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L'Enchanteur 1768—1848

Avertissement

Mémoire sur la captivité de Madame la duchesse de Berry · 22 min de lecture · p. 6–38 · chapitre 1 sur 5

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Le Normant, 1833 (édition originale), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

LES lettres suivantes ont été pour la plupart insérées dans les journaux : je suis obligé de les reproduire comme préface au Mémoire que je publie.

« Genève, 12 novembre 1832.

Monsieur le ministre de la justice

« l'apprends à l'instant même l'arrestation de madame la duchesse de Berry. J'ai l'honneur de vous envoyer ci-incluse une lettre ouverte pour l'auguste et malheureuse Princesse, en vous priant de la lui faire tenir le plus tôt possible : magistrat, vous ne serez pas étonné que je remplisse un devoir.

« Permettez-moi de vous offrir d'avance mes remerciemens les plus sincères, et agréez, je vous prie, l'assurance de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être,

« Monsieur le ministre de la justice,

« Votre très-humble et très-

« obéissant serviteur,

Chateaubriand

«Comme il m'importe infiniment que mes vœux parviennent à madame la duchesse de Berry par tous les moyens possibles; après avoir pris la voie légale, en m'adressant à vous, Monsieur le ministre, je crois devoir envoyer aux journaux la copie des deux lettres que vous porté le courrier de ce matin.

N châteaubriand

« Genève, 12 novembre 1859.

Madame

* Vous me trouverez bien téméraire de venir, «yous importuner dans se moment pour yous, « supplier de m'accorder une grâce, dernière ambition de ma vie. Je désirerais ardemment d'être choisi par vous au nombre de vos défenseurs. Je-n'ai aucun titre personnel à la haute faveur que je sollicite auprès de vos grandeurs nouvelles ; mais j'ose la demander en mémoire d'un prince dont vous daignâtes me nommer l'historien. Je l'espère encore comme le prix du sang de ma famille : mon frère eut la gloire de mourir avec son illustre aïeul, M. de Males-› herbes, défenseur de Louis XVI, le même jour, à la même heure, pour la même cause et sur le même échafaud.

« Je suis avec un profond respect,

Madame

« Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Chateaubriand

« Je pars pour Paris, où j'attendrai les ordres

De madame. chateaubriand. a m. le garde des sceaux, ministre de la justice

« Paris, ce 18 novembre 1832.

Monsieur le ministre de la justice

« Oserais-je espérer que vous avez eu la bonté de transmettre à madame la duchesse de Berry la lettre que j'ai eu l'honneur de vous adresser pour elle en date de Genève le 12 de ce mois? Je demande pardon à Votre Excellence de importuner de nouveau ; en la priant de m'accorder l'autorisation nécessaire pour aller à Blaye solliciter de vive voix auprès de la princesse la faveur à laquelle j'attache tant de prix. Le projet de loi que l'on doit présenter aux chambres, quel qu'il puisse être, ne doit pas m'empêcher de me préparer à remplir, à tout événement, les intentions de l'auguste prisonnière.

« J'ai l'honneur d'être, avec une haute considération,

Monsieur le garde des sceaux

« Votre très-humble, etc.

Chateaubriand. ministère de la justice

« Paris, lé 19 novembre 1832.

« Monsieur le vicomté, je me suis empressé de faire parvenir au président du conseil, ministre de la guerre, la lettre que vous m'a- ‚viez demandé de transmettre à madame la duchesse de Berry, ainși que la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire hier. C'est à lui qu'il appartient d'apprécier les demandes que vous m'avez adressées.

« Recevez, Monsieur le vicomte, l'assurance « de ma considération la plus distinguée.

« Le garde des sceaux ,

Barthe. a m. le président du conseil

« Paris, le 20 novembre 1832.

Monsieur le président du conseil

« J'ai l'honneur de vous envoyer copie de la lettre que je viens de recevoir à l'instant de M. le garde des sceaux. C'est donc auprès de vous que je m'empresse de renouveler mes" sollicitations pour a transmission de ma lettre à madame la duchesse de Berry; et pour l'autorisation de me rendre immédiatement auprès de l'auguste captive, afin de recevoir ses ordres. Les rapports de courtoisie qui ont cu lieu autrefois entre nous, M. le maréchal, me font'espérer que vous écouterez favorablement une demande, qui vous paraîtra loyale et juste.

