Aime de Loy
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Le portrait d'Aimé de Loy - que ses amis ont fait figurer, en 1840, dans son recueil posthume des Feuilles au Vent, - le représente de profil, en médaille romaine, dans le style classique dont ses beaux vers furent le plus souvent frappés. De tête puissante et de solide encolure, sa replète corpulence fait deviner un type de résistance à toute épreuve et plutôt, dans sa cravate de docteur et son hausse-col de l'époque, un homme de loi que son propre nom évoquait, qu'un pharmacopole ou autre débitant d'orviétaneries qui ne paraissaient pourtant pas indignes de son allure à tout oser. Si Lucrèce ou Brutus, au lieu de la toge, eussent porté la redingote, ce type d'intelligence moderne aurait pu ressembler à ces grands ancêtres dont il avait pu hériter l'âme audacieuse, comme il en possédait par l'étude la langue savante et les rythmiques périodes. Mais, à l'observer de plus près, s'il eût fallu chercher sa ressemblance parmi ses contemporains, c'est entre la figure hautement sereine d'un Gœthe et le masque énigmatique d'un Werther qu'on l'eût peut-être bien trouvée.
Quel fut donc cet original poète romantique, dont les initiales A. de L. et la valeur des vers donnèrent le change à Lamartine et à Chateaubriand eux-mêmes, dans les circonstances que l'on sait ?
Originaire de cette Franche-Comté mi-française et mi-espagnole, - comme son contemporain et compatriote Victor Hugo qui tint son bon sens de la race bourgeoise dont se prévalurent ceux de Calais, et sa folie de celle qui inspira diversement le Cid de Tolède et don Juan de Marana, - ce Jean-Baptiste-Aimé de Loy naquit à Plancher-Bas (Haute-Saône), en 1798, dans la confortable maison d'un bon papetier de province. Sitôt grandi et sagement élevé dans les disciplines latines par le curé de sa paroisse, il préféra la vie aventureuse des libres étudiants dans les diverses Facultés qu'il fréquenta, à Besançon, à Dijon, à Strasbourg, à Toulouse enfin où, en quelques mois d'application, ses dons exceptionnels lui valurent le double doctorat du Droit et des Lettres. Il suivit le Droit tout de travers, et les Lettres tout droit, pour en venir où l'on va voir.
On était en 1818 et en pleine Affaire Fualdès qui inspira au jeune lauréat de Toulouse d'aller offrir, à Albi, ses services d'avocat ou de secrétaire à la tout à coup célèbre Mme E. Manson qui répondit, de la prison, à ce blanc-bec : « Vous pourriez, un jour, vous faire une célébrité moins étendue, sans doute, mais plus souhaitable que la mienne, - et vous pouvez m'en croire, car je dis la vérité à Albi. » Cette lettre, datée du 8 mai, fit tomber une première illusion de l'avocat sans cause qui, remontant au pays natal, entreprit à Luxeuil deux affaires à la fois, une papeterie dont il fut le régisseur et un mariage par lequel il devint l'heureux époux de Clarisse Duchelard, nièce de Michaud qui devait employer tant de papier à sa Biographie universelle en 52 volumes où le neveu prodigue figurera à son heure, pour l'article de vengeresses représailles que les mauvaises affaires de ce mauvais mari lui auront bien méritées.
Il ne fallut pas plus de deux ans à ce poète papetier pour ruiner l'entreprise. Laissant sa femme avec leurs deux premiers enfants, Aimé de Loy partit pour l'Amérique du Sud où ce conquistador de race n'eut qu'à se rappeler l'ancêtre Pizarre et ses prouesses de fortune, pour ne pas désespérer de la sienne. Mais ce fut, cette fois, la poésie qui sauva son homme. C'était l'heure où le Brésil cherchait un souverain, et le souverain un secrétaire de ses Etats ou de ses Commandements. Don Pedro fut cet empereur fortuné, et Aimé de Loy son premier ministre qui avait révélé tout à coup sa valeur par l'envoi de son ode la Liberté à Dom Pedro :
Voyez cette belle étrangère
Qui veille en souriant sur l'empire au berceau.
Cette fille du ciel allait quitter la terre
Quand un dieu l'accueillit dans ce monde nouveau.
« Poète, connais-tu le nom de l'immortelle ?
Oui, c'est la Liberté ! - Son pays? - L'Eurotas !
Paul-Émile a vaincu pour elle,
Pour elle est mort Léonidas. »
Quels trésors d'archives nationales le Brésil n'allait-il pas trouver dans le cerveau d'or de ce passant si merveilleusement instruit, qui faisait remonter ces marchands de café à de si anciennes et si vénérables origines ? On arrêta De Loy au passage, et la rédaction du premier Journal officiel du Brésil lui fut confiée, sous le titre de l'Estrella Brasilleira. A ce titre l'empereur, conquis par son poète, ajouta la charge aussi financière qu'honorifique de « Gentilhomme de la Chambre ». De Loy écrivait la langue portugaise, comme la sienne propre, et il y composait des poésies dont la valeur réelle autorisait les honneurs que l'on rendait à leur auteur comblé. Mais quel sujet fut mieux chanté par cet autre Milton, que le Paradis perdu ? En 1824, la noble Croix du Sud et les brillantes Luciades rendaient à la France son beau poète. Le pauvre gueux purgea presque aussitôt à la prison de Sainte-Pélagie une condamnation pour dettes, en compagnie d'Ouvrard et Swan.
