La bataille (f. 256 à 275)

monceaux entre son camp et celui des français et l'on y mit le feu, ce sacrifice ne laissa plus rien à regretter aux troupes anglaises tandis que les tourbillons de flammes et de fumée qui s'élevoient la veille d'une bataille dans l'horreur des ténèbres, servoient à masquer les travaux de l'ennemi et à étonner nos soldats
Le soleil qui devoit éclairer un jour si funeste à notre patrie se leva et trouva tous les cœurs bercés de fausses espérances, les français se rangèrent en bataille dans le même ordre que le jour précédent, et tout le plan arrêté la veille, fut exactement suivi. les anglais changèrent quelques choses à leurs dispositions. instruits, on ne sait comment

de la manière dont il seroit attaqué, ils rangèrent au front de leur ligne un certain nombre de cavaliers, pour soutenir le choc des maréchaux. ils placèrent de plus 300 hommes d'armes et 300 archers à cheval au revers d'une petite colline au pied de laquelle s'étendoit le corps commandé par le dauphin et ses deux frères, ces six cents hommes avoient ordre, aussitot qu'ils verroient l'action de tourner la colline, et de prendre en flanc les troupes du dauphin, le cardinal de Talleyrand reparut encore, mais on lui fit dire de la part des français de se retirer, il passa alors chez le prince de galles dont il étoit

sujet comme originaire de guyenne, beau fils lui dit il, faites ce que vous pourrez, il vous faut combattre ! le Prince répondit „ j'y compte ainsi que mes chevaliers Dieu veuille aider au droit „ alors le cardinal alla rejoindre l'autre légat au haut d'une colline, d'où ils élevèrent leurs mains vers le Dieu de paix tandis que dans la plaine on invoquoit le Dieu des armées.
Le Prince noir au milieu de leurs compagnons d'armes, leur tient ce discours
„ seigneurs si nous ne sommes qu'un petit nombre contre l'armée puissante de nos ennemis, il ne faut pas laisser s'affoiblir notre courage ! ce n'est pas le soldat c'est Dieu

qui donne la victoire, si nous sommes vainqueurs notre triomphe en sera plus éclatant, si nous devons mourir j'ai un père et deux frères, vous, vous avez des amis qui nous vengeront, ainsi ne songez qu'à bien combattre, s'il plait à dieu, vous me verrez aujourd'hui bon chevalier.
Le Prince de galles garda auprès de lui Chandos qui se trouva cependant à l'attaque des maréchaux de France, ils désiroit aussi retenir d'Audeley mais celui ci avoit vœu de combattre au premier rang dans toute affaire où le Roi d'angleterre ou l'un de ses fils se trouveroient engagés. le prince de galles lui permit donc d'accomplir son vœu et le laissa se placer au front de la ligne parmi

les gendarmes qui soutenoient les archers
Les français élèvent le cri d'armes ! à ce signal les deux maréchaux de france, les comtes d'Audeghen et de Clermont, se précipitent dans le défilé à la tête des trois cents chevaliers commandés pour rompre les archers, et frayer le chemin au reste de l'armée, à peine sont ils engagés entre les deux haies qui bordent le chemin, que les archers retranchés derrière les deux haies font tomber sur eux une grêle de flèches, ces flèches longues barbues dentelées lancées à bout portant par un ennemi invisible frappent à coup sûr dans l'épais bataillon, les chevaux percés d'outre en outre, effrayés et rendus furieux par la douleur hennissent

se cabrent refusent d'avancer [blanc] trébuchent et tombent sous leurs maitres, les derniers rangs essayent de passer sur les premiers rangs abattus se renversent eux mêmes et augmentent le péril et la confusion, cependant les deux maréchaux de france avec quelques chevaliers surmontent tous les obstacles et parviennent jusqu'au front de l'armée anglaise, là ils trouvent un nouveau rang d'archers et Sire James d'Audeley à la tête de ses gens d'armes. Les braves seigneurs, sortis presque seuls du défilé et n'étant point suivis de l'armée ne peuvent soutenir un combat trop inégal Clermont meurt de la main de Chandos et d'Audeghen porté à terre par d'Audeley

est forcé de se rendre
Bientôt le bruit de la défaite des maréchaux se répand. les cavaliers arrêtés dans le milieu du défilé entre leur premier rang tombés et les gendarmes à pieds qui les suivoient ne pouvant ni avancer ni reculer, ils restent immobiles exposés aux flèches qui les transpercent et les clouent à leurs chevaux, des cris, des rugissements sortent de cette terrible mêlée, les gens d'armes à pieds qui déja entroient dans le fatal chemin reculent saisis d'épouvante et se rabattent sur le corps commandé par le Dauphin, au même moment les 600 cents cavaliers anglois cachés par la colline sortent de leur embuscade et viennent attaquer le même corps par derrière, la terreur s'empare du soldat. les gens d'armes demontés courent

