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Les « menteries » de Chateaubriand (suite 2)
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L'hétérosuggestibilité est la disposition à se laisser persuader, soit par autrui, soit par les choses ou les événements. Elle est généralement le lot des esprits faibles, timides, sans ressort, amorphes. L'hétérosuggestibilité venant d'autrui était chez Chateaubriand des plus minces, lorsqu'elle n'avait point sa vanité pour complice : il avait, pour s'y laisser prendre, trop d'orgueil, était trop porté à la contradiction. Il était aussi trop peu enclin à la pitié envers les autres '. Il ne s'attristait guère de leur tristesse. Il était, par - I. « Sa sensibilité n'a jamais pour objet que lui-même. » M. E. Faguet, Dix-neuvième siècle, p. 43.
« M. de Chateaubriand ne me croira malade que quand je serai morte : c'est sa manière ; elle épargne bien des inquiétudes. » Mme de Duras à MIle de Constant. G. Pailhès, Mme de Duras et Chateaubriand, p. 484.
contre, remarquablement accessible à l'hétérosuggestion venant des choses, notamment des événements et des grands spectacles de la nature.
Autant, en face des suggestions d'autrui, généralement il se hérisse, autant il fait bon visage aux suggestions qui viennent de son moi : grande est son autosuggestibilité.
« L'autosuggestibilité morbide est une disposition à imaginer, à inventer, sans s'apercevoir qu'on imagine, et en attachant la plus grande importance et tous les caractères de la réalité aux produits de son invention. » (Binet.) « L'au-tosuggestibilité exagérée des hystériques dépend de deux facteurs, dit M. P. Hartenberg, d'abord de la faiblesse du contrôle supérieur exercé par le jugement critique ; ensuite et surtout de la puissance idéo-plastique des représentations mentales, et cette intensité des représentations mentales est fonction de l'imagination créatrice¹. » Or, Chateaubriand était aussi pauvre en pouvoir de contrôle sur ses pensées et ses tendances qu'il était riche d'imagination. La débilité de son jugement appliqué aux opérations de son moi intérieur avait été notée par Joubert, comme on l'a vu, et la puissance inventive de son imagination est depuis longtemps un truisme. Un moi non plié à une discipline morale, livré à une sorte d'automatisme, et une imagination merveilleusement experte à enrichir, à transfigurer tout ce qu'elle touchait, faisaient de lui, pour la fiction sous toutes ses formes, comme une terre d'élection. Il réunissait ainsi, à un degré éminent, les conditions propres à réaliser en lui l'autosuggestibilité morbide. En cela, suivant M. Ch. Le Goffic, il était bien Celte.
I. P. Hartenberg, L'hystérie et les hystériques, p. 224.
Cette autosuggestibilité dérivait aussi en partie de son orgueil, de son égoïsme, égoïsme tranquille, à peine voulu, comme inconscient, qui faisait de lui, à ses yeux, comme le centre du monde, qui n'était guère qu'une tendance à s'abstraire du dehors, à se tirer hors de l'humanité, qui s'exprimait socialement par le goût de la solitude, culte du moi si vaste et si profond qu'il semble moins un défaut qu'une manière d'être foncière de sa nature. Ajoutez à cela un certain degré d'amnésie, semble-t-il, quelque tendance à oublier tout ce qui ne se rapporte pas à l'attitude concertée1. Tout cela évoluant lui dans la pénombre du subconscient; travail de gauchissement de la vérité qui paraît bien avoir été en bonne partie spontané, n'avoir pas été l'œuvre de la seule volonté. Il était donc merveilleusement apte à s'en faire accroire à peu près inconsciemment, sans que sa tendance à en faire accroire aux autres fût tout à fait inconsciente. Il inventait sans trop s'apercevoir qu'il inventait; il corrigeait le réel sans se rendre pleinement compte qu'il le corrigeait ; il s'en apercevait bien un peu, plus qu'un peu même, mais jamais complètement, semble-t-il; on veut le croire, du moins. « Il disait ce qui lui venait à l'esprit, sans autre préoccupation '. » Il mentait surtout par inadvertance.
