de conscience choisi comme motif littéraire. La conscience et la littérature vraie n'ont généralement rien à gagner à cette confusion des genres, la conscience surtout: le plus souvent le travesti y foisonne et en fait une mascarade. Il y a des mascarades moins drôles - et moins belles - que les Mémoires d'outre-tombe2.

2. Chateaubriand était né mystificateur, probablement dupe de ses mystifications, suivant M. Ch. Le Goffic, qui le placerait volontiers à la suite de l'auteur d'Ossian, de nombre d'écrivains bretons, parmi les mythomanes du D' Dupré, dans le voisinage de Mme Humbert. Ainsi le voudrait la race. « Une race paraît avoir élevé la supercherie littéraire à la hauteur d'un genre national, et cette race, je rougis de l'écrire, est la race celtique. Il n'en est point chez qui on trouverait plus de mystificateurs, qui aient poussé plus loin et soutenu plus longtemps leurs mystifications. » Ch. Le Goffic, L'âme bretonne, deuxième série, p. 32. ↩

En vingt endroits de ses Mémoires, Chateaubriand fait allusion au geste de 1804; c'est là, juge-t-il, un de ses titres de gloire aux yeux de la postérité. Il tâche aussi à s'en faire un titre à la reconnaissance des Bourbons, titre qu'il s'ef-

I. V. Giraud, Chateaubriand, p. 30.

forcera dans la suite de convertir en quelque chose de substantiel, en un titre de rente, rente annuelle de 12.000 francs, équivalant à son traitement de pair de France. «Comme j'ai tout perdu pour leur couronne, gémit-il non sans . quelque raison, il serait assez juste qu'ils me nourrissent¹. » Cette rente, il l'obtint en 1843, après en avoir d'abord refusé l'offre en échange d'une somme de 20.000 francs. Toute la stratégie déployée par lui dans cette circonstance, mouvements enveloppants exécutés par des auxiliaires, marches, démarches et contre-marches, amusante à suivre dans sa correspondance, éclaire vivement sa psychologie. Mme Bayart, la nourrice du comte de Chambord, dont le mari était ou ' avait été créancier du vicomte, s'employa avec ardeur dans ces négociations2 ; elle parvint à tirer les marrons du feu : cette fois, ce fut Raton qui les croqua.

2. E. Biré, Les dernières années de Chateaubriand, p. 133 et suiv. - M. François Laurentie, Lettres inédites de Chateaubriand. Le Correspondant, 25 décembre 1911. ↩

« Talent malin, » dit de lui M. André Beaunier, dont la verve pimpante s'est joué autour et parfois aux dépens de l'idole. D'autre part, comment ne pas s'apitoyer sur l'effarante détresse que,

I. Mémoires d'outre-tombe, t. V, p. 144.

déjà endetté, il affrontait résolument en août 1830, refusant, à la différence de nombre de ses collègues de la Chambre des pairs, de s'incliner devant le gouvernement nouveau ? Et, tout en faisant la part de ce qui, dans cette attitude, peut revenir à son naturel rétif et porté aux éclats, comment ne pas être touché de ce qu'il y eut en elle de fierté désintéressée et de hauteur d'âme ? Eh ! non, comme maint hystérique, ce diable d'homme ne faisait rien comme tout le monde : voilà une excentricité qui mérite d'être louée. Caractère tout en contrastes, et qu'on ne peut, ce semble, apprécier équitablement que par des jugements contrastés.

« Rouerie merveilleuse » que celle de Chateaubriand, dit encore M. André Beaunier. Pas toujours si merveilleuse, puisqu'on vient de la voir tenue en échec. Et puis, ce jugement n'est-il pas trop simpliste en face d'une nature aussi complexe, et ne chargerait-il pas indûment la mémoire du grand homme de tout ce que le mot de rouerie contient d'indélicatesse? Si, en effet, il était habile à se jouer des autres, il ne l'était pas moins à se duper lui-même, et, à côté de sa propension avérée au mensonge, il faut faire la part de son autosuggestibilité.

Suggérer, c'est faire pénétrer une idée dans la pensée. La suggestion est l'action de faire pénétrer dans la pensée, soit dans la pensée d'autrui (hétérosuggestion), soit dans sa propre pensée (autosuggestion), une idée qui peut rester là à l'état d'idée, mais qui, le plus souvent, tend à se transformer en sentiment, en sensation, en acte ou même en trouble viscéral. La suggestion s'adresse moins aux facultés supérieures de l'intelligence qu'aux tendances de la vie affective, à ce que M. Grasset1 désigne du nom de psychisme inférieur : amour, crainte, espoir, amour-propre, intérêt, etc., qui émeuvent la sensibilité ou frappent l'imagination. De même que toute idée tend à provoquer l'acte, tout acte tend à susciter l'idée correspondante. C'est ainsi que la politesse, bonté de convention et d'apparence, n'est cependant pas vaine ; «elle va toujours plus loin que les manières et devient une forme d'âme : on ne se donne pas les apparences de la bonté, sans devenir bon soi-même à quelque degré. » (Dugas.) Pour bien se pénétrer des sentiments d'Hamlet, Mounet-Sully se serait, dit-on, efforcé pendant dix ans d'agir en tout, dans son langage, dans sa démarche, dans son attitude, comme s'il avait été Hamlet. Tout acte tend aussi à entraîner l'acte : imitation ou suggestion, on sait à quel point le rire et le bâillement sont contagieux.