« J'ai l'honneur d'être, avec une haute considération,

« Monsieur le maréchal,

« Votre très-humble, etc.

Chateaubriand. cabinet du président du conseil des miniștres

« Paris, le 21 novembre 1832.

« Monsieur lé vicomte, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de, m'écrire hier, où vous témoignez le désir de vous rendre près de madame la duchesse de Berry, et de lui faire parvenir une lettre. J'éprouve le regret d'être dans la nécessité de vous répondre que le gouvernement n'a pas jugé qu'il y ait lieu d'accéder à vos demandes.

« Je vous renouvelle les assurances de ma « considération très-distinguée.

« Le président du conseil;

« ministre de la guerre,

« Maréchal DUC DE DALMATIE. P

Circulaire adressée a mm. les rédacteurs en chef des journaux

« Paris, ce 22 novembre 1832.

Monsieur

« Arrivé à Paris le 17 de ce mois, l'écrivis, le 18, à M. le ministre de la justice pour m'informer si la lettre que j'avais eu l'honneur de lui envoyer de Genève, le 13, pour madame la duchesse de Berry, lui était parvenue, et s'il avait eu la bonté de la faire passer à MA-

Dame

« Je sollicitais en même temps de M. le garde des sceaux l'autorisation nécessaire pour me rendre à Blaye auprès de la Princesse.

«M. le garde des sceaux me voulut bien répondre, le 19, qu'il avait transmis mes lettres à M. le président du conseil, et que c'était à lui qu'il me fallait adresser. J'écrivis en conséquence, le 20, à M. le ministre de la guerre. Je reçois aujourd'hui 22 sa réponse du 21. Il regrette d'être dans la nécessité de m'annoncer que le gouvernement n'a pas jugé qu'il y ait lieu d'accéder à mes demandes. Cette décision met un terme à mes démarches auprès des autorités.

« Je n'ai jamais eu la prétention, Monsieur, de me croire capable de défendre seul la cause du malheur et de la France. Mon dessein, si l'on m'avait laissé parvenir aux pieds de l'auguste prisonnière, était de lui proposer pour l'occurrence la formation d'un conseil d'hommes plus éclairés que moi. Outre les personnes honorables et distinguées qui se sont déjà présentées, j'aurais pris la liberté d'indiquer au choix de MADAME M. le marquis de Pastoret, M. Lainé, M. de Villèle, etc., etc.

« Maintenant, Monsieur, écarté officiellement, je rentre dans mon droit privé. Mes Mémoires 'sur la vie et la mort de M, le duc de Berry, enveloppés dans les cheveux de la veuve aujourd'hui captive; reposent auprès du cœur que Louvel rendit plus semblable à celui d'Henri IV. Je n'ai point oublié cet insigne honneur dont le moment actuel me demande compte, et me fait sentir toute la responsabilité.

« Je suis, Monsieur, etc.

Chateaubriand

Je remplis maintenant l'engagement pris dans la dernière phrase de cette dernière lettre. Je n'ai pas dérangé encore une fois ma vie ; je n'ai pas quitté le lieu de mon exil pour me taire devant les portes de Blaye, parce qu'on refuse de me les ouvrir. Défenseur officiel, j'aurais été dans une position plus élevée; défenseur officieux, je suis plus libre; je puis tout dire : le mal sera de moi, le bien de madame la duchesse de Berry.

J'étais arrivé à Paris avec l'idée (comme je le mentionne dans ma circulaire aux journaux) de proposer à •MADAME la formation d'un conseil de légistes et de personnages politiques : parmi les premiers, j'aurais même présenté à l'illustre captive les noms des orateurs célèbres les plus opposés à sa cause; bien qu'il soit pénible de placer un homme entre son honneur et son opinion, de gêner par cette contrainte l'élan de son talent et la franchise de son langage.

Je n'étais donc point venu pour faire du bruit et saisir l'occasion de reparaître vieux soldat discipliné, j'accourais pour m'aligner dans le rang, et marcher sous mes capitaines. Réduit par l'inconcevable volonté du pouvoir à un duel, je l'accepte. Je ne m'attendais guères à venir de la tombe du Mari, combattre au pied de la prison de la Veuve.