1. « Chez l'hystérique, c'est l'excès de la condensation de l'activité psychique sur une seule représentation mentale hypertrophiée qui crée secondairement les distractions; les amnésies. » P. Hartenberg, L'hystérie et les hystériques, p. 23g. I. M. Pierre Janet, L'automatisme psychologique, 6° édition, p. 217. ↩
Besogne ingrate, du reste, que de vouloir ici démêler exactement ce qui revient au mensonge et ce qui est le fait de l'autosuggestion. Autosuggestion, mot commode qui n'est assez souvent peut-être qu'un euphémisme complaisant désignant une forme particulière du mensonge obstiné. Dans le doute, mieux vaut, tout en restant sur ses gardes, incliner vers la mansuétude.
Et puis, tout pesé, n'y aurait-il pas quelque naïveté à s'étonner du peu de véracité des Mémoires? Au vrai, le témoin d'un événement ne le raconte point tel qu'il s'est passé, mais tel qu'il l'a vu ; et, même d'une bonne foi parfaite, il ne l'a vu qu'à travers le prisme de ses idées, de ses tendances, de ses préjugés, de tout ce qui constitue sa personnalité ; c'est dire qu'il l'a vu plus ou moins déformé : autant d'hommes, autant de versions du même fait, fût-il récent. Malebranche disait ne pas faire plus de cas des récits des historiens que des commérages de sa portière. L'histoire, des histoires ! dit-on parfois. Il y a du vrai dans ces boutades. Les faits ne risquent-ils pas encore plus d'être déformés si le narrateur, même sur ses gardes, même attentif à ne pas choir dans les pièges que lui tendent son amour-propre et son imagination coalisés, se raconte lui-même ? Plus déformés seront-ils encore si l'écrivain est vaniteux, « le plus vaniteux de la littérature française, et probablement de toutes les littératures » ; (Jules Lemaître.) plus déformés encore s'il est pourvu d'une imagination vive et d'une suggestibilité grande ; plus déformés encore s'il les raconte longtemps après qu'ils sont survenus ; plus déformés encore s'il trouve dans des auditeurs, des auditrices surtout, prévenus en sa faveur, des complices de sa vanité ; plus déformés encore s'il prévoit que les témoins des événements racontés auront, pour la plupart, disparus lorsque ses récits verront le grand jour de la publicité, et qu'il est assuré de n'être plus là. Que de causes de déformations ! Tout ne conspirait-il pas contre la véracité des Mémoires d'outre-tombe ? Aussi Chateaubriand, « talent malin », en prit-il à son aise en modelant l'effigie qu'il destinait à la postérité : il joua du coup de pouce avec furie, avec frénésie. Il en joua à miracle ; aussi les Mémoires sont-ils à peu près dénués de toute valeur documentaire, et ne valent-ils guère que comme roman, « un roman splendide, à cent actes divers ». (Jules Lemaître.)
Le jugement à porter sur le défaut de véracité de Chateaubriand peut et doit trouver dans certaines de ces raisons des motifs d'indulgence, bien qu'il y ait eu sans doute au début un entraînement conscient auquel il préféra ne pas résister.
Ainsi qu'on l'a vu plus haut, à propos de son pessimisme, ainsi qu'on le verra plus loin, au sujet de sa détresse pécuniaire après 1814, comme on le voit ici même, dans le récit de sa démission de ministre du Valais, l'autosuggestion, à un degré souvent maladif, remplit sa vie et de sa vie se déverse dans nombre de ses œuvres1.
1. Elle y a été signalée notamment par MM. J. Bédier, Ch. Le Goffic, Jules Lemaître. ↩
Touchant le geste qui nous occupe, trente-quatre ans s'écoulèrent entre l'événement (1804) et le récit des Mémoires (1838), trente-quatre ans durant lesquels l'autosuggestion eut le temps de faire et de parfaire son œuvre ; trente-quatre ans durant lesquels la vanité de l'homme, l'entraînement des causeries, le désir d'étonner et d'être admiré, les louanges des auditeurs et les adulations des auditrices, l'influence de la petite cour de l'Abbaye-au-Bois, si pernicieuse pour son hygiène psychique, faite tout exprès pour exaspérer sa vanité, travaillèrent, de concert avec son imagination, pour habiller la vérité du costume que l'on sait ; bien que la Vérité soit femme, il ne l'aimait point toute nue. Trente-quatre ans pendant lesquels il conta cette histoire, et sans discrétion, - on le voit aux propos de M. de Marcellus. La raconter, n'était-ce pas se décerner à soi-même un brevet de courage, et, après 1814, ajouter au brevet un certificat de royalisme indéfectible2?? Comment son imagination échauffée n'y aurait-elle pas, de temps à autre, plaqué quelque rehaut? Comment n'aurait-il pas fini par croire à cette sornette splendide, entée sur un brin de vérité? Et c'est ainsi que le récit de sa démission de ministre du Valais peut apparaître comme étant, en bonne partie, le produit de l'au-tosuggestibilité morbide. Puisque nous faisons de lui un malade, ayons pour lui quelque indulgence en 1838, mais il méritait bien quelque blâme, croyons-nous, en 1804 et dans les années qui_suivirent.
