Avertissement (suite 3)
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«On ne saurait objecter à MADAME les sentimens de la France puisqu'ils lui sont légalement inconnus, et elle doit penser qu'en défendant ses propres intérêts, elle défend, les droits de tous. »
Voilà ce que vous dirait l'avocat. Lancez la cause dans les plus hautes régions des doctrines sociales ; avancez que la légitimité n'est qu'un dogme abandonné auquel personne n'a foi, un système inapplicable aux temps et aux mœurs; dites qu'il n'y a plus de passions dans la société, que l'on ne doit pas troubler les Etats pour une chimère, tenter vainement de reculer vers le passé; dites qu'en redemandant la branche aînée des Bourbons c'est ne rien concevoir à la marche de l'intelligence humaine, nemontrer aucune connaissance de son siècle, se jeter dans des entreprises de roman qui n'amusent plus même les esprits devenus positifs.
En ce cas pourquoi parler de procès, de tribunal, de poursuites? On ne met pas en jugement un roman; on n'exécute pas une idée. MADAME n'est-elle qu'ane opinion morte en France? it suffit de la reporter à l'étranger. Puisque vous prenez la cause philosophiquement, prononcez d'une manière philosophique; mettez les parties dos à dos et renvoyez-les hors de cour.
/ Les outrages à la légitimité pouvaient avoir un but sous la République et l'Empire ; dans l'ordre actuel ils sont imbéciles,, L'abdication de Charles X et de Louis XIX étant maintenue, la Quasi-légitimité n'est séparée de la Légitimité que par une seule tête. Si donc la mort venait à cueillir cette jeune tête, on se retrouverait en face de la Légitimité gorgée des lois d'exception dont elle s'engraisse sous le masque populaire. Que feraient alors les flatteurs de Louis-Philippe en présence des malédictions qu'ils ont prononcées contre elle? Continueraient-ils leur blasphème, tandis que moi, au milieu de mes répugnances et de mes regrets, conséquent jusqu'au bout, et ne pouvant avoir la République, je serais forcé de crier de nouveau : le Roi est mort, vive le Roi! Quelle double péripétie !
Qué les raisons précédentes soient méprisées; qu'on ose les entendre et les braver en Cour d'assises; qu'on fasse comparaître l Accusée entre deux gendarmes, devant des magistrats qui ne pouvant être ses juges, ne seraient que des commissaires ou des bourreaux : licet per me.
Avocat Juste-Milieu, levez vous. Bonnétez le soleil et parlez haut et clair devant l'Europe attentive.
• Établissez doctement que Caroline-Ferdinande de Sicile, veuve Berry, nièce de feu Marie-Antoinette d'Autriche, veuve Capet, est coupable de réclamation envers un homme réputé oncle et tuteur d'un orphelin nommé Henri, lequel oncle et tuteur serait, selon le dire calomnieux de l'Accusée, détenteur de la couronne d'un pupille, lequel pupille prétend impudemment avoir été Roi sans conteste, depuis le jour de l'abdication du ci-devant Charles X et de l'ex-Dauphin, jusqu'au jour de l'élection du Roi des Français.
Dites que la couronne n'a point été arrachée du bout d'une 'lance, mais saisie par la volonté du peuple non assemblé, saisie sur un berceau ou veillait pour toute garde une mere. Venez raconter que cette mere attaque une autorité qui a élevé la France au comble de la prospérité, et non un gouvernement qui, violant son propre principe, se serait maintenu au dam de l'honneur et des libertés de cette France. Peignez-nous l'effroi que vous a inspiré une formidable invasion, l'invasion d'une femme. Attendrissez-nous sur le malheur d'une royauté accablée du sceptre de saint Louis, touchant une grosse liste civile, en conservant un énorme patrimoine; une royauté condamnée à dormir dans des palais au milieu d'une famille brillante et heureuse; une royauté qui n'a point mangé le pain de l'aumône, qui n'a point été traquée, poursuivie par des gendarmes. Et une insolente femme n'aurait pas respecté la douleur de ces prospérités usurpées sur elle !
