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L'Enchanteur 1768—1848
Trois idées politiques Note II le gout de chair. « Chateaubriand désor-

Note II le gout de chair. « Chateaubriand désor-

Trois idées politiques · 2 min de lecture · p. 56–57 · chapitre 8 sur 17

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Champion, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

ganisa ce génie abstrait en

y faisant prévaloir l'ima-

gination, en communiquant

au langage, aux mots, une

couleur de sensualité, un

goût de chair... »(Page 10).

M'abstenant ici de critique littéraire, je ne saurais développer le sujet de cette remarque. Elle est, du reste, confirmée par la lecture attentive de toute belle page de Chateaubriand. Les phrases en paraissent évidemment formées pour mettre en valeur certaines expressions, certains vocables ou même certaines syllabes d'une éclatante volupté. Volupté faite mot, volupté faite succession et agencement de sonorités. Je ne saurais qualifier autrement son « grand secret de mélancolie » ou sa « molle intumescence des vagues ». Impossible de rien voir de plus sensuel : c'est une caresse physique sur les papilles labiales et linguales, sur les petites fibres de notre appareil auditif. On goûterait à ces discours comme on en baiserait dans l'air les espèces matérielles.

« Avant Chateaubriand, le mot était un signe, un signe abstrait et qui ne cessait d'être tel que par un vrai coup de fortune; ce hasard lui-même valait ce qu'il valait, on ne s'appliquait point à le rendre régulier ni même fréquent ; c'était à la lettre un bonheur d'expression, un accident heureux auquel on s'égayait sans trop y peser ; car s'il venait à perdre cette qualité d'accident, on sentait qu'il perdait son prix. Enfin, le mot-réalité, le mot-couleur, le mot-parfum, le mot-sensation, le mot-objet pouvait bien venir sous la plume par jeu ou par humeur, il n'était en aucune sorte la fin du style. C'est Chateaubriand qui l'a élevé à cette dignité nouvelle. Chateaubriand tient moins à ce qn'il dit qu'à l'enveloppe émouvante, sonore et pittoresque de ce qu'il dit et, comme ce qu'il dit n'est rien qu'une suite d'images, ce n'est pas au système d'images qu'il nous veut attentifs, mais bien à l'imagé même de son discours, aux images diverses dont il est tout constitué ; en d'autres termes, à la nature propre des mots qui le composent, puisque souvent ces images et ces mots ne font qu'un.

« Source de peine et de plaisir, vivant principe de toute la poésie, ayant des vertus personnelles et des aspects originaux que tout écrivain s'est appliqué depuis à dégager et à souligner : tel est le grade auquel Chateaubriand a promu le mot. Avant lui, la syntaxe et le style, c'est-à-dire le génie de la langue et la pensée de l'auteur, étaient au premier rang; ils sont, grâce à lui, descendus jusqn'au second, ayant cédé la place au vocabulaire. Les conséquences de cette révolution se sont continuées non seulement dans Hugo et ses contemporains mais jusque dans l'œuvre de ce romantique attardé que nous venons de perdre. » M. Stéphane Mallarmé. (Revue Encyclopédique du 15 octobre 1898).