2. En l'année où il écrivait (1838), il avait précisément grand besoin de ce certificat. A cette époque, il souhaitait vivement « être admis dans les Conseils de son roi ». Or, il se savait tenu en échec par l'hostilité motivée de la duchesse d'Angoulême. Le récit des Mémoires pourrait bien avoir été une manière de plaidoyer. Voir M. Laurentie, Lettres inédites de Chateaubriand. Le Correspondant, 25 décembre 1911. ↩
Si l'on veut bien se reporter à la lettre qu'il adressait en 1817 à M. Abel, le récit des Mémoires témoigne même de quelque modération ; car, tout en affectant dans cette lettre beaucoup de modestie, il y convie, non sans malice, son biographe à donner dans les excès; et, malgré qu'on en ait, voilà que les deux mots de M. André Beaunier, « merveilleuse rouerie », vous reviennent à l'esprit.
Entreprise hasardée que de vouloir doser, surtout à distance, dans les actes ou le langage d'un hystérique les parts respectives du conscient, du subconscient et de l'inconscient ! Partagé entre le désir d'être juste et la crainte d'être dupe1, on hésite, on tâtonne, et il n'est pas bien sûr que quelque incohérence, ou même quelques contradictions, ne se glissent au milieu de ces tâtonnements. Méuvaro arte»», telle doit être la devise de tout psychologue en face de tout hystérique : souviens-toi de te méfier. Il faut même se méfier deux fois : se méfier du sujet, de ses gestes, de ses mines, de ses attitudes, de ses dires, même de son silence; et aussi se méfier de soi-même ; tant de séductions émanent de ces névropathes ! Et comment se méfier, quand on est sous le charme ? Aussi l'histoire de l'hystérie du sexe faible est-elle comme le martyrologe du sexe fort. Dans cette lutte investigatrice avec ces natures extraordinairement déliées et fuyantes, expertes à miracle en détours, en tours et en retours, on est, à tout instant, sur le point de mettre les pouces et de donner sa langue au chat.
1. Joubert lui-même fut joué, Joubert qui faisait métier de moraliste perspicace ! Il lui arriva, en 1804, de témoigner en faveur de l'innocence de son jeune ami. Or, certaine lettre de celui-ci montre qu'en cette circonstance, par une plaisante inversion, l'innocent pur et simple, oh ! très simple, était Joubert; l'autre était un innocent fourré de malice. ↩
Un des jugements les plus sévères portés sur la véracité des Mémoires d'outre-tombe est celui de l'abbé de Mondésir qui, écrivant en 1842, ne les avait pas lus ; et non seulement ce jugement avant la lettre n'avait rien de téméraire, mais il était des plus autorisés'. Que sont les Mémoires d'outre-tombe? Un témoignage, dont la valeur dépend de la véracité du témoin. Or, l'abbé de Mondésir avait, pendant cent quatre jours, vécu avec le témoin d'une vie commune : il savait ce que son imagination débridée était capable d'enfanter de contes romanesques, et cela suffisait pour qu'il mît les lecteurs futurs en garde contre ses « menteries ».
