Chateaubriand ou l'anarchie
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J'admire surtout l'égarement de la vieille France. Ce Régime ancien dont elle garde la religion, l'Etat français d'avant dix-sept cent quatre-vingt-neuf, était monarchique, hiérarchique, syndicaliste et communautaire; tout individu y vivait soutenu et discipliné : Chateaubriand fut des premiers après Jean-Jacques qui firent admettre et aimer un personnage isolé et comme perclus dans l'orgueil et l'ennui de sa liberté.
La vieille France avait ses constitutions propres, nées des races et des sols qui la composaient : les voyages de Chateaubriand aux pays anglais marquent, avec ceux de Voltaire et de Montesquieu, les dates mémorables de l'anglomanie constitutionnelle; il ne guérit jamais de son premier goût pour les plagiats du système britannique, libéralisme, gouvernement parlementaire et régime de cabinet.
La vieille France avait l'esprit classique¹, juridique, philosophique, plus sensible aux rapports des choses qu'aux choses mêmes, et, jusque dans les récits les plus libertins, ses écrivains se rangeaient à la présidence de la raison; comme les Athéniens du v° siècle, cette race arrivée à la perfection du génie humain avait, selon une élégante expression de M. Boutmy, réussi à substituer « le procédé logique » au « procédé intuitif », qu'elle laissait aux animaux et aux barbares : Chateaubriand désorganisa ce génie abstrait en y faisant prévaloir l'imagination, en communiquant au langage, aux mots, une couleur de sensualité, un goût de chair2, une complaisance dans le physique, où personne ne s'était risqué avant lui. En même temps, il révélait l'art romantique des peuples du nord de l'Europe. Quoiqu'il ait plus tard déploré l'influence contre nature que ces peuples sans maturité acquirent chez nous, il en est le premier auteur.
2. Voir la note II. ↩
La vieille France professait ce catholicisme traditionnel qui, soumettant les visions juives et le sentiment chrétien à la discipline reçue du monde hellénique et romain, porte avec soi l'ordre naturel de l'humanité : Chateaubriand a négligé cette forte substance de la doctrine. De la prétendue Renaissance qu'on le loue d'avoir provoquée datent ces « pantalonnades théolo-I. Voir la note I.