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L'Enchanteur 1768—1848
Les amitiés littéraires de Desbordes-Valmore Desbordes-Valmore a Alphonse de Lamartine

Desbordes-Valmore a Alphonse de Lamartine

Les amitiés littéraires de Desbordes-Valmore · 22 min de lecture · p. 24–38 · chapitre 4 sur 8

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris: A. Lemerre,\1922, 1922, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

oui toi Seul ansas Dir: = vitellei

Tant mon Nom est Mort avant Moi: et le ma nke Sin nobel.

¡ Di basmonieng comme tui!

Mais toi? Dorit fu gloire est entrese, Bib: Sous Son égide Degleurs,

Dis vrai! Sa puissante fumiere a-t'elle assěté Bien Des pleus!

maredine vallIvre

Ces deux pièces autographes, extraites de la riche Collection H. de Favreuil, reproduisent les deux strophes finales de chacune des deux lettres poétiques qu'Alphonse de Lamartine et Marceline Desbordes-Valmore s'adressèrent, dans les circonstances mentionnées par notre étude sur A. de L. (Aimé de Loy). Sous les strophes de Lamartine, on lit une note de Mme Desbordes-Valmore à Aimé de Loy pour qui elle avait transcrit ces vers du poète des Méditations. Ses stances en réponse, qu'elle transcrivit aussi de sa main, sont des documents précieux pour les nombreuses variantes qui différencient cette copie, de celle qui figure dans les éditions originales et corrigées par d'autres que par l'auteur si naturellement spontanée et si génialement poète. - B. d'A.

A M. Alphonse de Lamartine.

Poète, j'eus toujours des chants pour les poètes.

(Victor Hugo.)

Des monts de Phanuel l'ombre était descendue Et le calme du soir régnait dans l'étendue, Quand survint dans la plaine un farouche étranger.

Jacob le voit, s'élance et l'entraîne en sa chute ;

Et quand le jour finit la lutte

Israël reconnut le divin étranger.

Tel est l'esprit de feu que combat Lamartine ; Mais, soit qu'il suive Harold aux champs de Salamine, Soit qu'au tombeau d'Elvire il penche un front rêveur, Ou qu'il montre Socrate à son heure suprême,

De sa coupe adorant l'emblème,

Plus nerveux qu'Israël, Lamartine est vainqueur.

Vers ces bords de la Saône où rêva ton enfance, Dans ce vallon natal qu'afflige ton absence, Que de fois, j'ai relu tes chants mélodieux !

Là, quand mourait le jour, à l'ombre du vieux chêne,

Les belles vierges de l'Ismène

Venaient te révéler tous les secrets des dieux.

Le siècle avec respect redit le nom d'Elvire Et pleure la beauté que célébra ta lyre...

Les palmes de l'Elide ont payé tes travaux, Ton char a fait voler l'olympique poussière,

Il est au bout de la carrière

Et mon œil dans la poudre a cherché tes rivaux !

Quel poète vivant eût pu dédaigner de tels éloges qui ne s'adressent, d'ordinaire, qu'à leur tombe ! Ainsi fit Lamartine lui-même de ceux qu'il écrivit à Alfred de Musset, trop tard pour que le poète de la célèbre Lettre à Lamartine eût pu, avant sa mort, en recevoir la trop froide réponse : « Pardonne, enfant : je ne t'avais pas lu ! » Un seul en avait obtenu une réponse qu'il n'avait, d'ailleurs, pas demandée et l'on sait comment Marceline Desbordes-Valmore bénéficia, sans le vouloir, du crédit que, sans y prétendre non plus, lui valurent les simples initiales d'Aimé de Loy. Il faudra arriver à la date du 3 juillet 1831 et à la virulente attaque de Barthélemy contre Lamartine « candidat à la députation de Toulon et de Dunkerque », pour que le maître contemplatif des Méditations et des Harmonies se décide à répondre au maître polémiste de l'hebdomadaire et talentueuse Némésis osant et sachant tout dire, avec la violence de cette strophe citée ici, pour exemple :

D'en haut tu fais tomber sur nous, petits atomes, Tes Gloria Patri délayés en deux tomes, Tes psaumes de David imprimés sur vélin ; Mais quand de tes billets l'échéance est venue, Poète financier, tu descends de la nue

Pour régler avec Gosselin...