Ceux qui m'ont engagé charitablement au repos; ceux qui m'ont invité sans façon à me retirer chez l'étranger, m'avaient trouvé docile à leurs conseils. Quant au repos, j'en ai faim et soif; personne ne peut être plus împortuné de moi que je ne le suis moi-même. Quant à l'exil, mon refus de serment au gouvernement établi, ma renonciation aux droits de l'ordre politique nouveau, m'ont fait aubain; je ne suis plus Français que par le cœur : liberté, gloire et bonheur à ma patrie! En supposant que je dusse restér seul, que j'eusse mal compris ce qui convient à la Francé, je n'en suis pas moins dans la voie de l'honneur. Or il n'est pas inutile aux hommes qu'un homme s'immole à sa conscience; il est bon que quelqu'un consente à se perdre pour demeurer ferme à des principes dont il a la conviction et qui tiennent à ce qu'il y a de noble dans notre nature : ces dupes sont les contradicteurs nécessaires du fait brutal, les victimes chargées de prononcer le veto de l'opprimé contre le triomphe de la force. Vous louez les Polonais : leur dévouement est-il autre chose qu'un sacrifice? Il n'a rien sauvé, il ne pouvait rien sauver. Dans vos idées, sera-t-il stérile pour la race humaine ?

Je préfère, dit-on, une famille à ma patrie : non, je préfère au parjure la fidélité à mes sermens, le monde moral à la société matérielle; voilà tout. Pour ce qui est de la famille, je ne m'y consacre que dans la persuasion qu'elle était essentiellement utile à la France; je confonds sa prospérité avec celle de la patrie, et lorsque je déplore les malheurs de l'une , je déplore les désastres de l'autre. Vaincu, je me suis prescrit des devoirs comme les vainqueurs se sont imposé des intérêts : je tâche de me retirer du monde avec ma propre estime : dans la solitude, il faut prendre garde au choix que l'on fait de sa compagne.

Paris, décembre 1832.

Chateaubriand

Mémoire

Sur la captivité de madame la duchesse de Berry

In judicando esto pupillis misericors ut pater,

et pro viro matri illorum. (EcctESIAST.).

• Judicium verum judicate. ef VIDUAM

ET PUPILLUM nolite calumniari. (ZACHAR, cap. VII.)

On ne cesse de s'étonner des événemens; toujours on se figure atteindre le dernier, toujours la Révolution recommence. Ceux qui depuis quarante années marchent pour arriver au terme, gémissent : ils croyaient s'asseoir quelques heures au bord de leur tombe : vain espoir! le temps frappe ces voyageurs pantelans et les force d'avancer. Quatre fois, depuis qu'ils cheminent, la vieille monarchie est tombée à leurs pieds; à peine échappés a ses écroulemens successifs, ils sont obligés d'en traverser de nouveau les décombres et la poussière.

Toutefois mal à propos on est surpris de cette longueur des enchaînemens, politiques. Nous ne sommes pas, comme il le semble à plusieurs, dans une époque de révolution particulière, mais à une ere de transformation générale : la société entière se modifie. Quel siècle verra la fin du mouvement? demandez-le à Dieu. Les générations advenues dans ces périodes comptent pour rien, ou plutôt elles sont enfouies comme matériaux bruts dans les fondemens de l'édifice ; sur leurs débris s'élèvera le nouveau Temple.

La Providence a voulu que ces générations de passage, destinées à des jours immémorés, fussent petites afin que lé dommage fût de peu. Aussi vouons-nous que tout avorte, que tout se dément, que personne n'est semblable à soi-même et n'embrasse toute sa destinée, qu'aucun événement ne produit ce qu'il contenait, et ce qu'il devait produire. Les hommes supérieurs de l'age qui expire s'éteignent; auront-ils des successeurs? Les ruines de Palmyre aboutissent à des sables.

Si dans ces' déserts de caractères et de talens, un monument vient à se montrer sur l'horizon solitaire, tous les regards se tournent vers lui. Madame la duchesse de Berry paraît d'autant plus élevée, qu'un bas niveau s'étend autour d'elle. Elle avait même, à craindre d'être méconnue, car elle est endeçà ou au-delà de l'époque de ses pairs. Pour admirer il faut comprendre : lé courage est mystère à la peur; la médiocrité morgue le génie. La captive de Blaye n'est pas de son temps ; sa gloire est un ana-- chronisme.

