Moraliste, l’ami le plus sûr de Chateaubriand, de Pauline de Beaumont et de Céleste ; ses Pensées sont publiées par Chateaubriand en 1838.
En bref
| Naissance | 7 mai 1754 (6 mai selon Biré), à Montignac (Périgord). |
|---|---|
| Mort | 4 mai 1824, à Paris, « au milieu de sa famille en larmes » (Paul de Raynal, notice de la Correspondance) ; Chateaubriand accompagne le corps « au dernier asile » (avertissement des Pensées, 1838). |
| Divergence | Naissance : 7 mai 1754 selon Wikidata (d’après la BnF), qui donne aussi le 17 mai ; 6 mai selon Edmond Biré (note aux Mémoires, t. II). |
| Lien | « Mon cher Joubert » : ami intime de 1800 à sa mort, plus âgé que lui de quatorze ans (Raynal) ; Fontanes l’avait connu avant la Révolution (« un ami destiné à devenir le mien », Mémoires, livre XI, chapitre 3). |
| Première rencontre | Mai 1800 : Fontanes conduit Chateaubriand chez Joubert, « où je trouvai un abri provisoire » (Mémoires, livre XIII, chapitre 3) ; « c’est en revenant de Londres que je vous ai vu pour la première fois » (lettre de Londres, 9 mars 1822). |
| Domiciles | Paris, rue Saint-Honoré (au n° 118 en 1802, adresse notée par Pauline de Beaumont), dans une maison de la famille de sa femme (Raynal) ; l’été et l’automne à Villeneuve-sur-Yonne, près du château de Passy. |
| Séjours de Chateaubriand à Villeneuve | Février 1804, un arrêt au retour de Rome (note de Sainte-Beuve) ; du 25 septembre au 14 décembre 1804, avec Céleste : il y apprend la mort de Lucile ; à partir du 20 septembre 1805 ; septembre 1813 (Mayer, 1946). |
| Céleste | Présentée par son mari aux Joubert « vers le commencement de 1804 » ; elle se lie « très intimement » avec eux (Raynal) ; elle vient à Villeneuve en novembre 1804 (l’éditeur des Cahiers, d’après Raynal) ; ses lettres à M. et Mme Joubert sont publiées par Raynal. |
| Surnoms | Joubert, « ami des hauteurs », est le Cerf, Mme Joubert le Loup ; Chateaubriand le Chat, Céleste la Chatte (Raynal ; Biré). |
| Lettres perdues | Chateaubriand n’a pas gardé les lettres de Joubert : une seule (1819) est connue, par une copie ; les siennes à Joubert, remises avec les papiers de son ami pour les Pensées, ont presque toutes disparu (Raynal, qui en publie quatre et un billet). |
| Œuvre posthume | Recueil des pensées de M. Joubert, réuni par Chateaubriand à la prière de la veuve, avertissement daté du 8 septembre 1838 ; tiré à un petit nombre d’exemplaires, non livré au public (avant-propos de la Correspondance). |
| Dans les Mémoires | 44 mentions (relevé automatique) : livres XI (3) ; XIII (3, 7, 8, 9) ; XIV (5) ; XV (1, 2, 4, 6, 7) ; XVII (4, 5, 6) ; XVIII (1) ; XIX (11) ; XX (1) ; XXII (10, 15) ; XXVI (3) ; XXIX (2) ; XXXII (16) ; XXXVIII (5) ; livre « Madame Récamier ». |
| Référence | Wikidata Q551754 |
| Correspondance | 99 lettres dans la Correspondance (16 écrites, 83 reçues). |
Sa vie
Né à Montignac, en Périgord, le 7 mai 1754, Joseph Joubert fréquente Diderot dans sa jeunesse, devient brièvement juge de paix sous la Révolution, puis inspecteur général de l’Université grâce à Fontanes. Il n’a presque rien publié : il note pendant toute sa vie des pensées d’une finesse extrême, dans ses carnets. Il meurt à Paris le 4 mai 1824.
Marié en 1793 à Victoire Moreau de Bussy, il partage sa vie entre Paris (rue Saint-Honoré) et Villeneuve-sur-Yonne. Son esprit, ses manies et son hypocondrie sont restés légendaires.
Avec Chateaubriand
L’ami le plus sûr et le plus délicat, celui de Pauline de Beaumont comme de Céleste. Sa maison de Villeneuve-sur-Yonne est un refuge. En 1838, Chateaubriand publie lui-même un premier recueil de ses Pensées.
