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Avant-propos
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : L. Laisney, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Nous nous demandons si cette vanité
incoercible, qui lui fait à chaque minute
emplir l'univers de son moi, n'est pas
quelque chose de proprement morbide
chez ce fils et frère de neurasthéniques.
(Des médecins, le Di Potiquet, le D' Eva-
riste Michel, ont cru démontrer, l'un
l'hystérie, l'autre la demi-folie de Cha-
teaubriand. Quand les médecins s'y met-
Chateaubriand, par M. Jules Lemaître,
La Revue hebdomadaire, 30 mars 1912.
Bien que le caractère de Chateaubriand ne fût pas l'objet de ses conférences, surtout littéraires, M. Jules Lemaître en a, avec finesse, relevé, en passant, les principaux traits : l'inégalité d'humeur et la versatilité, la sensibilité aiguë et l'imagination extraordinairement vive. Chateaubriand a, dit-il, « le don des images »; chez lui, en effet, la pensée ne reste pas abstraite et terne, elle prend la forme concrète, se matérialise, devient vivante et colorée, elle se fait image. M. Jules Lemaître note, avec des trouvailles d'expression, son orgueil, « son goût de se considérer comme le centre du monde » sa manie d'amplifier ce qu'il touche et surtout ce qui le touche, « ses vantardises », « sa vanité qui ne se repose jamais,... vanité unique, et par le degré, et par le besoin continuel de s'exprimer », son égoïsme, - « l'intérêt qu'il prend aux choses, c'est toujours l'intérêt qu'il prend à lui-même, - sa propension extrême au mensonge, non pas au mensonge pur et simple, mais au mensonge orné de toutes les séductions que prête une imagination éclatante et qui font des Mémoires « un roman splendide ». Il note son autosuggestibilité, son aversion pour la continence, - a le paradis que Chateaubriand aurait aimé, c'est le paradis de Mahomet avec de la rêverie autour », - « son manque de vie intime, de réflexion sur soi » ; et, parmi tout cela, « une sorte d'innocence i, c'est-à-dire d'inconscience. Bref, il fait de lui « un malade et un excessif qui a du génie ». Ailleurs (interview du Temps, 14 janvier I912), M. Jules Lemaître signale son goût de la mise en scène, son besoin d'amplifier et de magnifier son rôle, l'exploitation qu'il fait d'une tristesse trop souvent factice; il lui reproche de n'avoir jamais pratiqué la simplicité et l'humilité chrétiennes, et conclut en le considérant comme « un superbe comédien ». M. Jules Lemaître a ainsi, comme en se jouant, fait œuvre de neurologiste avisé, relevant un à un les signes psychiques qui, par leur intensité, leur continuité, leur groupement, constituent la mentalité hystérique (P. Hartenberg) ; sans le vouloir, sans le savoir, contre son gré même, il a diagnostiqué l'hystérie; et nous ne pourrions souhaiter de meilleure préparation à la lecture de la nouvelle édition de notre opuscule que celle de ses conférences. Certes, la silhouette qu'il esquisse peut, par endroits, paraître un peu floue ; mais les neurologistes eux-mêmes s'accordent si peu sur la définition de l'hystérie et sur ses limites qu'on ne peut exiger d'un profane la netteté de contours à laquelle les spécialistes eux-mêmes désespèrent d'atteindre. Limité à ce petit canton de la pathologie, le métier est facile, il le voit, l'hystérie étant, après tout, moins une maladie qu'une forme du caractère. Un peu entraîné, aidé de ses dons d'observateur subtil et pénétrant, M. Jules Lemaître y excellerait : il ne lui manque plus guère que le petit tour de main pour choisir et coller l'étiquette. - Une remarque toutefois : « la vanité incoercible » est bien plus le propre de l'hystérique que le propre du neurasthénique. Léger faux pas. Mais, dit le proverbe, il n'est si bon cheval qui ne bronche.