Le soir de la bataille, Maupertuis (f. 276 à 286)

eut soin de ne pas rendre assez forte pour ruiner le prisonnier. les deux maréchaux d'angleterre arrivèrent. le prince leur demanda des nouvelles du Roi de france, Sire répondirent-ils, nous ne savons ce qu'il est devenu, mais il faut qu'il soit mort ou pris car il n'a pas quitté le champ de bataille, Chandos avoit déja jugé que Jean par vaillance ne fuiroit point. Warwick déclare qu'il est mort ou pris ! car il n'a pas cessé de combattre, nous allons voir le prince de galles proclamer Jean le plus brave gentilhomme de son armée. un monarque français dont la valeur est si hautement reconnue

même de ses ennemis peut être vaincu sans cesser de régner ! les Rois chevelus ne perdoient que sur la pourpre la couronne qu'ils avoient reçue sur un bouclier.
Le prince noir dit à Warwick et à Renaud de Gobengham „ allez, je vous prie, et chevauchez si loin que vous me puissiez apprendre nouvelle du Roi de france „ les deux barons se firent amener leurs destriers, partirent, et tout en chevauchant montèrent sur un tertre pour regarder de loin autour d'eux. ils découvrirent une troupe d'hommes d'armes à pied qui marchoient lentement et s'arrêtoient à chaque pas. les barons descendirent aussitot de la colline et piquèrent de

ce coté, ils s'écrièrent en s'aprochant de la troupe „ qu'est-ce cy ? on leur répondit c'est le Roi de france qui est pris et il y a plus de dix chevaliers et écuyers qui se le disputent. Jean au milieu de ces soldats tenant son fils par la main, étoit exposé au plus grand péril. les anglois et les gascons vouloient s'arracher mutuellement la victime Royale, ils l'avoient enlevée à Denis de Morbec, chacun crioit en parlant du Roi : je l'ai pris, je l'ai pris, Jean disoit : Seigneurs, seigneurs menez moi courtoisement et mon fils aussi devant le prince de galles mon cousin, ne vous querellez plus pour ma prise, car je suis assez grand

seigneur pour vous faire tous riches. ces paroles apaisèrent un moment les hommes les hommes d'armes mais ils n'avoient pas fait un pas qu'ils recommencèrent leur contention, Warwick et Gobengham se jettent dans la foule écartent les soldats, leur défendent sous peine de vie d'aprocher du Roi, descendent de cheval et saluent profondément le monarque et son fils les mènent avec respect à la tente du prince de galles
Aussitot que le jeune Edouard fut averti de l'aproche du Roi, il sortit pour recevoir le grand prisonnier, s'inclina devant lui jusqu'à terre, le salua de paroles courtoises le pria d'entrer dans sa tente, fit aporter le vin et

les épices, et les présenta lui même à Jean et à son fils, disent les chroniques en signe „ de fort grand amour „ ainsi sont écrits au ciel les défaites et les victoires, ainsi s'élèvent et tombent les empires ! neuf siècles auparavant le premier Roi de france triompha des goths presqu'au même lieu où Jean étoit prisonnier des anglois, et Charny succomba en défendant l'oriflamme dans les champs où six cents ans après lui la Roche Jacquelin devoit mourir pour le drapeau blanc.
La nuit étant venue le prince noir fit dresser dans sa tente une table abondamment servie, où s'assirent avec le Roi et son fils les plus illustres prisonniers Jacques de Bourbon, Jean d'Artois les

les comtes de Tancarville, d'Estampes, de Dampmartin, de Gravelle et le seigneur de Parthenay. les autres barons et chevaliers français compagnons de gloire et de malheur de leur maitre, étoient placés à d'autres tables, le prince de galles servit lui même ses hôtes il refusa constamment de partager le repas du Roi, disant qu'il n'étoit pas assez présomptueux pour s'asseoir à la table d'un si grand prince et d'un si vaillant homme.
„ cher Sire, disoit il à Jean, ne vous laissez pas abatre, si Dieu n'a pas voulu faire aujourd'hui ce que vous désiriez, monseigneur mon père vous traitera avec tous les honneurs que

vous méritez, et traitera avec vous à des conditions si raisonnables, que vous en demeurerez pour toujours amis, vous devez certainement vous réjouir quoique la journée n'ait pas été votre, car vous avez acquis le haut renom de prouesse et vous avez surpassé tous ceux de votre coté je ne dis mie cela cher sire, pour vous consoler, car tous mes chevaliers qui ont vu le combat s'accordent en vous en donnant le prix et la couronne.
Jusque là Jean avoit supporté son malheur avec [mot biffé] magnanimité aucune plainte n'étoit sortie de sa bouche aucune marque de foiblesse n'avoit trahi

l'homme, mais quand il se vit traiter avec une générosité si extraordinaire, quand il vit les mêmes ennemis qui lui refusoient sur le trône jusqu'au titre de Roi de france le reconnoitre pour Roi lorsqu'il étoit dans les fers. alors il se sentit réellement vaincu des larmes s'échappant malgré lui de ses yeux lavèrent les traces de sang qui restoient sur son visage. au banquet de la captivité le Roi très chrétien put dire comme le Saint Roi, mes pleurs se sont mêlés au vin de ma coupe le reste des prisonniers se prit à pleurer en voyant pleurer le Roi, le festin fut un moment suspendu, les chevaliers

français si bons juges en nobles actions regardoient avec un murmure d'admiration leur vainqueur à peine agé de 26 ans. quelle gloire, disoient ils entre eux ! quel monarque il promet à sa patrie s'il peut vivre et persévérer dans sa fortune !
Les paroles des malheureux sont quelque fois prophétiques, si le prince de galles entendit celles des prisonniers français il put avoir à la vue des inconstances de la fortune un secret pressentiment de ses propres destinées. ce prince vécut peu de jours ; son fils qui monta sur le trône d'angleterre trahi par les mêmes nobles qui avoient combattu à Poitiers, obligé de [mot biffé] recourir à la protection

de l'héritier du Roi Jean, déposé par un parlement ingrat, enfermé dans une tour. son fils dis-je, condamné à mourir de faim lutta quinze jours contre la mort désirant en vain à son dernier soupir recueillir les miettes de ce repas que son père victorieux servit à un monarque infortuné ! la gloire même du vainqueur de Poitiers a péri dans les champs où elle jetta une si vive lumière !
Au dessus de l'ancienne abbaye de Nouillé et du village de Beauvoir en Poitou en haut d'une colline inculte et couverte de joncs marins, on trouve les restes d'un vieux camp. vers le

milieu de ce camp on remarque les débris d'un village, et l'ouverture d'un puits à demi comblé, c'est tout ce qui atteste le passage d'un héros, le village de Maupertuis a disparu, personne même ne se souvient qu'il ait existé, par une autre bizarrerie du sort. Ce lieu où [?] l'on voit les traces du camp des anglois s'appelle aujourd'hui Carthage, comme si la fortune pour se jouer des hommes, s'étoit plu à effacer un nom fameux par un nom plus fameux encore, une Ruine par une Ruine, une vanité par une vanité.