Il est l’ami de Pauline de Beaumont, qu’il a connue sous la Terreur, puis de Céleste, que son mari lui présente au début de 1804 (Raynal). Les Mémoires lui consacrent un portrait célèbre.
L’ami de Fontanes
Fontanes a connu Joubert bien avant la Révolution. Les Mémoires le notent dans le portrait de Fontanes :
« Il avait rencontré un ami destiné à devenir le mien, M. Joubert. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XI, chapitre 3. · Lire le passage
Pendant l’exil de Londres (1797-1798), Fontanes parle de lui à Chateaubriand. Paul de Raynal cite une lettre de Chateaubriand à Fontanes, où il glisse lui-même entre parenthèses le nom de Joubert :
« […] à laquelle vous ayez trouvé quelques rapports d’âme avec vous (l’autre personne était M. Joubert), vous êtes la première qui ayez rempli toutes les conditions que je cherchais dans un homme. »
Chateaubriand à Fontanes, cité par Paul de Raynal, notice de la Correspondance de Joubert. · Lire le passage
Mai 1800 : l’abri de la rue Saint-Honoré
Rentré d’Angleterre sous le nom de Lassagne, Chateaubriand arrive à Paris en mai 1800. Fontanes le mène chez lui, puis chez Joubert :
« Il me mena chez lui, me présenta à sa femme, et me conduisit ensuite chez son ami, M. Joubert, où je trouvai un abri provisoire : je fus reçu comme un voyageur dont on avait entendu parler. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XIII, chapitre 3. · Lire le passage
Paul de Raynal, gendre d’Arnaud Joubert, le frère de Joseph, place la scène dans la bibliothèque de la rue Saint-Honoré :
« […] les deux compagnons d’exil étaient venus, un matin, chercher M. Joubert dans sa bibliothèque de la rue Saint-Honoré […] »
Paul de Raynal, notice de la Correspondance de Joubert. · Lire le passage
Rue Neuve-du-Luxembourg : le portrait des Mémoires
Chez Pauline de Beaumont, chaque soir en 1801, Joubert est du petit cercle avec Fontanes, Bonald, Molé, Pasquier et Chênedollé. Les Mémoires lui consacrent un portrait :
« Plein de manies et d’originalité, M. Joubert manquera éternellement à ceux qui l’ont connu. Il avait une prise extraordinaire sur l’esprit et sur le cœur, et quand une fois il s’était emparé de vous, son image était là comme un fait, comme une pensée fixe, comme une obsession qu’on ne pouvait plus chasser. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XIII, chapitre 7. · Lire le passage
« […] il ne se pouvait empêcher d’être ému de leur tristesse ou de leur joie : c’était un égoïste qui ne s’occupait que des autres. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XIII, chapitre 7. · Lire le passage
« Quand il lisait, il déchirait de ses livres les feuilles qui lui déplaisaient ayant, de la sorte, une bibliothèque à son usage, composée d’ouvrages évidés, renfermés dans des couvertures trop larges. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XIII, chapitre 7. · Lire le passage
« Profond métaphysicien, sa philosophie, par une élaboration qui lui était propre, devenait peinture ou poésie ; Platon à cœur de La Fontaine, il s’était fait l’idée d’une perfection qui l’empêchait de rien achever. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XIII, chapitre 7. · Lire le passage
Le même chapitre rapporte les disputes de Joubert et de Fontanes, dont Chateaubriand est souvent le sujet :
« Les principes littéraires de son ami Joubert n’étaient pas les siens : celui-ci trouvait quelque chose de bon partout et dans tout écrivain ; Fontanes, au contraire, avait horreur de telle ou telle doctrine […] »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XIII, chapitre 7. · Lire le passage