L'abbé de Mondésir faisait partie d'un groupe de professeurs et d'élèves de Saint-Sulpice qui, fuyant la Révolution, s'était embarqué, en 1791, à Saint-Malo pour faire voile vers l'Amérique. Le hasard leur avait donné pour compagnon de traversée un jeune homme « à tête chevaleresque i, qui n'était autre que le chevalier de
I. V. Giraud. Nouvelles études sur Chateaubriand, p. 162. Chateaubriand. Celui-ci les étonna bientôt par des singularités qui touchaient parfois à l'extravagance. L'abbé de Mondésir nous le montre « assistant aux exercices sprituels, non pas à l'oraison ou au chapelet, mais à la lecture de piété qui se faisait en commun » ; il le montre tenant à faire la lecture plus souvent qu'à son tour, et « la faisant sur le ton de la tragédie », haranguant, le vendredi saint, un grand crucifix à la main, l'équipage « en paroles extrêmement fortes et brûlantes, au point que, s'il se fût trouvé un juif à bord, je ne doute nullement, dit l'abbé, que nos matelots ne l'eussent jeté à la mer » ; il le montre se faisant, au milieu d'une tempête, attacher au grand mât, afin de mieux jouir du spectacle, et là, battu des vents, fouetté par les vagues, invoquant Homère et apostrophant la tempête ; puis, descendant à terre à l'île Gracieuse, l'une des Açores, et revenant le lendemain « avec force nouvelles, partie forgées, partie embellies ' ». Entre autres menteries dont s'indigne le bon abbé, « il voulait nous faire accroire, écrit-il, qu'après avoir soupé à deux
I. « Les sujets qui ne sont pas hystériques mentent simplement, tranquillement... Ce qui confère au mensonge son caractère hystérique, c'est la fabulation sensationnelle et superflue. » P. Hartenberg, L'hystérie et les hystériques, p. 205. heures du matin avec un de ces moines (un moine du couvent de Saint-Pierre d'Alcantara), il avait entendu la messe de ce même moine au lever de l'aurore ».
Il y a dans les pages des Mémoires d'outre-tombe consacrées à cette traversée un peu de tout cela, mais présenté, comme de juste, sous un autre jour. Il y a aussi dans les Mémoires une baignade intrépide où l'auteur se jette du mât de beaupré à la mer et lutte témérairement contre la houle, au milieu des requins. Dans le récit de l'abbé, cette baignade héroïque se réduit à une simple trempe d'un moment avec sangles et cordages sous les aisselles, trempe laborieuse et sans gloire qui ne fut qu'une sorte de bain de siège très mal supporté, puisque le héros s'évanouit. Revenu à lui sur le tillac, le chevalier se mit à dire : « Eh bien ! je sais maintenant à quoi m'en tenir. » Il se jugeait suffisamment documenté ; son imagination ferait le reste. Prière de lire dans les Mémoires ce qu'elle fit'.
Ne reconnaît-on pas là un de nos types d'hystériques, « celui qui ne fait rien comme tout le
I. « La richesse de la fabulation mise au service de la vanité, voilà encore la marque hystérique. » P. Hartenberg, L'hystérie et les hystériques, p. 207. Au reste. tout le cha-- pitre est à lire.
monde¹ », trop vaniteux pour se résigner à passer inaperçu, aimant occuper la scène, et l'occupant sans modestie, exubérant, extravagant, tumultueux, excentrique, parce que l'excentricité est en elle-même une joie et qu'elle est une façon d'attirer l'attention sur soi ; « se donnant tout entier à la sensation, à l'émotion du moment2 » ; ayant, qu'il parle ou qu'il agisse, le goût du romanesque ; sachant, à l'occasion, parler le langage de la passion et entraîner les foules ; ayant en lui tantôt du Savonarole et tantôt du Don Quichotte ; sublime à moins qu'il ne soit ridicule ; sincère dans sa recherche de sensations nouvelles et les recherchant parfois à corps perdu, un peu moins sincère dans le récit qu'il en fait, ayant pour cela « l'imagination trop forte »; et rapportant d'une simple promenade de vingt-quatre heures une magnifique et éblouissante gerbe de contes et de descriptions colorées. Type extrêmement divertissant, en somme, pourvu qu'on se garde d'être sa dupe, type utile même, mais à titre d'exception, utile pour secouer de temps à autre l'humanité engourdie, pour aiguillonner une société repue
2. Hartenberg, L'hystérie et les hystériques, p. 238. ↩
I. E. Régis, Précis de Psychiâtrie, 4° édition, p. 1041. de lourdes vulgarités, délasser un groupe excédé de logique, pour enchanter et dérider tout ensemble ceux qui peuvent s'émerveiller sans renoncer à l'exercice de leur judiciaire.
« J'écris ces menteries incroyables, dit l'abbé de Mondésir parlant des hâbleries du chevalier de Chateaubriand à son retour de l'île Gracieuse, dans la crainte qu'elles ne se lisent plus tard, dans une œuvre posthume de l'auteur, dont nous sommes déjà menacés de son vivant. Avis donc aux lecteurs futurs ! »
« Nous avons lu, mon Père. Grâces vous soient rendues. Nous avons été fort scandalisés ; mais nous nous sommes encore plus divertis. Rien de désopilant comme de jolies menteries dont on n'est pas la dupe. On ne peut toujours faire oraison.