Qu'avons-nous à craindre pour cette femme ? Serait-elle menacée; non par le fait commun d'une révolution, mais par l'action privée de quelques théoriciens de supplice ? Des singes de la Terreur revêtiraient-ils grotesquement la gigantesque armure conven-: tionnelle? Le régicide populaire se rapetisserait-il à la taille d'un despotisme de commis et de pédagogues? Non, les mœurs ne sont plus aux assassinats légaux. Le sacrifice qu'une nation en délire crut offrir à la liberté, ne sera point remplacé par une immolation en famille, au coin du foyer; l'échafaud du Roi légitime ne deviendra point l'autel domestique de la fausse légitimité; les dieux infernaux de 1793 ne se changeront point en marmousets sanglans sur cet autel.

Cependant il me serait loisible d'exagérer les circonstances en m'attachant aux dires du parti vainqueur. Des hommes dont les talens réels avaient un plus bel avenir, et qui valent mieux que ce qu'ils font, ont appelé l'arrestation de Marie-Caroline un régicide d'honnêtes gens ; je ne veux point› donner à ce mot trop d'importance; l'arrestation de madame la duchesse de Berry n'est point un véritable régicide, mais c'est un acte dont l'es auteurs n'ont peut-être pas au premier moment mesuré toute la portée. Rivarol, comparant les outrages à la royauté aux mutilations d'une statue divine, dit: «Le premier coup frappe sur; le Diett; le «second n'atteint plus qu'un marbre insensible. »

Madame la duchesse de Berry est dans vos prisons : qu'allez-vous en faire ?

On peut agir avec elle par des mesures arbitraires ou despotiques en la considérant comme prisonnière de police, de guerre, d'Etat, ou en demandant aux Chambres un bill d'attainder.

On peut la soumettre à la compétence des lois, en lui appliquant la loi d'exception Bricqueville, ou la loi commune du Code.

On peut regarder sa personne comme inviolable et sacrée..

Les ministres soutiennent la première opinion, les hommes de juillet la seconde; les royalistes la troisième.

Examinons les trois opinions dans l'ordre où je viens de les déduire.

La police peut arrêter dans le cas de fla« grant délit ; mais il faut que dans les vingt-quatre heures le magistrat survienne pour délivrer les prévenus ou pour instruire, en prolongeant leur détention : or, le magistrat n'a point comparu dans l'affaire dont il s'agit. Combien de temps la fille de Charles X, la mère de Henri V, la sœur du Dauphin et de la Dauphine, du roi de Naples, de la reine d'Espagne, la nièce de l'empereur d'Autriche et d'un roi et d'une princesse maintenant sur un trône en France, combien de temps doit-elle ressortir au tribunal d'un commissaire de police?

Marie-Caroline est-elle prisonnière de guerre? Quand la guerre est finie, on renvoie les prisonniers; pendant le cours des hostilités, on leur donne, sur parole, une ville pour prison, ou, si on les retient dans des maisons d'arrêt, on ne les empêche de recevoir ni la visite de leurs amis, ni les secours de leur famille. Les navigateurs qui passaient aux Indes allaient saluer Buonaparte. L'Angleterre aurait-elle été plus généreuse envers Napoléon que ne le serait la France envers Marie-Caroline? Cependant le Suppliant qui s'était livré à la foi britannique avait été enchaîné par ses hôtes, après avoir écrit au Prince Régent cette noble et touchante lettre :

« En butte aux factions qui divisent mon pays, et à l'inimitié des grandes puissances de l'Europe, j'ai consommé ma carrière ›«politique. Je viens, comme Thémistocle, m'asseoir sur le foyer du peuple britannique; je me mets sous la protection de ses lois que je réclame de Votre Altesse Royale, comme celle du plus puissant, du plus constant, du plus généreux de mes ennemis.

Napoléon

En vertu d'une convention signée à Paris le 2 août 1815, Napoléon devint le captif de l'Europe, et les Anglais, ses sergens, furent constitués ses geôliers. Rien de tout cela n'existe pour madame la duchesse* de Berry: elle n'a point renversé des trônes; elle n'a point mis les gouvernemens étrangers en péril; elle n'a point été déclarée ennemie du repos du monde; elle n' fait trembler en France que des consciences surchargées et des mains enrichies de la dépouille de l'orphelin. Quelle ressemblance y a t-il entre une femme désarmée appréhendée dans une maison particulière par des sbires de la police, et un homme saisi sur un champ de bataille le pistolet au poing? Jamais la guerre civile n'a été assimilée par les codes à la guerre étrangère; sa dénomination même de guerre civile annonce la loi qui la régit.