« Joubert se crut attaqué, et il mit Fontanes en contradiction avec lui-même, en lui reprochant son indulgence pour moi. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XIII, chapitre 7. · Lire le passage
Atala et le Génie (1801)
Le 6 mars 1801, Pauline de Beaumont s’inquiète du livre qui va paraître : Atala, selon Gabriel Pailhès (Chateaubriand, sa femme et ses amis, 1896), qui cite la lettre. Joubert la rassure :
« Il y a un charme, un talisman qui tient aux doigts de l’ouvrier. »
Joubert à Pauline de Beaumont, Villeneuve-sur-Yonne, 6 mars 1801, Joseph Joubert, Correspondance, éd. 1914. · Lire le passage
« Le livre est fait, et, par conséquent, le moment critique est passé. Il réussira, parce qu’il est de l’enchanteur. »
Joubert à Pauline de Beaumont, Villeneuve-sur-Yonne, 6 mars 1801, Joseph Joubert, Correspondance, éd. 1914. · Lire le passage
En août, il envoie à Savigny la traduction italienne d’Atala, avec un conseil pour l’auteur :
« Recommandez à l’auteur d’être plus original que jamais, et de se montrer constamment ce que Dieu l’a fait. »
Joubert à Pauline de Beaumont, à Savigny, Paris, 1er août 1801, Joseph Joubert, Correspondance, éd. 1914. · Lire le passage
L’été 1801 se passe à Savigny-sur-Orge, dans la maison louée par Pauline de Beaumont, où Chateaubriand reprend le Génie du christianisme :
« Je passai six mois dans sa retraite, avec M. Joubert et nos autres amis. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XIII, chapitre 8. · Lire le passage
« […] madame Joubert, madame de Beaumont et moi, nous nous asseyions sur un banc ; le fils de madame Joubert se roulait à nos pieds sur la pelouse : cet enfant a déjà disparu. M. Joubert se promenait à l’écart dans une allée sablée […] »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XIII, chapitre 8. · Lire le passage
De Villeneuve, en septembre, Joubert cherche les livres dont le Génie a besoin (l’Histoire ecclésiastique de Fleury, les Lettres édifiantes, Charlevoix) :
« J’écris un mot à madame de Bussy pour que M. de Chateaubriand puisse les prendre dans ma chambre, à Paris, s’il en a envie. »
Joubert à Pauline de Beaumont, Villeneuve-sur-Yonne, 12 septembre 1801, Joseph Joubert, Correspondance, éd. 1914. · Lire le passage
1803 : la route de Rome et le jugement du 21 octobre
Nommé secrétaire de légation à Rome, Chateaubriand quitte Paris le jeudi 26 mai 1803 (Mayer, 1946). De Lyon, le dimanche de la Pentecôte (29 mai), il écrit à Chênedollé et à Joubert : il a traversé Villeneuve à l’aube, sans oser réveiller personne.
« Qui m’aurait dit que dans cette petite ville demeurerait un homme que j’aimerais tendrement, un homme rare, dont le cœur est de l’or, qui a autant d’esprit que les plus spirituels et qui a, par-ci par-là, du génie ? »
Chateaubriand à Chênedollé et Joubert, Lyon, dimanche de la Pentecôte 1803, cité par Paul de Raynal, Les Correspondants de J. Joubert, 1884. · Lire le passage
De Rome, en septembre, les lettres de Pauline de Beaumont, malade au Mont-Dore, l’inquiètent. Les Mémoires reproduisent sa lettre à Joubert :
« Pardonnez, mon cher Joubert ; je me sens aujourd’hui mon cœur de vingt ans ; cette Italie m’a rajeuni ; j’aime tout ce qui m’est cher avec la même force que dans mes premières années. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XV, chapitre 2. · Lire le passage
Au même moment, il est question de rappeler Chateaubriand, brouillé avec le cardinal Fesch et mal vu de Bonaparte (Raynal). Joubert demande à Molé ce qu’il a fait, et trace de son ami un portrait sans complaisance. Sainte-Beuve en avait signalé l’existence (Chateaubriand et son groupe littéraire, 1861) ; les nouveaux éditeurs de la Correspondance la publient ensuite, après avoir « hésité longtemps ».