« D'ailleurs, puisqu'il était poète, ne peut-on « pas chez lui appeler
« ...rêveries « Ce qu'en d'autres qu'un maître on nomme menteries ? »
« C'est Corneille qui nous y invite.
« Si Chateaubriand nous enchante, n'est-ce point par ses rêveries et par l'ample et somptueux costume dont il les revêt ? N'est-il point là presque tout entier ? Et n'aurions-nous pas mauvaise grâce à lui reprocher le plaisir même que nous lui devons ? Si dans ses descriptions de l'île Gracieuse, comme dans tant d'autres, il corrigeait le réel, c'était pour l'embellir, ajouter encore à la beauté des œuvres du Créateur. Le bon Dieu lui-même est donc son obligé.
« Expurgez les Mémoires d'outre-tombe de toutes les rêveries de l'auteur. Que reste-t-il? quelques réalités, pour la plupart assez plates.
« Certes, dans le récit de son tête--tête avec le moine du Couvent de Saint-Pierre d'Alcantara, il a un peu brouillé les heures. Mais si, en fait, il a calomnié le bon moine en le faisant souper à deux heures du matin et officier à l'aurore, soyez sûr qu'il n'y entendait pas malice : quoique chevalier de Malte, il était peu informé des exigences du jeûne eucharistique.
« Il a voulu vous en faire accroire, dites-vous. Il s'en est fait accroire bien plus à lui-même, et sur tous les chapitres, et à son grand dam ! Que de mécomptes, que de déboires, que de soucis, que de tristesses lui a valus l'autosuggestion qu'il pratiquait couramment sur lui-même ! Plaignons-le. Il a été si souvent la dupe des mirages de son imagination, il en a tant souffert qu'il y aurait quelque cruauté à lui tenir rigueur de ce qui fit son tourment et de ce qui est notre joie.
« Et même, si menteries il y a, qui de nous n'a pas menti? Omnis homo mendax, chante un psaume. N'est-il point des mensonges nécessaires? A preuve, la politesse. S'étudier à dire crûment toute vérité serait s'étudier à être le dernier des rustres. Qui de nous ne ment point? Plus ou moins, assurément. Au vrai et sans conteste, ce pauvre Chat, pour l'appeler comme ses intimes, abusait. Il avait le mensonge intempérant, d'une luxuriance postiche, mais si charmante.
« Cependant ses menteries, à lui, ne sont le plus souvent que de ces petites menteries que l'Eglise qualifie de joyeuses, manières de plaisanterie, ou encore d'officieuses, dites pour rendre service, pour servir sa vanité, il est vrai, mais exemptes de la malice du mensonge pernicieux.
« Mensonges joyeux, mensonges officieux, donc le plus souvent fautes vénielles, ajoute l'Eglise. Et fautes d'autant plus vénielles ici que le pécheur manquait un peu de ce que vous, directeur de conscience, nommez d'un bon vieux mot, l'advertance : il prêtait peu d'attention au péché qu'il commettait, il n'en avait pas la conscience pleine et entière ; comme nombre d'hystériques, il mentait sans avoir l'intention formelle de mentir. Il mentait sans le faire exprès. Que de choses il fit ainsi, sans le faire exprès !
« Fautes vénielles, disons-nous, donc dignes « de pardon.
« Tout pesé, mon Père, il n'y a pas dans cette histoire des Açores de quoi fouetter un chat. Rentrez votre verges, et, en manière d'absolution, passez la main sur l'échine du pauvret. Toutefois, gare aux coups de griffe! »
Tirons de cela quelque profit pour notre avancement moral. A beau mentir qui vient de loin, dit le proverbe. Or, le chevalier avait été immergé, on sait avec quelles précautions, très loin, très loin de la terre de France, è peu de distance des côtes du Maryland; cela en 1791. Le récit de la baignade impavide, écrit en 1822, ne devait, suivant la volonté expresse du narrateur, être publié qu'après sa mort ; il ne le fut qu'en 1849, près de soixante ans après l'événement, donc un peu tard pour que le lecteur y allât voir. Chateaubriand croyait faire un mensonge de tout repos. Il avait compté sans les yeux et sans la mémoire d'un jeune Sulpicien. Les exigences de la politesse mises à part, ne mentons jamais. On n'est jamais sûr qu'il n'y ait pas quelque Sulpicien dans le voisinage.