* Je crois devoir rappeler ici mes diverses prédictions. «Je suppose qu'on veut la liberté, surtout la liberté « Le gouvernement nouveau est un enfant qui ne « Tôt ou tard le gouvernement de juillet sorti des ena trailles de la liberté de la presse égorgera, sa mère.i ( De la nouvelle proposition relative au Bannissement de Charles X et de sa famille, p. 61, octobre 1831.) « Gomment supposer que de sordides médiocrités sauvées du naufrage puissent employer ces principes ( de « liberté)? elles les détestent; elles he soupirent qu'après « des lois d'exception; elles voudraient prendre toutes « les libertés sous la couronne qu'elles ont forgée comme « sous une trappe. » ( Courtes explications sur les 12,000 francs, etc., « page 28, avril 183z.) ↩

Madame la duchesse de Berry est-elle détenue comme prisonnière d'Etat ? Nous serions donc arrivés à ces lois d'exception que j'ai prédites des le premier moment à la révolution de juillet *? Peut-il y avoir des prisonniers d'Etat, autrement des lettres de: cachet, sous un gouvernement constitutionnel? Aujourd'hui madame la duchesse

i dé la pressé par laquelle et, pour laquelle le peuple ‹vient de remporter une si étonnante victoire. Eh bien! toute monarchie nouvelle sera forcée , ou plus tôt ou plus tard, de bâillonner cette liberté. Napoléon lui-même a-t-il pu l'admettre? File de nos malheurs, et esclave de notre gloire, la liberté de la presse ne vit. en sûreté qu'avec un gouvernement doht les racines sont déjà profondes. Une monarchie, bâtarde d'une nuit sanglante, n'aurait-elle rien à redouter de l'indépendance des opinions? Si ceux-ci peuvent prêcher la république, ceux-là un autre système, ne craignez-vous pas d'être bientôt obligés de recourir à des lois d'exception, malgré l'anathème contre la censure i ajouté à l'article 8 de la Charte? *

( Discours à la Chambre des Pairs, page 4,

7 août i830. )

« La monarchie du 29 juillet est dans une condition absolue de gloire ou de lois d'exception s elle vit par la presse et la presse la tue; sans gloire, elle sera dévorée par la liberté; si elle attaque cette liberté, elle périra. Il ferait beau pous voir, après avoir chassé trois Rois avec des barricades pour la liberté de la presse, élever de pouvelles barricades contre cette liberté ! › de Berry est prisonnière d'Etat; demain ce sera un chef de l'opposition républicaine ou légitimiste; après-demain tout homme désagréable au ministre en crédit ou au mignon en faveur. Brûlez la Charte-vérité,

« peut marcher qu'avec des lisières. Remettrons-nous la nation au maillot? Ce terrible nourrisson., qui a sucé le sang dans les bras de la Victoire à tant de bivouacs, ne brisera-t-il pas ses langes? Il n'y avait qu'une vieille souche profondément enracinée dans le passé, qui pût être battue impunément des vents de la liberté de la presse. »

( De la Restauration ei de la Monarchie

elective, page 11, 24 mars 1831.) et n'insultez plus la France aveć vos libertés dérisoires !

Tandis que j'argumentais, voici venir sur l'état de siége une loi qui met en lumière la débonnaireté de ma question; voici des lettres de cachet en grand, un moyen de résoudre les petites difficultés dont je m'embarrasse, et de lever mes scrupules sur l'arbitraire, puisqu'on va le rendre légal. Les articles 3, 5; 6 et 7 du fetfa présenté à la Chambre des pairs changent virtuellement la monarchie constitutionnelle en un despotisme oriental : c'est Constantinople ayant pour janissaires les eunuques de la Doctrine; ils portent seulement comme Mahmoud des chalvari à l'anglaise, en signe des progrès de la civilisation. Mais si les Français ne sont pas descendus au dernier degré de l'échelle des peuples, s'il est encore permis de parler de liberté sans rougir ou sans rire, je continuerai mes raisonnemens.