Aujourd'hui tous ces chants expirent sans écho, Va donc, selon tes vœux gémir en Palestine Et présenter sans peur le nom de Lamartine

Aux électeurs de Jéricho.

Aimé de Loy écrivant ses Préludes en 1827 ne pouvait, certes, pas être l'émule du génial pamphlétaire de la Némésis trop violente, d'ailleurs, pour durer plus d'un an, du 27 mars 1831 au 11 mars 1832. A cette date, par un prodige de douceur qui n'avait d'égal que ce prodige de violence, le Marseillais Barthélemy accepta, comme un simple Dioclétien de la poésie bucolique, d'aller aussi planter ses choux et cultiver ses laitues à la campagne, et d'y traduire l'Enéide en style édulcoré de Comice agricole, pour le Gouvernement qui lui paya cette œuvre et cette abdication avec un prix d'encouragement à la vertu, fixé à 800.000 francs par le Ministère qui les paya exactement. Celui qui en fut payé, écrivit encore ce vers qui fut le dernier de sa vie rayonnante et libre :

L'homme absurde est celui qui ne change jamais.

Il ne sortait plus, disent ceux qui ont connu Barthélemy déchu dans sa retraite, que le soir quand le soleil était couché, pareil à « l'homme qui avait perdu son ombre ». Sa dernière sortie remonte au 23 août 1867 où l'auteur de la Némésis, morte bien avant son maître, fut porté au champ de l'oubli d'où il n'est pas revenu.

Fortement épris des exemples vertueux que les Antiques célèbres donnaient aux hommes de son temps, Aimé de Loy, classique par la haute culture de sa langue, eût pu se dire un élève « avant la lettre » de Barthélemy dont il ne put que pressentir les fortes et brèves œuvres, plutôt que de les imiter. Ses strophes à Casimir Delavigne rappellent encore les plus heureuses de cette école de l'apostrophe ardente où la Liberté violée trouvait des poètes vengeurs :

Ainsi de Parthénope elle est toujours bannie.

Ainsi, fils de la France, aux champs de Lavinie, Tu n'as plus retrouvé l'errante Liberté !

Parmi ces vieux débris elle n'a plus d'asile, Mais son ombre au tombeau de la Rome d'Emile

Plane encore avec majesté.

Dans les dix-huit Préludes d'Aimé de Loy, il y a autre chose que des apostrophes olympiques aux grands Athéniens de cette époque romantique, et que des dithyrambes enflammés pour la Liberté des prochaines victimes de 1830. Il y a, Egérie sans couronne de ce Numa sans royauté, Velléda forestière de ce Druide coureur des bois, Elvire mélancolique de cet élégiaque Lamartinien, une femme aussi qui passe sous le voile des strophes qui lui sont dédiées. Entre autres, l'Offrande des Préludes, la dernière pièce et la plus significative peut-être, à la date du 31 janvier 1827 :

Toi dont j'aime à tracer l'image,

Mais que je n'ose pas nommer;

Toi que mes vers ont su charmer,

Les voilà, je t'en fais l'hommage.

Laisse-moi mettre à tes genoux

Ces premiers fruits de mes études,

Écoute : à ces faibles préludes

Va succéder un chant plus doux.

Lis et tu sauras me comprendre,

Et tu verras quel sentiment

De mon âme expansive et tendre

Est fait pour être l'aliment.

Quand finiront ces jours d'absence ?

Quand pourrai-je contre ton sein,

Dans l'extase d'un long silence, .