« Il parle aux autres, c’est pour eux seuls et non pas pour lui qu’il écrit ; aussi c’est leur suffrage plus que le sien qu’il ambitionne, et de là vient que son talent ne le rendra jamais heureux […] »
Joubert à Molé, Villeneuve-le-Roi, vendredi 21 octobre 1803, Joseph Joubert, Correspondance, éd. 1914. · Lire le passage
« Il n’écrit que pour les autres, et ne vit que pour lui. »
Joubert à Molé, 21 octobre 1803, Joseph Joubert, Correspondance, éd. 1914. · Lire le passage
« Tout transparent qu’il est par nature, il est boutonné par système. »
Joubert à Molé, 21 octobre 1803, Joseph Joubert, Correspondance, éd. 1914. · Lire le passage
« […] il y a et il y aura toujours en lui un fonds d’enfance et d’innocence qui le rendent aussi incapable de torts sérieux que de bienfaits suivis. »
Joubert à Molé, 21 octobre 1803, Joseph Joubert, Correspondance, éd. 1914. · Lire le passage
« Il y a un point essentiel et dont il faut préalablement convenir entre nous, c’est que nous l’aimerons toujours, coupable ou non coupable ; que dans le premier cas, nous le défendrons ; dans le second, nous le consolerons. »
Joubert à Molé, 21 octobre 1803, Joseph Joubert, Correspondance, éd. 1914. · Lire le passage
Pauline de Beaumont meurt à Rome le 4 novembre 1803. Ses dernières recommandations vont à Céleste et à Joubert :
« […] elle m’engagea surtout à vivre auprès de madame de Chateaubriand et de M. Joubert : mais M. Joubert devait-il vivre ? »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XV, chapitre 4. · Lire le passage
En décembre, Chateaubriand confie à Joubert le projet des Mémoires de ma vie ; Raynal publie la lettre, que les Mémoires reprennent :
« Mon seul bonheur est d’attraper quelques heures pendant lesquelles je m’occupe d’un ouvrage qui peut seul apporter de l’adoucissement à mes peines : ce sont les Mémoires de ma vie. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XV, chapitre 7. · Lire le passage
Joubert, lui, écrit à Chênedollé le 2 janvier 1804 :
« Chateaubriand la regrette sûrement autant que moi, mais elle lui manquera moins longtemps. »
Joubert à Chênedollé, Villeneuve-sur-Yonne, 2 janvier 1804, Joseph Joubert, Correspondance, éd. 1914. · Lire le passage
1804 : Céleste, la rue de Miromesnil, Villeneuve
Dans la même lettre, Joubert prévoit le retour de son ami :
« Chateaubriand, qui est sans logement, occupera probablement notre appartement à Paris. »
Joubert à Chênedollé, 2 janvier 1804, Joseph Joubert, Correspondance, éd. 1914. · Lire le passage
Revenu de Rome, Chateaubriand s’arrête un moment à Villeneuve (note de Sainte-Beuve à la lettre du 28 février 1804) et arrive à Paris au début de février. Il y retrouve Céleste, que Raynal dit présentée aux Joubert « vers le commencement de 1804 ». Le 10 mai, Joubert décrit à Chênedollé le ménage installé rue de Miromesnil, avec les Saint-Germain, anciens domestiques de Pauline de Beaumont :
« Enfin notre ami est le chef d’une tribu qui me paraît assez heureuse. »
Joubert à Chênedollé, Paris, 10 mai 1804, Joseph Joubert, Correspondance, éd. 1914. · Lire le passage
À l’automne, M. et Mme de Chateaubriand séjournent chez les Joubert, à Villeneuve-sur-Yonne, de la fin de septembre à la mi-décembre (Mayer, 1946). Lucile meurt à Paris le 9 novembre. Joubert écrit à Molé, le 18 novembre (date donnée par Raynal) :
« Quant à lui, sa vie est pour moi un spectacle, un sujet de contemplation ; elle m’offre vraiment un modèle, et je vous assure qu’il ne s’en doute pas ; s’il voulait bien faire, il ne ferait pas si bien. »
Joubert à Molé, Villeneuve-sur-Yonne, 18 novembre 1804, Joseph Joubert, Correspondance, éd. 1914. · Lire le passage
« Ce sont deux aimables enfants, sans compter que le garçon est, en outre, un homme de génie. »
Joubert à Molé, 18 novembre 1804, Joseph Joubert, Correspondance, éd. 1914. · Lire le passage

Les Mémoires gardent le souvenir de ces automnes :
« Autrefois, pendant les vendanges, je visitais à Villeneuve M. Joubert ; je me promenais avec lui sur les coteaux de l’Yonne ; il cueillait des oronges dans les taillis et moi des veilleuses dans les prés. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XIII, chapitre 7. · Lire le passage
« Joubert me montrait de loin sur la colline un sentier sablonneux au milieu des bois et qu’il prenait lorsqu’il allait voir sa voisine, cachée au château de Passy pendant la Terreur. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XIII, chapitre 7. · Lire le passage
La maison montre aujourd’hui une « chambre verte dite de Chateaubriand ». Les lettres de Joubert en font d’abord la chambre de Pauline de Beaumont ; que Chateaubriand l’ait occupée est une tradition de la maison, attestée depuis 1902 au moins (voir la fiche Villeneuve-sur-Yonne, avec une carte postale de la chambre).