« Faites des discours, direz-vous , des brochures, des articles de journaux; sifflez, criez, tempêtez, mettez-vous en colère, appelez-en au ciel et aux enfers, ayez raison, cent mille fois raison; nous irons notre train; nous ne vous persécuterons nullement, nous applaudirons même a votre escrime, si vous portez les coups de bonne grâce. Au bout de trois jours, votre bruit ennuiera; on ne vous écoutera plus; on ne vous lira plus. Tout passe vite en France; on est toujours pour le plus fort : des succès, de l'argent et des bais, et les faibles, les nécessiteux, la jeunesse qui ne peut s'encrêper de votre vieux deuil, viendront à nous. Nous lâcherons sur vos lamentations notre presse payée, et les rieurs seront de notre côté.

Les dédains doivent partir d'en haut; quand ils viennent d'en bas, ils ne sont qu'une affectation comique. A quoi se réduit ce faste de paroles? à ce vers de La Fontaine :

La raison du plus fort est toujours la meilleure.

La fatuité gouvernementale fait-elle du 'régime légal l'objet de ses moqueries? le regarde t-elle comme l'argument des faibles et la raison des niais? Ah! c'est un grand droit que celui du plus fort, et bien étranger aux choses humaines, qui le nie! Mais avez-vous essayé la vigueur de votre bras? êtes-vous sûrs qu'il ne pliera point en maniant l'arbitraire: L'épée est plus lourde a porter que la férule.

Le fait brutal dure peu : il a péri vite sous les licteurs de la république; pour le conserver il fallut à Buonaparte quatorze années de victoires, et au bout de ce temps il passa : quatorze années si longues dans la vie d'un homme, sont bien courtes dans la vie d'un peuple. Vous direz : « Nous exercerons le fait comme on ne l'a point encore exercé ; nous lui donnerons tous les avantages du droit par le mélange de la force et de l'équité, de la clémence et de la justice. »

Vous exercerez le fait à la manière de Dieu ; très-bien! Mais jusqu'ici vous l'avez conduit de la manière la moins intelligente et la plus sauvage. Soyez impassibles; ayez vertu et génie, et puis nous verrons comment agira votre Divinité.

On insinue que les personnes dévouées à la haute prisonnière ont tort de presser le ministère; que ce qu'elles prennent pour une mesure de rigueur est une mesure d'indulgence. C'est pour la plus grande 'sûreté de MADAME qu'on la retient dans une forteresse; c'est pour la soustraire au jugement que les révolutionnaires appellent de leurs vœux. Le gouvernement saura choisir le moment; il rendra la liberté à la captive. Soyons sans inquiétude: les destinées de la France, et peut-être celles de l'Europe, demeureront à l'abri sous une responsabilité équipollente à toute la grandeur de ces destinées.

Et quels sont ceux qui demandent qu'on leur confie ce trésor? Forment-ils, un sénat d'hommes religieux, vénérables, blanchis dans les affaires publiques; d'hommes toujours fermes, toujours justes, dont la sagesse ét la présence opposent seules une barrière aux passions de la foulé?

D'inextricables contradictions résultent de l'emploi insolite de l'arbitraire. Sur divers points de la France il y a des procès commencés au sujet de l'entreprise de MADAME. Cette princesse est elle-même impliquée dans deux de ces procès, et déjà, assure-t-on, des officiers du parquet la réclament: ces Catons de province seraient frappés sans pâlir de ces grandes ruines, impavidum ferient ruinæ. Qui fera cesser le conflit des magistrats et des ministres? Comment jugera-t-on diversement dans la'même cause?

On ouvrira les portes de la prison à la Veuve, selon le bon plaisir et les événemens, demain, après-demain, dans un mois, à la fin de la session. Si le bon plaisir et les événemens demandent de tenir ces portes fermées, on continuera donc le rôle de guichetiers, toujours en violant la loi, toujours en narguant la constitution? Les ministres ne sont pas inamovibles : vous êtes des gens de placidité, je le crois; mais quels seront vos successeurs? Elisabeth ne trouva-t-elle pas que Marie-Stuart, après dix-neuf ans de chaînes, avait conspiré au fond de son cachot, excité des mouvemens au dehors; qu'elle s'était entendue avec l'étranger et les ennemis de l'Etat ? D'un autre côté, au milieu des orages populaires, n'a-t-on jamais massacré dans les prisons?