Goûter un bonheur pur et plein ?

Ma lyre, si longtemps muette,

Vibre d'elle-même aujourd'hui ;

C'est la douleur qui rend poète,

Les vers sont enfants de l'ennui.

Ce miel que ma muse compose

Est goûté par notre Nodier ;

Et, comme ce jeune Chénier,

Je sens que j'ai là quelque chose.

Un jour, mon laurier doit fleurir

Près du laurier de Lamartine,

Et doux comme le nom d'Erinne

Ton nom ne saurait plus mourir !

Si nous connaissons par ses vers faciles ce très appréciable et trop inconnu poète, il nous reste à relever discrètement le voile de sa muse inspiratrice.

Quelle fut cette femme ?

Mme Desbordes-Valmore nous répondra peut-être.

IV

Werther a Lyon

Vous connaissez le portrait que Chamisso a tracé de Pierre Schlemihl ou de « l'homme qui a perdu son ombre », dans ce charmant petit chef-d'œuvre aussi plein de bon sens que d'apparente folie. Ce plaisant héros d'apparente ironie et de philosophie profonde, apparaît, dès la première page du livre, comme dans tout le cours de sa vie vagabonde, « toujours vêtu d'une vieille kurthe noire, râpée, qui avait fait dire de lui qu'il devrait s'estimer heureux si son âme partageait à demi l'immortalité de sa casaque ». Et la dernière page des aventures extraordinaires de ce pauvre gueux qui n'avait pas vendu son ombre pour acheter guère de bon sens avec tout l'argent que ce marché de fou, triquant avec le diable, lui avait rapporté, finit sur cette dernière phrase où toute la raison perdue du malheureux se retrouve, hélas ! trop tard pour en faire la règle de sa vie : « Si tu veux vivre parmi les hommes, apprends à révérer, d'abord l'ombre, ensuite l'argent; mais si tu ne veux vivre que pour toi et ne satisfaire qu'à la noblesse de ton être, tu n'as besoin d'aucun conseil. » Ce Pierre Schlemihl, sans femme, à notre connaissance du moins, c'est Aimé de Loy avec la dame de ses constantes et folles pensées que nous ne connaîtrons pas davantage. Mais l'étude en est curieuse, à travers les poèmes qui révèlent ce grand et malheureux poète, à peu près inconnu ou incompris jusqu'à cette heure.

Continuons-la.

Sans doute, Sainte-Beuve l'a entreprise sur les instances affectueuses et presque maternelles de Mme Desbordes-Valmore qui s'entendait pourtant en poésie et qui se sépara avec des larmes de l'exemplaire qu'elle « ne pouvait lire sans pleurer », pour le faire lire aussi par lui qui n'y vit « que d'ivraie dans sa gerbe, que de foin dans ses fleurs ». Le grand herbager des Lundis littéraires n'était-il pas trop grand pour s'incliner vers cette petite fleur de cimetière et pour cueillir pieusement aussi cette asphodèle de tombeau? Car ce deuxième et dernier volume d'Aimé de Loy était un recueil posthume qui parut, en 1840, sous le titre de Feuilles au Vent, publiées par les soins de quelques Lyonnais qui ne se consolaient pas de cette mort survenue six ans avant, en 1834, « Mon Dieu ! que l'âme est une belle étoile ! » écrivait à ce propos Marceline, et encore : « La vie, quel passage ! Quelle chartreuse ! Quel noviciat de l'éternité ! » Et l'un des trois amis du pauvre mort, M. F. Coignet, de s'écrier aussi :

Ce qu'il cherchait, enfant? Ce qu'on cherche en ce monde,

Une place rêvée, un avenir, un sort;

Ce qu'en roulant ses flots semble aussi chercher l'onde,

Ce que l'on trouve dans la mort.