« Elle y avait, dans la maison de Joubert, sa chambre à elle, la chambre verte. »
André Beaunier, Trois amies de Chateaubriand, 1910. · Lire le passage
Le Chat, la Chatte, le Cerf et le Loup
Le petit cercle se donne des surnoms. Raynal les explique :
« Quant à M. Joubert, ami des hauteurs et à cette époque encore grand promeneur, celui de Cerf lui avait été donné; et sa femme, pleine d’intelligence et de bonté, mais parfois un peu sauvage, acceptait volontiers celui de Loup. »
Paul de Raynal, Les Correspondants de J. Joubert, 1884. · Lire le passage
À Paris, les deux amis s’écrivent sans cesse de petits billets ; Raynal n’en publie qu’un, écrit avant un départ pour Dieppe :
« Mon cher ami, je voulais aller vous embrasser. Je pars cette nuit pour Dieppe; j’ai grand besoin de respirer un peu l’air de ma nourrice, la mer. La Chatte va se trouver bien seule, puisque vous partez aussi. »
Chateaubriand à Joubert, billet sans date, cité par Paul de Raynal, Les Correspondants de J. Joubert, 1884. · Lire le passage
Raynal ne date pas le billet ; Gabriel Pailhès le place au « commencement de septembre 1812 », quand Chateaubriand est éloigné de Paris. Ce séjour à Dieppe, que les Mémoires datent de septembre et d’octobre 1812, n’apparaît pas dans le calendrier de Mayer (1946), établi d’après les lettres.
De l’Empire à l’ambassade de Londres
Joubert est de toutes les soirées. Rentré à Paris par la route de Bourgogne (les Mémoires sont alors dans les années 1805 et 1806 ; à l’automne de 1805, il revenait de Villeneuve selon Mayer) :
« […] bien que M. de Fontanes, M. Joubert, M. de Clausel, M. Molé vinssent passer les soirées chez moi, j’étais travaillé de tant de souvenirs et de pensées, que je n’en pouvais plus. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XVIII, chapitre 1. · Lire le passage
Et en 1814, quand il fait imprimer De Buonaparte et des Bourbons :
« MM. de Fontanes, de Clausel, Joubert, accouraient avec la foule de ces amis de passage que donnent les événements et que les événements retirent. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XXII, chapitre 10. · Lire le passage
En septembre 1819, Joubert, qui n’écrit plus guère, recommande à Chateaubriand le professeur Maillet-Lacoste, qui sollicite une mention dans le Conservateur. C’est la seule lettre de Joubert à Chateaubriand qu’on ait retrouvée, d’après la copie gardée par Maillet-Lacoste (Raynal) :
« J’y vole autant que je le puis, c’est-à-dire que je lui réponds, moi qui ne réponds jamais, et que je vous écris, moi qui n’écris à personne, pas même à vous ni à madame la duchesse de Lévis. »
Joubert à Chateaubriand, Paris, septembre 1819, Joseph Joubert, Correspondance, éd. 1914. · Lire le passage
La dernière lettre connue de Chateaubriand à Joubert est écrite de Londres, où il vient d’arriver comme ambassadeur, un an après la mort de Fontanes :
« Vous savez, mon cher ami, que je n’aime point les adieux, et c’est pour cela que je ne vous ai pas embrassé en partant. […] c’est en revenant de Londres que je vous ai vu pour la première fois. »
Chateaubriand à Joubert, Londres, 9 mars 1822, cité par Paul de Raynal, Les Correspondants de J. Joubert, 1884. · Lire le passage
La mort de Joubert (4 mai 1824)
Au début de 1824, la santé de Joubert cède. Raynal rapporte la dernière ligne de son journal :
« 22 mars 1824. Le vrai, le beau, le juste, le saint! »
Paul de Raynal, notice de la Correspondance de Joubert. · Lire le passage
Il meurt à Paris le 4 mai 1824. Chateaubriand, alors ministre des Affaires étrangères, accompagne le corps ; il le rappellera en 1838. Le 8 mai, il publie dans le Journal des Débats quelques lignes, qu’il reproduira dans l’avertissement des Pensées :
« Personne ne s’est plus oublié et ne s’est plus occupé des autres. »
Chateaubriand, Journal des Débats, 8 mai 1824, cité dans l’avertissement des Pensées (1838). · Lire le passage dans Paul de Raynal, Les correspondants de J. Joubert 1785-1822
« On ne vit dans la mémoire du monde que par des travaux pour le monde; mais il y a d’autres souvenirs que l’amitié conserve […] »
Chateaubriand, Journal des Débats, 8 mai 1824. · Lire le passage dans Joseph Joubert, Correspondance de J. Joubert
Raynal note que Joubert meurt un mois avant la disgrâce de son ami, renvoyé du ministère par Villèle le 6 juin 1824.