Menteries conscientes mises à part, à voir ainsi dans les Mémoires d'outre-tombe le fabuleux se mêler au vrai, l'envelopper au point de l'étouffer parfois, on se prend 2 songer à telle autobiographie du moyen âge où le merveilleux enveloppe aussi le réel et souvent le déborde, à Ma vie de Guibert de Nogent1. Chez l'un et l'autre mémorialiste, sensibilité aiguë, richesse imaginative, vanité littéraire et « recherche des expressions rares et insolites », pauvreté du sens critique, autosuggestibilité maladive; ici et là rêves avec hallucinations, et, comme milieu social, ici et là, époques troublées où l'équilibre mental risque plus d'osciller fâcheusement que dans les temps de paix et de calme. Mais, ici, la source de la suggestion est la hantise obsédante, mais sincère et naïve, de Dieu et surtout du diable, celui-ci toujours aux aguets, toujours agissant. Là, le bon Dieu ne se montre guère; la Providence n'est qu'une comparse aux apparitions furtives, faite pour jouer le jeu du grand homme; souvent même, elle s'efface devant le destin, le fatum de l'antiquité païenne. Que reste-t-il la comme principe de suggestion? Le diable. Oui, le diable lui-même sous la forme du démon de l'orgueil, comme on dit en chaire ; et le voici qui se dresse presque à chaque page, plein de lui-même, au milieu de la troupe bariolée des farfadets de l'imagination.
1. B. Monod, Le moine Guibert. - M. G. Bourgin, Guibert de Nogent, Histoire de sa vie. ↩
Chateaubriand, fauteur de légendes, le cerveau plein de sensations et d'images qu'il exprime et clame au loin, sans les avoir au préalable soumises à la critique, c'est-à-dire tout à l'opposite de cet esprit de défiance de soi-même qu'est l'esprit scientifique, pourrait apparaître comme un homme du moyen âge égaré, dépaysé, dévoyé au milieu de ces siècles raisonneurs et réalistes que furent le xviiiᵉ et le xixᵉ siècles1. Comme un homme du moyen âge, tout entier à ses sensations, en proie à son imagination, il compose, à certains moments, ses Mémoires comme une chanson de geste. Troubadour attardé et pressé, il prend comme héros le premier venu; il advint que ce premier venu fut lui-même.
1. « Ce qui caractérisait le moyen âge, c'est la vive imagination, la vision intense. Or, entre l'imagination vive et l'hallucination il n'y a qu'une différence de degré, si bien que tout grand artiste, tout voyant est un peu halluciné. » Th. Ribot, L'hérédité psychologique, g° édition, p. 307. ↩
Ses Mémoires sont, si l'on veut, comme sa Légende dorée, trop dorée; il ne laisse à nul autre le soin de le raconter; il veut être lui-même son Jacques de Voragine. Légende très laïque, - ainsi le voulut sans doute le malheur des temps, - l'image de Dieu devant laquelle il se prosterne le plus volontiers étant la sienne.
Chateaubriand est devenu l'objet d'un culte. Ce culte a ses fidèles, - bien mieux, ses dévots, - bien pis, ses fanatiques. Ceux-ci, acharnés à le disculper de ses mensonges évidents, sont souvent fort en peine de trouver des raisons. En voici une qui les vaut toutes. Qu'ils imaginent que, pendant que le grand rêveur, à sa table de travail, rêvait, le diable prenait sa plume et, en Malin qu'il est, inventait, inventait à perdre haleine. Ce sera très moyen âge; et, du coup, voilà le rêveur absous. Pauvre Chat!
L'hystérie a, parmi les gens du monde, un renom fâcheux : le mot éveille en eux l'idée d'un être trop épris de certaines réalités charnelles, trait de la névrose fort secondaire aux yeux du médecin, trait qui non seulement n'a rien de nécessaire, mais peut même faire place à une anormale et surprenante frigidité. Par contre, on attribue, dans le monde, à la neurasthénie quelques-uns des signes propres à l'hystérie ; un grain de neurasthénie y est même bien porté ; c'est presque une élégance; cela vous vaut quelques marques d'intérêt, et tel se pare de sa neurasthénie qui protesterait, irrité, contre l'épithète scientifiquement et légitimement appliquée d'hystérique. Cette confusion du langage est l'origine de quelques malentendus. Entre médecins, qualifier quelqu'un d'hystérique n'est point assurément le combler d'éloges, mais ce n'est pas non plus le charger d'opprobres.