1. J. Grasset, Introduction physiologique à l'étude de la philosophie, deuxième édition. ↩

Rien de plus commun que la suggestion sous ses deux formes : notre vie individuelle, familiale, sociale en est tissée. Si les enfants sont si souvent comme le reflet des parents, c'est en partie le fait de l'imitation et de l'hétérosuggestion agissant par la parole, les actes, les gestes, les attitudes, les habitudes d'esprit. Orateurs, prédicateurs, médecins, guérisseurs, thaumaturges, charlatans de tout acabit, usent quotidiennement de l'hétérosuggestion, hétérosuggestion dont la valeur morale dépend des moyens employés et du but proposé. Il n'est pas rare que l'éloquence et lé charlatanisme se donnent et, en vieilles connaissances, se serrent la main. « Ah ! L'éloquence ! Quelle gueuse !» a pu dire Gavarni. Toute éloquence n'est cependant pas gueuserie : telle celle du philosophe, faite surtout de dialectique. Souvent même, en usant de l'hétérosuggestion, nous sommes pris au piège de nos paroles et de notre mimique : sans l'avoir prémédité, nous sommes les bénéficiaires ou les victimes de l'autosuggestion qui vient doubler

I. Le Père Eymieu, Le gouvernement de soi-même, p. 190. l'hétérosuggestion que seule nous avions voulu provoquer. Prêcher la morale est un exercice salutaire, dont le prêcheur profite souvent plus que le prêché. Le fanfaron de vices s'expose fort à devenir plus vicieux qu'il n'était : autosuggestion. Le menteur, à force de répéter une histoire inventée par lui, finit par y croire : autosuggestion .

Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui

Qui souvent s'engeigne soi-même.

Autosuggestion, le vêtement : qui se plaît aux bals costumés sait que ses idées sont tout autres sous le pourpoint du marquis ou sous la blouse du roulier, surtout s'il joint au travesti les gestes à l'avenant ; ici, c'est l'acte, sous la forme du costume et du geste, qui entraîne l'idée : en dépit du proverbe, l'habit fait un peu le moine.

Une boulette de mica panis, prescrite d'un geste assuré, amène chez une hystérique constipée la diarrhée libératrice, ô miracle ! Qui a fait le miracle? L'autosuggestion de la patiente provoquée par l'hétérosuggestion venant du médecin, toute idée suggérée tendant, chez une hystérique surtout, à se réaliser. Il est ainsi des centres, qui n'ont rien d'intellectuel, où la suggestion est pratiquée en grand, avec, de temps à autre, quelques petits succès. La sérénité des Thraséas, des Corbulon, des stoïciens anciens ou modernes en face de la douleur et de la mort : autosuggestion, et de l'espèce la plus noble. Si la gaieté est, comme le disent les adeptes du Mind cure, affaire d'initiative, c'est qu'elle est affaire d'autosuggestion. Belle humeur, idées noires dépendent moins des événements que de la direction que nous imprimons ou que nous laissons prendre à notre esprit1. Savoir manier l'autosuggestion, là est, en bonne partie, le secret du bonheur. Il est un art d'être malheureux comme il est un art d'être heureux. Le plus sûr moyen d'aviver et de perpétuer un souci n'est-il pas d'occuper son temps à en supputer les causes, à en mesurer l'étendue ? La suggestion pénètre ainsi toute notre vie ; elle la pénètre si bien qu'on pourrait dire d'elle, comme du temps, qu'elle est l'étoffe dont la vie est faite ; mais elle la pénètre à des degrés très divers, et les névropathes jouissent à cet égard d'une perméabilité singulière.

1. M. J. Bourdeau, Pragmatisme et modernisme, p. 89. ↩

La suggestibilité est la disposition à être suggestionné. Elle varie, comme degré, suivant les sujets ; elle est, d'une manière générale, plus marquée chez l'enfant que chez l'homme fait ; plus marquée chez la femme que chez l'homme ; plus marquée chez les êtres émotifs, vivant surtout de la vie affective, que chez ceux qui, vivant surtout d'une vie intellectuelle, ont la pleine possession d'eux-mêmes. Contenue dans certaines limites, elle est un phénomène normal. Pour elle, comme pour l'immense majorité des signes psychiques de l'hystérie, c'est son intensité et sa continuité qui en font un phénomène morbide et qui lui confèrent la marque hystérique.