Mais Sainte-Beuve, ce fossoyeur joyeux des gloires défuntes, n'était-il pas trop l'ami de la fortune littéraire et le contemplateur béat des soleils levants dans le nouveau ciel romantique, pour être plus généreux envers Aimé de Loy que Victor Hugo venait de le paraître envers Ymbert Galloix, un autre malheureux de l'infortune littéraire ? Qu'avait trouvé Victor Hugo, que la matière d'un article d'hôpital et d'anatomie littéraire, dans la vie et dans les malheurs d'un pauvre génevois s'échouant à Paris et y mourant, vers cette même époque, après quelques mois de misère ? Des phrases, comme celles-ci : « O mon unique ami, qu'ils sont malheureux ceux qui sont malheureux ! - Oh ! qu'il fait bon être malheureux (comme Alfieri) avec 30.000 francs de rente !... A Paris, c'est cent fois pis qu'à Genève, personne ne lit de vers... Le malheur ne serait-il qu'une cruelle maladie? Souvent j'anatomise mes douleurs, je les contemple froidement. L'idée qui prédomine chez moi, c'est que je n'y peux rien ! » Et après avoir fait parler le pauvre patient sur la table de marbre où il l'anatomise, Hugo reprend pour son compte la dissection du cadavre avec une virtuosité de plume froide, comme l'acier et comme l'âme du professeur d'amphithéâtre qui ne parle que pour l'école qui l'écoute et pour l'Institut qui l'attend :

« Ce n'est pas un homme qui dit : « Je souffre », c'est un homme qui souffre. Ce n'est pas un homme qui dit : « Je meurs », c'est un homme qui meurt. Ce n'est pas l'anatomie étudiée sur la cire, ni même sur la chair morte ; c'est l'anatomie étudiée nerf à nerf, fibre à fibre, veine à veine, sur la chair qui vit, sur la chair qui saigne, sur la chair qui hurle. Vous voyez la plaie, vous entendez le cri... C'est un homme qui souffre et qui le dit à un autre homme. Ymbert Galloix qui souffre vaut Byron. » Et Victor Hugo qui, par un matin d'octobre déjà froid, vit entrer chez lui ce jeune homme pendant qu'il déjeunait, ajoute : « Il me parla poésie. Il avait un rouleau de papier sous le bras. Je l'accueillis bien. Je remarquai seulement qu'il cachait ses pieds sous sa chaise avec un air gauche et presque douteux. Il toussait un peu. Le lendemain, il pleuvait à verse. Le jeune homme revint. Il resta trois heures. Il était d'une belle humeur et tout rayonnant. Il me parla des poètes anglais1 sur lesquels je suis peu lettré, Shakespeare et Byron exceptés. Il toussait beaucoup. Il cachait toujours ses pieds sous sa chaise. Au bout de trois heures, je m'aperçus qu'il avait des souliers percés et qui prenaient l'eau. Je n'osai lui en rien dire. » Et Victor Hugo, qui, trois heures, avait entendu tousser Ymbert Galloix, et qui, au bout de trois heures, s'aperçut que ce malheureux avait des souliers percés, laissa partir, après lui avoir donné trois heures et rien de plus, ce jeune homme qui s'en alla mourir, six mois après, à l'hôpital. Monsieur Vincent, dit de Paul, de son temps, écrivait moins bien que Victor Hugo du nôtre; mais il en agissait aussi, envers les pauvres malheureux, tout autrement.

1. Ymbert Galloix, qui semble avoir préféré les Anglais aux Français, dit dans une de ses lettres : « On reconnaît un Anglais entre mille, un Français ressemble à tout le monde. » - Victor Hugo, Littérature et Philosophie mêlées, Imbert Galloix, 1833. ↩

Pour n'être pas inférieur à un si bon exemple, qu'on pouvait lire depuis 1834 qui fut aussi la date où Aimé de Loy disparut de ce monde mal fait, Sainte-Beuve, accédant comme à regret à l'hommage qu'implorait une grande poétesse pour ce poeta minor, dédia à la mémoire du poète des Préludes et des Feuilles au Vent un ironique feuilleton dont le mieux serait qu'on l'ignorât, si le grand nom qui le signa l'eût permis.

