Le conseil et l'armée du roi (f. 230 à 245)

les combattrons à notre avantage. en disant cela il prit poste sur un terrain de difficile accès, la nuit vint et couvrit les deux camps.
Le lendemain dimanche 18 7bre. le Roi qui brûloit du désir de combattre fit chanter une messe dans sa tente et communia avec ses quatre fils, charles, Louis, Jean, Philippe et les seigneurs des fleurs de Lys comme on appelloit alors les princes du Sang. le monarque intrépide prêt à livrer la bataille prosterné dans un camp à la tête de ses enfans et de sa famille, au pied de celui qui tient dans sa main le sort et la vie des Rois présente un spectacle touchant et rappelle ces sacrifices que les anciens offroient aux dieux avant de combattre pour la patrie, quand cela fut fait Jean assembla son conseil où

le duc d'orléans frère du Roi, le duc de Bourbon le duc d'at...... Jean de Brienne alors connétable de france, les comtes de Ponthieu, de Tancarville, de Sallebruce, de Dammartin, de Ventadour, Jacques de Bourbon [blanc] maréchaux de france, les sires de St venant de Landas, de Ribaumont, de Fiennes, de Sully, Chatillon, de Nesle, de Duras et de Charny, porte-oriflamme. le Roi proposa de marcher aux ennemis et tout le conseil fut de l'avis du Roi, les historiens ont blamé cette résolution mais ils n'ont considéré ni les circonstances, ni les tems ni les mœurs sans doute il eut été plus sur d'affamer les anglois dans leur camp et de les forcer à se rendre mais il étoit aussi très possible et plus héroïque

de les vaincre, si l'on n'eut pas perdu un jour et laissé aux ennemis le tems de se retrancher, si le duc d'orléans ne se fut pas retiré avec un tiers de l'armée dès le commencement de la bataille, il est probable que le Prince noir eut succombé, et quel juste sujet de ressentiment le Roi n'avoit il pas contre les anglais ! dans ces tems d'ailleurs les batailles n'étoient pas des calculs elles étoient le fruit d'une impulsion guerrière elles n'avoient presque jamais de grands Résultats elles ne changeoient pas la face des empires c'étoit des actions où l'on décidoit non de l'existence mais de l'honneur des nations aussi les princes s'envoyoient-ils des cartels pour se livrer bataille en tel lieu convenu comme deux simples chevaliers s'appellent en champ clos. des hérauts d'armes portoient les défis. vous irez à Troyes dit

„ le Comte de Buckingham aux deux hérauts d'armes „ qu'il envoya au duc de Bourgogne. vous parlerez „ aux seigneurs et leur direz que nous sommes sortis „ d'angleterre pour faire faits d'armes, et là où nous „ les croyons trouver, nous les demandons, et pour „ ce que nous savons qu'une partie de la fleur „ de lys et de la chevalerie de France, repose là „ dedans nous sommes venus à ce chemin et „ s'ils veulent rien dire ils nous trouveront „ sur les champs. „ on poussoit quelque fois si loin cette délicatesse du point d'honneur entre deux armées qu'on se refusoit à prendre l'avantage du terrein et des armes, souvent les généraux les Rois faisoient serment de combattre leur ennemi partout où ils le trouveroient comme les dieux d'Homère

juroient par eux mêmes d'accomplir des actions qui n'étoient pas toujours prudentes, ou plutôt comme les vieux germains juroient de porter une longue barbe et une armure de fer jusqu'à ce qu'ils eussent abattu un Romain. deux nations ainsi descendues sur le champ de bataille ne pouvoient guère plus refuser le combat sans se déshonorer qu'un gentilhomme ne peut se dispenser de tirer l'épée quand il a reçu un affront.
il fut donc résolu dans le conseil du Roi de marcher droit à l'ennemi, aussitôt les ordres sont donnés. les cors de chasse et les trompettes sonnent haut et les ménestriers jouent de leurs instrumens, les soldats prennent les armes, les seigneurs déployent leurs bannières, les chevaliers montent à cheval et viennent se ranger en bataille à l'endroit où l'étendard

