Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Trois idées politiques Chateaubriand ou l'anarchie (suite)

Chateaubriand ou l'anarchie (suite)

Trois idées politiques · 4 min de lecture · p. 12 · chapitre 3 sur 17

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Champion, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

giques » ce manque de sérieux dans l'apologétique, qui faisaient rire les maîtres d'Ernest Renan. Examinée de près, elle diffère seulement par le lustre du pittoresque et les appels aux sens du déisme sentimental1 propagé par les Allemands et les Suisses du salon Necker. On a nommé Chateaubriand « un épicurien catholique », mais il n'est point cela du tout. Je le dirais plus volontiers un protestant honteux vêtu de la pourpre de Rome. Il a contribué presque autant qué Lamennais, son compatriote, à notre anarchie religieuse.

1. Voir la note III. ↩

Si enfin le Génie du Christianisme lui donne l'attitude d'un farouche adversaire de la Révolution, de fait, il en a été le grand obligé.

Lorsque, ayant pris congé des sauvages de l'Amérique, François-René de Chateaubriand retrouva sa patrie, elle était couverte de ruines qui l'émurent profondément. Ses premières ébullitions furent, il est vrai, pour maudire dans un Essai fameux ce qui venait d'ainsi périr. Peu à peu toutefois, l'imagination historique reprenant le dessus, il aima, mortes et gisantes, des institutions qu'il avait fuies jusqu'au désert, quand elles florissaient. Il leur donna, rion point des pleurs, mais des pages si grandement et si pathétiquement éplorées que leur son éveilla, par la suite. ses propres larmes.

Il les versait de bonne foi. Cette sincérité allait même jusqu'à l'atroce. Cet artiste mit aux concerts de ses flûtes funèbres une condition secrète, mais invariable : il exigeait que sa plainte fût soutenue, sa tristesse nourrie de solides calamités, de malheurs consommés et définitifs, et de chutes sans espoir de relèvement. Sa sympathie, son éloquence se détournaient des infortunes incomplètes. Il fallait que son sujet fût frappé au cœur. Mais qu'une des victimes, roulées, cousues, chantées par lui dans le « linceul de pourpre » fît quelque mouvement, ce n'était plus de jeu; ressuscitant, elles le désobligeaient pour toujours.

Quand donc la monarchie française eut le mauvais goût de renaître, elle fut bien reçue ! Après les premiers compliments, faits en haine de Bonaparte et qu'un bon gentilhomme ne refusait pas à son prince, Chateaubriand punit, du mieux qu'il le put faire, ce démenti impertinent que la Restauration infligeait à ses Requiem. Louis XVIII n'eut pas de plus incommode sujet, ni ses meilleurs ministres de collègue plus dangereux1.

1. Voir la note IV. ↩

Enfin 1830 éclate, le délivre. Voilà notre homme sur une ruine nouvelle. Tous les devoirs de loyalisme

deviennent aussitôt faciles et même agréables1. Il intrigue, voyage, publie des déclarations. « Madame, votre fils est mon roi! » La mort de Napoléon II lui donne un grand coup d'espérance : si le duc de Bordeaux, lui aussi...? Mais le duc de Bordeaux grandit. Cette douceur est refusée à M. de Chateaubriand de chanter le grand air au service du dernier roi : il se console en regardant le dernier trône mis en morceaux.

1. Voir la note V. ↩

La monarchie légitime a cessé de vivre, tel est le sujet ordinaire de ses méditations; l'évidence de cette vérité provisoire lui rend la sécurité; mais toutefois, de temps à autre, il se transporte à la sépulture royale, lève le drap et palpe les beaux membres inanimés; pour les mieux préserver de réviviscences possibles, cet ancien soldat de Condé les accable de bénédictions acérées et d'éloges perfides, pareils à des coups de stylet.

Ceci est littéral. A ses façons de craindre la démagogie, le socialisme, la République européenne, on se rend compte qu'il les appelle de tous ses vœux. Prévoir certains fléaux, les prévoir en public, de ce ton sarcastique, amer et dégagé, équivaut à les préparer.

Assurément, ce noble esprit, si supérieur à l'intelligence des Hugo, des Michelet et des autres romantiques, ne se figurait pas le nouveau régime sans quelque horreur. Mais il aimait l'horreur : je voudrais oser dire qu'il y goûtait, à la manière de Néron et de Sade, la joie de se faire un peu mal, associée à des plaisirs plus pénétrants.

Son goût des malheurs historiques fut bien servi jusqu'à la fin. Il mourut dans les délices du désespoir; le canon des journées de Juin s'éteignait à peine. Il avait entendu la fusillade de Février. Le nécrologue des théocraties et des monarchies, qui tenait un registre des empereurs, des papes, des rois et des grands personnages saisis devant lui par la disgrâce ou la mort, n'entonna point le cantique de Siméon sans avoir mis sur ses tablettes l'exil des Orléans et la chute de Lamartine.

Race de naufrageurs et de faiseurs d'épaves, oiseau rapace et solitaire, amateur de charniers, Chateaubriand n'a jamais cherché, dans la mort et dans le passé, le transmissible, le fécond, le traditionnel, l'éternel : mais le passé, comme passé, et la mort, comme mort, furent ses uniques plaisirs. Loin de rien conserver, il fit au besoin des dégâts, afin de se donner de plus sûrs motifs de regrets. En toutes choses, il ne vit que leur force de l'émouvoir, c'est-à-dire lui-même. A la cour, dans les camps, dans les charges publiques comme dans ses

livres, il est lui, et il n'est que lui, ermite de Combourg, solitaire de la Floride. Il se soumettait l'univers. Cette idole des modernes conservateurs nous incarne surtout le génie des Révolutions. Il l'incarne bien plus que Michelet peut-être. On le fêterait en sabots, affublé de la carmagnole et cocarde rouge au bonnet.

II

La démocratie. En dépit de la voix haute

et salutaire des lois de grada-

tion qui pénètrent si vivement

dant de et des la tre et

efforts in-

sensés furent faits pour éta-

blir une démocratie univer-

selle.

Edgar poe. (Colloque entre Monos

et Una.)

II