« De Loy, écrit-il à phrases courtes et comme à bâtons rompus, eut plus de sensibilité que de style... Il n'a pas dépassé la première manière de Lamartine, et, sa plus grande gloire, il l'a certainement atteinte le jour où une pièce de vers, signée de ses initiales A. de L., put être attribuée par quelques-uns à l'illustre poète... Partout où il sentait un poète, il y allait ; partout où il trouvait un Mécène, il y séjournait. Il a repris au xix° siècle l'existence du troubadour allant de château en château et payant son gîte d'une chanson... Il y avait du Jean-Jacques piéton dans ce fantassin de poésie ; mais c'était surtout et plus simplement un troubadour décousu... Vers souvent redondants, faibles de « pensée, vulgaires d'éloge, je ne sais quoi de limpide, de naturel et de captivant à l'oreille et au cœur qui fait comprendre qu'ont l'ait aimé1. i

1. Sainte-Beuve, Portraits Contemporains, Didier, éditeur, 1846, t. II, Loyson, Polonius, De Loy. ↩

Comment lut cette dernière phrase qui lui était personnellement adressée, cette bonne sœur mendiante de cette pauvre gloire posthume dont elle avait dit, la première : « Je ne peux lire Aimé de Loy sans pleurer. Mon Dieu ! que l'âme est une belle étoile ! » Quelle impression sa délicatesse avait-elle surtout éprouvée, d'un jugement banal qui eût pu affecter l'homme plus injustement que le poète? Ces pieds courant à tous les bons gîtes allaient-ils en harmonie avec ces mains ouvertes à tant de bonnes fortunes qui y glissèrent chaque fois par la volonté de ce coureur sans repos d'insatiables chimères? « Je pars, écrit-il dans une de ses fuites sans nombre à M. de Jussieu qui lui avait assuré l'avenir à l'Indépendant de Lyon, je ne puis plus tenir à l'amer dégoût de tant de mécomptes. Aussitôt, c'est-à-dire huit jours après mon arrivée à la Maison rouge près Saint-Vit (Doubs), je vous ferai parvenir en un bon, par la poste, le montant de toutes vos obligeantes avances. Je garde un pantalon et une redingote à vous, plus 20 fr. Si le D. d'O. envoie quelque chose, vous le garderez, mais je n'y compte pas. Je vais, au moyen d'arrangements de famille, être à même de m'acquitter envers vous. Ce sera mon premier soin, comme mon premier besoin. Je m'en veux de vous quitter ainsi ; mais, en vérité, je n'ai pas la tête à moi... »

Il ne l'avait plus à lui, ce malheureux poète, depuis surtout qu'il avait rencontré à Lyon, vers 1827, cette Muse exemplaire dont il appelait les poèmes son « Imitation de Gerson », parce que là se rencontrent les reflets d'une âme divine et souffrante. Mais le foyer de cette Valérie d'un Gustave dément ou de cette Charlotte d'un Werther fou était trop bien placé, dans l'inviolabilité du cercle de famille où cette femme restait un exemplaire des vertus domestiques encore plus dignes d'imitation que sa virtuosité littéraire. Et ce passant respectueux jusqu'à la vénération, cet homme désespéré jusqu'aux affres du suicide qui achèverait en quelques années de silencieuse passion une vie de misère qu'il ne s'avouerait qu'à lui seul, ce pauvre Aimé de Loy ne rima sa douleur que pour son « cahier de notes » d'où les fit extraire par les amis du poète, après sa mort, celle qui ignora toujours que ces poèmes avaient été écrits pour elle qui les avait inspirés et vécus jusqu'au mystère d'une mort si tragique et si prématurée. Sous les fenêtres ou plutôt « sous les tuiles » où l'hirondelle lyonnaise habita, quai de Saint-Clair, d'abord, quai des Augustins ensuite, son poète, s'attardant tant de nuits, lui adressait de ces strophes où le titre A Mme D.-V. n'osait porter que des initiales :

J'ai vu les rideaux blancs de l'étroite croisée Et j'ai cru respirer le parfum de ses vers.