La neurasthénie (étymologiquement, faiblesse des nerfs) est assurément voisine de l'hystérie. Mais tandis que celle-ci est comme une modalité fonctionnelle du système nerveux, celle-là en exprime l'épuisement. Neurasthénie et hystérie ont du reste quelques traits communs : l'émotivité, l'insuffisance de la discipline intérieure, du pouvoir critique s'exerçant sur les idées et sur les actes. Mais la neurasthénie se distingue par quelques signes spéciaux, notamment par une céphalée, ordinairement diurne, comprimant la tête à la façon d'un casque trop étroit (casque neurasthénique), par une dépression mentale se traduisant par une diminution de l'intelligence, surtout de l'attention et de la mémoire, et par des troubles gastriques. Le « bouillant » chevalier de vingt-trois ans, en qui la vie surabonde et déborde, est aux antipodes de la faiblesse nerveuse, et il paraît bien difficile de faire de lui, dans sa maturité, un simple neurasthénique.
Que chez lui, comme il arrive souvent chez Thomme hystérique, au dire de Charcot, des accès de neurasthénie se soient de temps à autre surajoutés à la névrose primitive, à cela rien que de très vraisemblable : plusieurs de ses lettres à Mme de Duras et quelques-uns de ses entretiens avec M. de Marcellus le donnent à penser. Il y avait droit : à son système nerveux, déjà mal équilibré, il n'épargnait point, on le sait, les causes d'épuisement,
Chateaubriand hystérique? N'est-ce pas un bien gros mot? dira-t-on peut-être. Hystérique, et pourquoi? Parce qu'il était vaniteux, fantasque, égoïste, agressif en politique, parce qu'il mentait plus souvent qu'il ne convenait, parce que la vue d'un jupon le troublait étrangement. A ce compte, qui de nous, hommes, n'est hystérique, peu ou prou? Qui n'a ses tares, héréditaires ou acquises, ses travers, ses défauts, sinon ses vices? Qui se peut targuer d'un parfait et permanent équilibre mental? En fait, ne sommes-nous pas tous des malades?
Tous malades? C'est là une de ces affirmations en bloc, qui frappent par leur audace, mais dont il y a lieu de se défier, la vérité étant dans les nuances. La santé n'est qu'un mot : soit. Mais, avant de biffer ce mot du vocabulaire comme inutile, il convient de s'entendre. Non seulement l'état normal ou physiologique n'a rien d'immuable, mais il est l'instabilité même, instabilité que traduisent les variations incessantes de notre température centrale. La vie d'un organisme, en perpétuelle rénovation cellulaire, est à ce prix. Vivre, c'est, chaque jour, mourir en détail. Cette mort quotidienne et fragmentaire n'est pas la maladie ; mais, vienne une déviation légère des échanges nutritifs normaux, déviation d'une extraordinaire fréquence, elle peut y conduire d'une façon insensible1. Ainsi, de même que la santé parfaite, etparfaite d'une façon continue, est un accident d'une si exceptionnelle rareté qu'on ne saurait trop s'en louer quand il vous atteint, l'équilibre mental parfait, sans défaillance, équilibre subordonné lui-même en partie à la constitution originaire et aux métamorphoses de nos tissus et de nos humeurs, n'existe guère qu'aux pays des chimères. Ici et là, l'état normal, ou tenu comme tel, comporte des oscillations qui, lorsque leur amplitude s'exagère, confinent ' l'état morbide, ou le réalisent. Chacun des éléments psychiques qui, devenus morbides, constituent par leur groupement l'hystérie, offre des degrés. Il va sans dire qu'on peut être orgueilleux, égoïste, d'humeur inégale et agressive, menteur, fourbe, accessible à la suggestion, coureur de guilledou, etc.., sans être hystérique pour cela. Aucun de ces traits de caractère n'est en lui-même spécifique. Avant d'attribuer à l'un d'eux une valeur et d'en faire un signe de la névrose, il y a lieu de considérer d'abord son intensité, puis la fréquence de ses manifestations ou sa continuité, puis son association à d'autres signes de la névrose, enfin pour certains, comme le mensonge, sa modalité1. On le voit, n'est pas hystérique qui veut.
1. Voir J. Héricourt, Les frontières de la maladie. ↩
1. P. Hartenberg, L'hystérie et les hystériques, p. 17. ↩