Enfin, și j'étais porte-clef de la geôle, une idée me ferait frémir : je me dirais : il serait possible que Dieu dans sa miséricorde, appelât à la paix du ciel celle qui n'a trouvé sur la terre que tribulations; je me dirais : on n'a pas oublié le sort de l'orphelin du Temple. Lorsqu'un intérêt personnel si grand s'attache aux jours, d'une princesse, lorsqu'une honte et une inimitié si naturelles doivent naître d'une captivité accusatrice, d'une ingrate ambition, la calomnie peut sortir effroyable de ce concours de circonstances; le mensonge peut prendre dans l'histoire le caractère de la vérité. Regardez-y de près.

Plus on ajouterait de rigueurs aux souffrances de la prisonnière, plus on s'expose. rait y des soupçons injurieux pour des hommes d'honneur, et que par cette raison ils doivent écarter. MADAME est passée de la libre solitude des bois à la solitude esclave des prisons : privée de la lecture des journaux amis, elle seule ignore sa renommée, consolation des nobles âmes; elle ne sait pas l'intérêt général qu'elle inspire; et combien elle règne plus impérieusement au château de Blaye qu'au château des Tuileries.

Je ne mets point en doute les égards dérisoires dont MADAME peut être l'objet. Elle disait elle-même propos de Rosny « On « prend la couronne de mon fils, et l'on a a soin de mes guenilles. » On prend donc la couronne du fils 'et'on retient la mere en prison. Il ne manquera rien à celle-ci; on lui permettra de recevoir des lettres ouvertes de ses libraires et des artistes qu'elle a protégés; mais on refusera de lui faire passer les lettres des personnes qui s'empressent de mettre à ses pieds l'offre de leur dévouement. Elle se promènera dans l'intérieur de la forteresse, mais accompagnée du commandant au d'un gendarme; et la ville de Blaye deviendra un camp retranché d'espions. Elle aura un médecin si elle est malade, homme généreux et habile, mais qui ne sera pas néanmoins celui qu'elle aurait pu demander. On lui retirera ses compagnons d'infortune, mais on introduira un petit chien dans la loge de la lionne, pour 'qu'il y ait auprès d'elle un peu de fidélité, MADAME sera bien nourrie; mais, avant de déposer les alimens sur sà table, ils auront été interrogés. MADAME, sera bien Vêtue ; mais les vêtemens qu'on Ini rend ou qu'elle quitte seront décousus, déroulés, secoues, visités dans leurs plis et replis. Enfin elle pourra dessiner tout ce qu'elle aperçoit de l'empire de ses aieux, tous les espaces où elle devrait errer environnée d'hommages, et cette mer qui la porterait à des bords hospitaliers. Peut-on se mieux conduire? La mère de Henri V et les royalistes ne doivent-ils pas être remplis de la plus vive reconnaissance pour des procédés aussi obligeans?

La jeunesse et la santé de MADAME n'ont pas impunément bravé des jours de fatigues et de souffrances; elle s'est inclinée sous le poids de ces mêmes années qui, en passant sur sa tête, ne lui devaient laisser que l'leurs printemps. Nous ne devons rien craindre d'extraordinaire pour elle, je le sais; nous ne sommes plus à L'époque où de faux prêtres se glissaient dans les cachots ét livraient au tribunal d'hommes implacables le secret du tribunal d'un Dieu qui pardonne. Un nouveau Simon ne viendra point la nuit réveiller le courage, comme l'ancien Simon réveillait l'innocence. Le cordonnier quasi-légitimiste n'adressera point à la mère de Henri V dans les ténèbres, la question que le cordonnier conventionnel adressait au pauvre petit Louis XVII: « Capet, dors-tu?» Mais le chagrin ne peut-il pas remplir l'office du réveilleur du Templé? Il m'est impossible d'être touché des bienfaits de l'arbitraire que l'on prodigue à Marie-Caroline ; je craindrais que ces bienfaits ne devinssent la source de quelque nouvelle douleur; il m'en coûterait trop de rappeler ce que je disais naguère au sujet de certains spectres qui hantent certain château. J'espère, dans l'intérêt du repos des nuits de la puissance même que je combats, j'espère n'être jamais forcé de joindre aces apparitions celle d'une femme demi-brûlée, traînant des fers et portant son enfant nu dans ses bras ; députation de fantômes qui viendrait complimenter un fantôme de Roi.