Que m'importait la Saône et ses aspects divers,

Quand je planais des yeux sur son frais Elysée.

Une autre fois, il lui disait en s'adressant tout bas A elle :

Comme ces noms brillants de Cynthie et d'Elvire

Légués par le poète à la postérité,

Ton nom, le mot du cœur, ton nom cher à ma lyre

Dans le gouffre du temps ne sera point jeté.

Non, tu ne mourras point. L'avenir te réclame.

Toi, que d'un souffle pur, Dieu se plut à former,

Toi, dont la voix puissante eût réveillé mon âme,

Si les volcans éteints pouvaient se rallumer.

Ange terrestre, heureux qui vivrait ton poète

Et, connu de toi seule, oublierait l'univers !

Heureux qui, t'embrassant de sa flamme secrète,

Jetterait dans ton sein le trouble de ses vers.

Une autre fois encore, dans Le Vallon de cet autre Ossian, cet autre Werther reprenant la phrase désespérée de ses introducteurs silencieux dans la solitude et le néant, ajoutait :

Ne crains pas qu'aux mortels, je révèle ton nom ;

Mais, fuyant quelquefois une foule importune,

J'irai le murmurer par un beau clair de lune

A l'écho discret du vallon.

N'était-ce pas ce même Vallon romantique où Werther, avant De Loy, avait soupiré, jusqu'à en mourir de tristesse, ces vers mélancoliques d'Ossian :

Demain, dans le vallon, viendra le voyageur Se souvenant de ma gloire première ;

Et ses yeux, vainement, chercheront ma splendeur,

Ils ne trouveront plus que deuil et que misère.

Seulement, à la différence de Werther qui essayait cet hymne à sa gloire personnelle, De Loy ne prétendait célébrer dans ses vers que la gloire de cette femme et de cette muse dont il voulait emporter le nom mystérieux dans la tombe où il suffirait encore à consoler ce malheureux. Et quand ce martyre fut consommé par cette mort, voici les dernières strophes que le carnet funèbre révéla et dont les amis de De Loy firent la première page de ses Feuilles aux Vents, sous le titre de l'Invocation :

O toi, dont rien d'humain n'altère

La touchante image à mes yeux !

Toi que, vers l'heure du mystère,

Je pris un jour sur cette terre, Pour un être venu des cieux !

Comme la harpe d'Éolie

Résonne au souffle du zéphir,

Comme un roseau que le vent plie,

Ainsi ma lyre que j'oublie

Frémit seule à ton souvenir.

Tu passais à travers le monde ;

Dans la foule, tu m'apparus,

Comme une fleur qu'entraîne l'onde,

Ou comme dans la nuit profonde

Un éclair qui brille et n'est plus.

Ah ! moins, du j'ai gardé l'empreinte

De ces moments troublés et courts ;

Cette flamme n'est pas éteinte,

Le temps n'y porte aucune atteinte,

Et dans mon cœur tu luis toujours...

Sur la mousse du banc de pierre,

Vers le saule où je vais m'asseoir,

Dans la maison de la prière,

Dans les ombres, dans la lumière

Surtout, je crois t'apercevoir !...

Oh ! rends-moi ces heures passées !

Viens me rendre ce front si pur

Où semblaient flotter tes pensées,

Et ces paupières abaissées

Qui du ciel me voilaient l'azur !

Mais non... ce n'est pas encor l'heure !

Ton regard me serait cruel;

Grains de visiter ma demeure ;

Ici-bas, je souffre et je pleure.

Je ne puis te revoir qu'au ciel.