Après 1824 : Villeneuve, les Pensées
En 1828, sur la route de l’ambassade de Rome, Chateaubriand repasse par Villeneuve :
« J’ai quitté Paris le 16 de ce mois ; j’ai passé le 17 à Villeneuve-sur-Yonne : que de souvenirs ! Joubert a disparu ; le château abandonné de Passy a changé de maître […] »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XXIX, chapitre 2. · Lire le passage
« En passant dans Villeneuve, je jetais un regard sur la rue déserte et sur la maison fermée de mon ami. La dernière fois que cela m’arriva, j’allais en ambassade à Rome : ah ! s’il eût été à ses foyers, je l’aurais emmené à la tombe de madame de Beaumont ! »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XIII, chapitre 7. · Lire le passage
Dans l’Essai sur la littérature anglaise (1836), il cite un article non signé de Joubert sur Charles II à Boscobel, et il reprend ce passage dans une lettre à Christine de Fontanes, en 1838 :
« Un homme fut mon ami et l’ami de M. de Fontanes. Je ne sais si au fond de sa tombe il me saura gré de révéler la noble et pure existence qu’il a cachée. »
Chateaubriand à Christine de Fontanes, 1838, cité par Paul de Raynal. · Lire le passage dans Essai sur la littérature anglaise
En 1838, la veuve de Joubert, qui a perdu son fils, lui demande de réunir les pensées de son mari. Il en tire un volume, distribué aux amis :
« Je rencontre à chaque instant dans les ébauches de M. Joubert des choses adressées à M. de Fontanes, et que celui-ci n’a pas connues. »
Chateaubriand à Christine de Fontanes, 1838, cité par Paul de Raynal. · Lire le passage dans Joseph Joubert, Correspondance de J. Joubert
« Si; je les ai dévidées : j’ai séparé les sujets confondus sur des chiffons de papier. »
Chateaubriand, avertissement du Recueil des pensées de M. Joubert, Paris, 8 septembre 1838. · Lire le passage
« Il y a déjà quatorze ans que j’ai accompagné le corps de cet ami au dernier asile : les pensées de M. Joubert vont reposer dans la vie comme ses cendres reposent dans la mort. »
Chateaubriand, avertissement du Recueil des pensées de M. Joubert, 8 septembre 1838. · Lire le passage
Le chapitre des Mémoires sur la société de la rue Neuve-du-Luxembourg, daté de 1837, se ferme sur lui :
« Il a plu à Dieu d’ouvrir à M. Joubert une Rome céleste, mieux appropriée encore à son âme platonique, devenue chrétienne. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XIII, chapitre 7. · Lire le passage
Sources et documents
Joseph Joubert, Recueil des pensées, publié par Chateaubriand, 1838.
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livres XI, XIII, XV, XVIII, XXII et XXIX
Joseph Joubert, Correspondance, précédée de la notice de Paul de Raynal, Paris, Perrin, 1914 (lettres à Pauline de Beaumont, Molé, Chênedollé, Chateaubriand ; avertissement des Pensées de 1838) (lire sur le site · Internet Archive)
Paul de Raynal, Les Correspondants de J. Joubert, Paris, Calmann Lévy, 1884 (lettres de Chateaubriand à Joubert) (lire sur le site · Internet Archive)
Gabriel Pailhès, Chateaubriand, sa femme et ses amis, 1896 (lire sur le site · Internet Archive)
Edmond Biré, note aux Mémoires d’outre-tombe, t. II, 1898
Gilbert Mayer, Calendrier des déplacements de Chateaubriand à partir de son retour d’exil, 1946