à leurs chevaux, et se dispersent. les seigneurs de Landas, de Bodenay, de St venant qui avoient la garde des trois fils du Roi, jugeant trop légèrement la bataille perdue les forcent de s'éloigner, Landas et Bodenay après avoir laissés les jeunes Princes sous la conduite de St venant, revinrent avec de l'Angle, Saintré et Cervolle se ranger auprès du Roi
Les troupes du Dauphin s'étant débandées, celles du duc d'orléans prirent lâchement la fuite avec leur chef, il ne resta sur le champ de bataille que l'escadron de cavalerie allemande et la division conduite par le Roi, à laquelle vint se joindre plusieurs chevaliers qui n'avoient pu se résoudre à la fuite.
Le Prince de galles instruit de la déroute

déroute des deux premiers corps de l'armée française, ordonna à ses gendarmes de remonter à cheval, Chandos dit au Prince, Sire chevauchons „ en avant, la journée est vôtre : Dieu sera „ aujourd'hui dans votre main : marchons „ au Roi de france : je sais bien que par „ vaillance il ne fuira point, ainsi il nous „ demeurera ! le Prince répondit „ allons, „ vous ne me verrez d'aujourd'hui retourner „ arrière. il crie aussitot à sa bannière ; „ bannière en avant ! au nom de Dieu „ et de St george ! „ et il descend de la colline avec toute son armée
Le Roi faisant serrer les rangs marcha fièrement aux anglois qui sortoient du défilé pour l'attaquer, il se faisoit remarquer au milieu des siens par sa haute

taille son air martial et par les fleurs de Lys d'or semées sur sa cotte d'armes, il étoit à pied comme le reste de ses chevaliers, il tenoit à la main une hache à deux tranchants, armes des anciens français à ses cotés on voyoit son fils, le jeune Philippe à peine agé de 14 ans comme le lionceau au pied du Lion. tous les historiens conviennent que si la quatrième partie de notre armée avoit combattu comme son Roi elle auroit remporté la victoire le choc fut épouvantable, d'un coté c'étoit le Prince noir environné de Chandos, du Captal de Buch fameux rival de Duguesclin, d'Audeley d'Aubrecicourt, des comtes de Warwick et de Suffolk maréchaux d'angleterre. de l'autre le Roi Jean accompagné de Jacques de Bourbon et de Pierre de Bourbon père de

Louis II de Bourbon dont les vertus annoncèrent celles d'Henri IV. des deux princes d'artois fils d'un traitre et tous deux fidelles des comtes de Saltzbourg, de Nydo et de Nosto tous trois allemands et dignes d'être français, de Guichard de Beaujeu, de Guillaume de Nesle de Guillaume de Montagu de Richard d'Angle du sire de Chambli de la Heuze de Pons de Tancarville de Laval de Dammartin de la Tour, d'Humières d'Urfé [?] et de Duras, de Gautier de Brienne connétable et d'athènes double titre qui lui imposoit l'obligation de mourir avec gloire, de l'évêque de Chalons qui mouroit le casque en tête comme Adhémar sur les murs de Jérusalem de Geoffroi de Charny le vaillant porte oriflamme d'Eustache

de Ribaumont, si fameux par son courage et par la couronne de perles qu'Edouard lui donna devant Calais, de la Fayette de la Rochefoucauld noms que les armes ont cédés aux lettres enfin de Jean de Saintré réputé le plus brave chevalier de son tems et dont les Romans gaulois ont rendu le nom célèbre. la cavalerie allemande soutint vaillamment la première charge mais elle prit la fuite, mais elle prit la fuite après avoir perdu les comtes de Saltzbourg de Nydo et de Nosto qui la commandoit les chevaliers français de diverses provinces se formant avec leurs écuyers autour des bannières de leurs principaux seigneurs combattoient tantot pelottons séparés

tantot mêlés et confondus, le prince de galles avec Chandos attaqua une troupe commandée par le connétable et le Captal de Buch avec les maréchaux d'angleterre se trouva en face du Roi.
Jean se vit aprocher avec une joie intrépide, abandonné des deux tiers de ses soldats, il ne lui vint pas même un moment la pensée de reculer résolut qu'il étoit de sauver au moins l'honneur français s'il ne pouvoit sauver la france le corps qui lui restoit étoit encore aussi nombreux que l'armée ennemie mais toutes les troupes étoient à pied d'après les premier ordre de bataille excepté l'escadron allemand qui