Le délicat poète de cette Invocation pouvait-il mieux désigner la femme que son foyer rendait inviolable, au double titre d'épouse irréprochablement fidèle et de mère soucieuse surtout de ses enfants ? Une seule réalité était permise à son adorateur silencieux et lointain ; celle de respirer à Lyon le même air qu'elle et, quand il n'y pouvait plus tenir, d'aller chercher sa muse et la seule image qui lui en était permise, dans tous les lieux où elle avait vécu et dans la ville même où elle avait eu son berceau.

Ah ! les voyages sans nombre de ce pèlerin passionné, de Lyon à Paris et jusqu'à Douai où nous l'avons rencontré! « Aux premiers beaux jours, il partait comme une hirondelle, en vous laissant une lettre de remerciements bien tendre où il parlait de tout, excepté de revenir, écrit dans la Revue de Paris du 1er mars 1835, Xavier Marmier autrement respectueux que Sainte-Beuve de cette pauvre mémoire alors défunte. Je l'ai vu, ajoute-t-il, dans une ville de province où je passais l'hiver, sortir brusquement le soir, au milieu de décembre, s'en aller par le vent et la neige, le long de la rivière, et revenir avec une ode pleine de verve et d'enthousiasme. Ses vers, continue-t-il en consciencieux critique de cette œuvre, ses vers sont d'une grande pureté de style et d'une facture sévère, soigneusement travaillée et jolie. On voit que, s'il s'abandonnait sans réserve à sa première inspiration, il revenait ensuite corriger avec soin ce qu'elle avait produit. Cette grande correction de style ne nuit en rien à ce que sa pensée a de tendre et de suave; aussi lui est-il arrivé que, signant dans le Journal des Débats, une pièce de vers de ses initiales, on lui ai fait l'honneur de l'attribuer à M. de Lamartine. Le caractère de sa poésie est essentiellement lyrique... C'est, sans doute, au milieu de tous ces recueils de poésie dont la province nous a dotés, l'un des plus mûrs, des mieux conçus, des plus remarquables. Un jour viendra pour ce pauvre poète rejeté par le monde, mais sanctifié par le malheur. »

Mais avant le jour de sa justification au temple de mémoire, il fallait que le jour de sa mort arrivât. Ce fut le 26 mai 1834 que le malheureux Aimé de Loy termina son martyre par une mort violente, à Saint-Etienne, près de Lyon. « Une fièvre cérébrale s'empara de lui et, ce jour-là, notre pauvre ami avait cessé de vivre, écrit F. Coignet à Mme Desbordes-Valmore. Ses amis et un prêtre qu'il demanda se partagèrent toutes les révélations d'une existence mystérieuse, où le romancier pourrait trouver plus d'une scène touchante, le poète plus d'une aspiration, et dont nous nous sommes fait un devoir de ne révéler que les principales circonstances pour ne pas livrer ses pauvres mânes à l'erreur. » - « Quoi! vous plaignez M. de Loy ! répond, de Lyon, Marceline, ignorant qu'elle pût être la cause de ce désespoir. Est-il possible? Je le salue de cœur dans sa délivrance. Je lui dis : « Au revoir ! » Le passage lui a été dur, à cet excellent jeune homme, et ce passage-là, je l'ai pleuré comme vous. Mais présentement, il est bien. Il est libre. Il a jeté ce manteau de misère qui abaissait quelquefois son âme, une âme si ardente, si harmonieuse, si enfant! Allez, Dieu ne ressemble pas aux grands juges de la terre, aux procureurs du roi, à rien de ce qui condamne. Notre pauvre frère en était aimé, puisqu'il s'en est allé si jeune vers lui, et c'est de joie que je pleure en pensant qu'il est bien doux, bien désirable de mourir jeune. Jetez-lui des fleurs et pas de cyprès. Il a été assez triste, quand il marchait avec nous ; il n'a respiré qu'en sortant de cette cage où nous étouffons si souvent. »