des Lys et l'oriflamme flottoient au vent, on voyoit courir de toutes parts les chevaucheurs, les poursuivants les hérauts d'armes avec la casaque le blason et la devise de leurs maitres, partout brilloient belles cuirasses, riches armoiries, lances, écus, plumes, et pennons, là se trouvoit toute la fleur de la france, car aucun chevalier ni écuyer n'avoit osé demeurer dans son chateau. on entendoit au milieu des fanfares, de la voix des chefs du hennissement des chevaux retentir les cris d'armes des différens seigneurs, montmorency au premier chrétien. chatillon au noble duc, mont-joie au blanc épervier, mont-joie Bourgogne. Bourbon notre dame. tous ces cris étoient dominés par le cri de france mont-joie St Denis. par des complaintes en l'honneur de la vierge

et par la chanson de Roland, des vassaux tête nue, rangés sous la bannière de leur paroisse et portant des colobes et des tabards espèce de chemises sans manches et de manteau court, des barons aux chaperons, en Robes longues et fourrées marchant sous les couleurs de leurs dames, une infanterie demi nue, armée d'arcs, d'arbalêtes de batons ferrés, d'épées et de fauchards, une cavalerie couverte de fer et portant le bacinet et la lance, des évêques en cottes de mailles et en mitres des aumoniers, des confesseurs, des croix, des images de Saints, de nouvelles et d'anciennes machines de guerre, tout dans cette armée présentoit un spectacle, aussi extraordinaire que brillant et varié les troupes réunies formoient plus de soixante mille

combattants on y voyoit le frère et les quatre fils du Roi, la plupart des seigneurs des fleurs de Lys d'illustres commandants étrangers, trois mille chevaliers portant bannières entre lesquels les seuls noms de Ribaumont, de Saintré, de Cervolles, de Charny, rappellent les prodiges de la vaillance, et tous ces guerriers avoient à leur tête le Roi, qui n'étant pas le plus grand capitaine de son Royaume, en étoit du moins le plus brave soldat et le premier chevalier.
l'armée fut divisée en trois corps ou trois batailles comme on parloit alors par l'avis du connétable et des deux maréchaux le duc d'orléans, frère du Roi, ayant sous lui trente six bannières et deux cents pennons

commandoit la première bataille, la seconde avoit pour chefs le dauphin charles et ses deux frères Louis et Jean, les trois jeunes princes étoient sous la garde des sires de St venant de Landas de Bodenay et de Cervolles, dit l'archiprêtre, qui devint dans la suite un célèbre aventurier. le Roi étoit à la tête de la troisième bataille, ayant avec lui philippe le plus jeune de ses fils qu'il aimoit tendrement et qui fut le chef de la seconde maison de Bourgogne, les trois corps qui auroient pu envelopper l'ennemi et l'attaquer tout à la fois en tournant la position du prince de galles furent à ce qu'il paroit disposés sur une ligne oblique et en arrière les uns des autres l'aile gauche la plus avancée

vers l'ennemi, étoit composée du corps d'orléans qui n'étoit séparé des anglais que par une monticule dont il négligea de s'emparer le dauphin étoit au centre et le Roi à l'aile droite formant la réserve
on jugera de la science militaire de ces tems quand on saura que toutes les dispositions se faisoient avant d'avoir reconnu le terrain occupé par l'ennemi, tandis que l'armée française se mettoit en bataille le Roi envoya Eustache de Ribaumont, Jean de Landas et Richard de Beaujeu examiner le camp du Prince de galles, cependant le Roi monté sur son cheval blanc parcouroit les lignes des soldats et disoit : quand vous „ êtes dans vos bonnes villes vous menacez