venoit de se disperser, nos hommes d'armes ayant racourci leurs piques, on ne concoit pas ce qui put empêcher de les faire remonter à cheval comme le prince de galles avoit fait remonter les siens, les anglois étoient en outre accompagnés d'archers qui décidèrent de la victoire en perçant de loin des hommes pesamment armés qui ne pouvoient joindre leurs légers ennemis.
l'armée ennemie toute à cheval tomboit avec de grands cris sur l'armée française toute à pied, les flots des combattants étoient poussés vers Poitiers et ce fut auprès de cette ville que se fit le plus grand carnage, les habitans craignant que les vainqueurs n'entrassent

pêle mêle avec les vaincus refusèrent d'ouvrir leurs portes, animés par l'exemple du Roi, nos soldats faisoient des prodiges et vendoient chèrement leur vie, ce n'étoit plus qu'une horrible mêlée où chaque chevalier français se défendoit seul contre quatre ou cinq ennemis.
Déjà nos plus braves guerriers avoient été tués, les bruits diminuent sur le champ de bataille, les rangs s'éclaircissent à vue d'œil autour du Roi, les chevaliers tomboient tour à tour comme une forêt dont on abat les arbres Charny chargé de l'oriflamme se défendoit encore contre une foule

d'ennemis qui vouloient la lui arracher Jean dans ce pressant danger. ne cédoit point à la fortune, la tête nue (car son casque étoit tombé dans la chaleur du combat „) blessé deux fois au visage il présentoit son front sanglant à l'ennemi et l'épouvantoit de ses regards, incapable de crainte pour lui même, il s'attendrit sur son jeune fils déja blessé en parant les coups qu'on portoit à son père il voulut éloigner l'enfant Royal et le confia à quelques seigneurs mais Philippe échappa aux mains de ses guides et revint auprès du Roi malgré ses ordres n'ayant pas assez de force pour frapper il veilloit aux jours du monarque en lui

criant „ mon père ! prenez garde, à droite à gauche derrière vous „ à mesure qu'il voyoit s'aprocher un ennemi.
Les cris avoient cessé, on n'entendoit plus retentir les coups de haches et d'épées. Charny étoit étendu au pied du Roi, serrant encore dans ses bras roidis par la mort l'oriflamme qu'il n'avoit point abandonné il n'y avoit plus que les fleurs de Lys debout sur le champ de bataille, la france toute entière n'étoit plus que dans son Roi. Jean tenant sa hache des deux mains, défendant son fils sa couronne et l'oriflamme immoloit quiconque osoit l'aprocher. il n'avoit autour de lui que quelques chevaliers mortellement blessés qui se ranimoient dans la poussière

à la voix de leur souverain. faisoient un dernier effort et retomboient pour ne plus se relever, mille ennemis voulaient saisir le Roi vivant lui crioient de toutes parts, Sire rendez vous ! Jean épuisé de fatigue et perdant son sang n'écoutoit rien et vouloit mourir les armes à la main, un chevalier perce la foule, écarte les soldats, s'aproche respectueusement du Roi et lui dit en français, Sire au nom de Dieu, rendez vous ! le Roi frappé du son de cette voix françoise baisse sa hache et dit au chevalier „ à qui me rendrai-je ? à qui ? où est mon cousin le prince de galles si je le voyois je parlerois. il n'est pas

ici, répondit le chevalier mais rendez vous à moi et je vous menerai vers lui - qui êtes vous dit le Roi, Sire je suis denis de Morbec, chevalier d'artois, je sers le Roi d'angleterre parceque j'ai été obligé de quitter la france pour avoir tué un homme dans une querelle particulière, le Roi ota son gant de la main droite en lui disant „ je me rends à vous „ ce fut le sort et la consolation de deux Rois de france d'être faits prisonniers sur le champ de bataille et de ne rendre leur épée qu'à deux français.
On ne voyoit plus ni bannières ni pennons français dans le champ de Poitiers, le prince de galles revenoit de la poursuite des ennemis, il ignoroit

encore toute sa gloire et le sort du Roi de france. Chandos lui conseilla de planter sa bannière sur un buisson pour rallier ses troupes et pour se reposer, on dressa donc une petite tente rouge. le prince y entra. les officiers de sa chambre lui détachèrent son casque et lui présentèrent à boire, les trompettes sonnèrent le rappel les chevaliers gascons et anglois revinrent de toutes parts, amenant avec eux un nombre prodigieux de prisonniers, il y avoit tel soldat qui à lui seul en avoit jusqu'à dix, ils furent tous traités avec une générosité extraordinaire, la plupart furent renvoyé sur parole et sous la promesse d'une rançon qu'on