En 1826, Aimé de Loy, revenant du Portugal où sa muse célèbre en cette langue n'avait pu trouver d'emploi, arriva, par Genève et Vevey, à Lyon où l'Indépendant donna une première occupation à sa plume de journaliste.
Je vis, écrit Rastoul, un jeune homme d'une taille médiocre, mais avec l'organisation puissante, particulière aux Francs-Comtois. Ses traits, sans être réguliers, indiquaient un homme supérieur ; son teint basané trahissait l'influence du soleil des tropiques ; une forêt de cheveux noirs et touffus ombrageait sa tête aux vastes proportions. Il parlait peu et je ne sais quelle réserve diplomatique se mêlait à ses paroles. Un voile de mélancolie et même de tristesse l'enveloppait tout entier, sans nuire à cette exquise politesse que donne l'habitude de la haute société1.
1. Feuilles au Vent, p. XXVIII. ↩
Qu'était-ce que l'Indépendant? C'était un des premiers organes qui se fondèrent dans les provinces de France, pour favoriser le Régionalisme de notre pays si varié par ses productions et par ses coutumes, et pour combattre la centralisation nationale à Paris « république des loups et non des lettres », comme l'avait déjà dit Beaumarchais. A cet Indépendant dont Aimé de Loy prit la direction, s'adjoignit l'Académie provinciale qu'il constitua, le 18 octobre, en douze articles dont le premier la divisait en trois sections de 50 académiciens, de 100 membres correspondants, de 1.000 souscripteurs ou associés. Parmi les premiers académiciens figuraient, par ordre alphabétique et avec les titres suivants :
Jacques Arago, rédacteur du Kaléidoscope, à Bordeaux ; Ballanche, auteur d'Antigone, à Lyon ; François de Chateaubriand, de Saint-Malo ; Casimir Delavigne, membre de l'Académie française ; Victor Cousin, traducteur de Platon, à Paris; Victor Hugo, de Besançon, à Paris ; Alphonse de Lamartine, de Mâcon ; A. Thiers, rédacteur du Constitutionnel, à Paris, etc.
L'article V du Règlement stipulait que « l'Académie s'occupera de la publication de douze volumes par an » et l'article VIII ajoutait que « l'auteur ne contribuera pour rien aux frais de l'impression ». Comme Aimé de Loy était le promoteur de l'œuvre et, qu'à ce titre, il devait le premier donner l'exemple, ce fut lui aussi qui fournit la matière du premier volume avec dix-huit poèmes composant son premier livre de Préludes poétiques. Comme Chateaubriand avait accepté la présidence d'honneur de cette Académie, ce fut à lui que revint l'honneur de la pièce préambulaire de ce volume, avec l'ode suivante :
A M. de Chateaubriand.
Quand, pareil à ce Nil orageux dès sa source, Le siècle eut entraîné, dispersé dans sa course Et les faisceaux des lois et les marbres des dieux, Quelle main releva les débris du naufrage Et fit briller, de l'arc promis après l'orage,
Un rayon céleste à nos yeux?
C'est lui : c'est l'écrivain dont notre âge s'honore, Le chantre de René, de Moïse et d'Eudore.
Il fut trouvé fidèle au parti malheureux ; Libre, il ne plia point devant la tyrannie; Et le beau monument qu'éleva son génie,
Tient moins à la terre qu'aux cieux.
Mais de ses longs chagrins son front garde la trace,
Ses jours furent troublés comme les jours du Tasse, Comme lui de la gloire il paya les faveurs :
Un grand homme est toujours en butte aux vents contraires Et son âme, au-dessus de nos âmes vulgaires,
Renferme aussi plus de douleurs.
Aux champs américains jeté par un orage, Sur quels bords son esquif n'a-t-il pas fait naufrage?
Il a vu le Jourdain, le Tibre et l'Eurotas ; De la tombe où gît Sparte il baisa la poussière, Il pleura sur Athène et sa voix, la première,
A réveillé Léonidas.
Amant des libertés, soutien de la couronne, Tes mains ont de la Charte affermi la colonne ; Ta voix aux jours mauvais ranima notre espoir; Tu balanças les flots du parti populaire, Et ton œil a marqué la borne salutaire
Où doit s'arrêter le grand soir.
Dans le conseil des rois tu parus... et la France Des temps de Paul-Émile entrevit l'espérance ; La sainte humanité voilait déjà ses pleurs...
Soudain, sur mon pays l'orage se déploie, Il te frappe : Albion jette un long cri de joie,
La Grèce un long cri de douleurs.
Mais la gloire te reste : elle est touchante et pure.
Ton nom de l'Avenir ne craint pas le murmure, Tu peux goûter en paix ta popularité.
Ce n'est pas le roseau qu'un vent du soir outrage, C'est le chêne vainqueur dont l'éternel ombrage
Doit couvrir la postérité.
Cet hommage d'Aimé de Loy au prince des prosateurs de son siècle, en attirait un autre au prince des poètes, dans la personne de « Lamartine, de Mâcon », comme disait le Catalogue de cette Académie. Il y figurait bien aussi le nom de « Victor Hugo, de Besançon » ; mais le Mâconnais était plus proche de Lyon que la Franche-Comté, et voici les strophes que l'auteur adressa au poète de Saint-Point, non sans mettre ce septième Prélude, en bizontain fidèle à ses gloires natales, sous la tutelle de son grand compatriote Victor Hugo :