„ les anglois et désirez avoir le casque en tête devant „ eux, or vous y êtes, je vous les montre, si leur „ veuillez remontrer leurs torts et venger les maux „ qu'ils nous ont faits. l'armée répondit d'une commune voix : Sire ! Dieu y ait part „
Les trois chevaliers envoyés à la découverte revinrent peu de tems après et rendirent compte au Roi de ce qu'ils avoient examinés
Le Prince de galles s'étoit retranché au milieu d'une vigne. sur une petite hauteur auprès d'un village appellé Maupertuis pour parvenir à lui du coté des français il n'y avoit qu'un chemin creux bordé de deux haies épaisses et si étroit qu'à peine trois cavaliers y pouvoient passer de front : le prince de galles avoit placé des archers

derrière les deux hayes. parvenu au bout de ce défilé, on trouvoit l'armée anglaise composée en tout d'environ deux mille hommes d'armes quatre mille archers, et quinze cents aventuriers, il n'y avoit guères sur ces huit à neuf mille hommes que trois mille anglois le reste étoit français et gascons. le prince avoit fait mettre pied à terre à sa cavalerie qui ne pouvoit agir dans le lieu où elle se trouvoit, le tout formoit sur la pente de la colline un gros corps d'infanterie pesamment armée, retranchée parmi des buissons des hallier et des vignes, et couvert sur son front par le reste des archers anglais rangés en forme de herse, cette belle disposition des ennemis étoit l'ouvrage du jeune

d'Audeley chevalier d'une grande expérience si le Roi Jean avoit avec lui la fleur de la chevalerie de france, le prince noir avoit pour compagnons les plus vaillants guerriers de l'angleterre et de la guyenne. parmi les premiers on remarquoit le fameux Jean Lord Chandos, les comtes de Warwick et de Suffolck, Richard Stamford James d'Audeley et Pierre son frère, Sire Basset et plusieurs autres ; parmi les seconds, on comptoit le Captal de Buck, Jean de Chaumont les sires de l'Esparre, de Rosen de Montferrand de Landelus de Prunes, de Bourgueneu de Rayonnes, d'Aubrecicourt et de Guistelles : c'est toujours nommer des héros français.

Ribaumont ayant dit au Roi quelle étoit la position des ennemis, Jean lui demanda comment on pouvoit les attaquer „ tous à pied Sire, répondit le chevalier, excepté trois cents armures de fer choisies entre les plus habiles et les plus hardis de votre armée, elles entreront dans le chemin pour rompre les archers, elles seront suivies du reste des gens d'armes à pied pour venir donner sur les gens d'armes ennemis, qui sont en bataille sur la hauteur au bout du défilé et pour les combattre de la main à la main.
Jean suivit cet avis qui lui plaisoit par sa hardiesse, mieux conseillé il auroit fait attaquer les archers à dos de les

auroit chassés des deux hayes avant de s'engager dans le défilé, les maréchaux d'après le plan adopté, choisirent trois cents cavaliers entre les mieux montés et les mieux armés pour ouvrir le chemin. le reste des hommes d'armes fut mis à pied, on leur ordonna d'oter leurs éperons de tailler leurs piques et de les réduire à cinq pieds de long pour s'en servir avec plus de facilité dans la mêlée, un corps d'allemand commandé par les comtes de Nydo de Nosto, et de Saltzbourg, demeura à cheval afin de soutenir, en cas de besoin, les trois cents hommes d'armes à l'attaque du défilé, le Roi, accompagné de 20 chevaliers, se mit au milieu de ces allemands pour

voir de plus près le commencement de l'action tout étant ainsi disposé on donna le signal du combat.
Déja les trois cents hommes d'armes avoient embrassé leurs targes. quand voici venir un cavalier qui pressoit les flancs de son cheval, et demandoit à parler au Roi : on reconnut le cardinal Talleyrand Périgord, la cour de Rome ne cessoit de travailler à la réconciliation de la france et de l'angleterre. les deux cardinaux d'Urgel et de Périgord avoient été envoyés par elle vers les deux Rois ennemis pour les engager à poser les armes, et pour traiter de la liberté du Roi de Navarre, le cardinal de Périgord ne s'étoit point rebuté d'un