Ainsi s'en allaient, durant la période romantique, les poètes méconnus, vers les dieux inconnus. Comme Aimé de Loy qui se détruisit en se jetant par la fenêtre, ainsi Adolphe Nourrit, à Naples et Léopold Robert à Venise. N'avaient-ils pas lu René et Werther ? Et les vieilles divinités de ces ouvrages trop célèbres ne suffisaient-elles pas au monde des admirateurs d'un Chateaubriand et d'un Gœthe, à vivre encore parmi eux dans leur plus qu'octogénaire robustesse; l'un, chez Mme Récamier, consolatrice de ce vieux Olympien amoureux qui voulait se marier encore ; l'autre, à Weimar, où ce vrai Werther en cheveux blancs vit revenir cette même Charlotte qui, femme légitime et fidèle de Kestner, lui avait inspiré ce roman de jeunesse dont tant de jeunes hommes étaient morts? Mais ni Aimé de Loy, ni Ymbert Galloix, ni Léopold Robert, ni Adolphe Nourrit, ne voudraient revenir dans ce bas monde de souffrance, dans « cette chartreuse de misère », comme l'appelait Marceline, pour y écrire, eux aussi, leurs douloureux Mémoires

d'Outre-Tombe. Heureux les jeunes morts, que les dieux toujours jeunes ont aimés1 !

1. La lettre est à l'histoire ce qu'est la confidence au secret : elle le garde avec discrétion jusqu'à ce qu'elle le publie avec discernement. Les vieilles archives n'ont de valeur que celle qu'elles trouvent à se rajeunir en se publiant. Telles, ces belles de l'ancien Régime qui s'en venaient puiser des attraits nouveaux à la fontaine de Jouvence. Ainsi en sera-t-il de l'épistolaire de cette Sévigné des mansardes et du tiers-état que la grande Marquise du grand Siècle envierait au nôtre, si elle pouvait y revivre pour lire encore ces mille petits riens qui font, de tout temps, ce qu'on appelle le monde. A raconter les plus touchantes histoires de son cœur et de celui des autres, l'inaltérablement éplorée Marceline écrivait jusqu'à quinze et vingt lettres par jour, - et quelles lettres ! - dont la moindre avait la tournure si française que les grandes dames donnaient jadis à leurs exquises révérences. La plus importante allait presque toujours à l'adresse la plus humble du seul Gotha de la Charité que cette Sœur des Pauvres connut. Là, figurent les plus petits et les plus grands noms, les plus incroyables romans d'un Balzac ou d'un Dumas qui les vécurent pour leur compte, les plus authentiques histoires d'un Thiers ou d'un Lamennais ou d'un Hugo, comptables aussi de leurs personnelles actions. A ces noms et à ces confidences au jour le jour, se joignent ceux et celles de Bonaparte et de M'le George, d'Alfred de Vigny et de Marie Dorval, de Chateaubriand et de Mme Récamier, d'Alexandre Dumas et de Mélanie Waldor, de François Buloz et de Célimène. Et combien d'autres femmes, éprises d'art et de beauté, y comparaissent : Sophie et Delphine Gay, Mule Mars, Rachel, Caroline Branchu, Pauline du Chambge, toutes les Castalides harmonieuses du Parnasse romantique, toutes les Bérénice désespérément amoureuses qu'auréolait en constellation une autre chevelure d'étoiles. De ces nombreuses lettres, patiemment recueillies au foyer de l'amitié qui les conserve en précieux autographes, ou au feu des enchères publiques qui les disperse chèrement, nous avons composé un Épistolaire de Marceline dont la première série est réservée aux Lettres d'une Grande amoureuse. Ce sont celles que Mme Desbordes-Valmore écrivit à son mari, de leur vivant et que celui-ci déposa aux archives natales de Douai, quand sa femme fut morte. La publication en paraîtra incessamment en deux volumes, aux Editions de la Sirène. Top hto Y/ D-6H6o ↩