Comment ! précipitée des délices de la vie dans un abîme d'infortune, elle a bivouaqué traîtreusement dans les bois, dans les marais, sur les rochers! Tantôt villageoise, tantôt marinière, le Républicain ou le Royaliste qui l'ont reconnue Jui ont gardé le secret du malheur. Elle a reçu l'hospitalité au foyer des pâtres ou aux croix plantées sur les champs de bataille en mémoire des laboureurs vendéens. Elle a combattu la nuit avec une poignée de Brigands dans un château en flammes, au bruit des fanfares qui s'élevaient du milieu de l'incendie. Elle a traversé les rivières à la nage, bravé les balles de l'ennemi, les piéges des espions: peut-elle repousser cette masse accablante de faits? Et cette veuve, errante sans pain auprès de ceux qu'elle avait nourris, sans vêtemens auprès de ceux qu'elle avait vêtus, sans asile dans le prétendu royaume de son fils, ose par un dernier attentat terminer son aventure de mère dans une prison, à travers une tempête, en sortant d'un brasier : quelle félonie !
A l'appui de cette plaidoirie, que les juges fassent comparaître d'abord Louis-Philippe comme témoin à charge ou à décharge, si mieux n'aime se récuser comme parent. Ensuite, que les juges confrontent avec l'4 Accusée le descendant du Grand Traître; que l'Iscariote en qui Satan était entré, intravit Satanas in Judam, dise combien il a reçu dé deniers pour le marché; comment un demi-million a été disputé, liardé en escompte de la vente d'une femme, d'une veuve, d'une mère. Puis on fera le comput des sueurs que les ministres ont versées pour se saisir de l'Accusée, remarquant, l'honneur d'iceux, que la police de Fouché fut bien plus long-temps à se saisir de Pichegru, de Moreau, de Cadoudal et de Condé dit d'Enghien. Puis, d'après l'expertise des lieux, il sera prouvé que l'Accusée a été seize heures à la gehenne de feu, dans un espace trop étroit où quatre personnes pouvaient à peine respirer; ce qui a fait dire contumélieusement
à la Torturée qu'on lui faisait la guerre à la saint Laurent. Or, Caroline-Ferdinande étant pressée par ses complices contre la plaque ardente, le feu aurait pris deux fois à ses vêtemens; et, à chaque coup que les gendarmes portaient en dehors contre l'âtre embrasé, la commotion se serait étendue au cœur de la délinquante, et lui aurait fait vomir des bouillons de sang.
Puis, en présence de l'image du Christ, on déposera, comme piece de conviction, sur le bureau, la robe brûlée, car il faut qu'il y ait toujours une robe jetée au sort dans ces marchés de Judas. Puis, après avoir reconnu que l'Accusée est la même dont le mari fut constellé, la même qui demanda la grâce de ceux qui étaient prévenus d'avoir voulu attenter jusque dans son sein à la vie d'un enfant qui devait lui coûter tant de larmes, la même qui secourut les infortunés, qui offrit aux pauvres attaqués du fléau le denier de la veuve, la même qui s'est exposée à mille périls pour remplir les devoirs de mère : par tous ces faits; la femme Berry, dûment atteinte et convaincue de gloire et d'adversité au premier chef, recevra sa sentence, en supposant que l'auditoire ait pu entendre jusqu'au bout une pareille plaidoirie, que juges et jurés n'aient pas déserté leurs bancs, ou porté l'Accusée en triomphe.
Alors, et par une magnanimité sans exemple et à cause des circonstances atténuantes, et en considération d'une proche parenté ayec Louis-Philippe d'Orléans, la Coupable obtiendra lettres de rémission de la peine capitale : on la condamnera seulement aux travaux forcés ou à la prison perpétuelle, sous la garde de quelques révolutionnaires de cour, qui ne faisant plus de la mort qu'un ornement du langage, ricanent le malheur et frivolisent le crime.
Séance levée, vous monterez au Capitole pour remercier Jupiter sauveur de la Quasi-légitimité.
Nous, au vieil autel de nos pères, nous prierons Dien de faire sortir sain et sauf l'Enfant de la fournaise ardente de sa mère.
Tout ce que je viens de dire est inutile, j'en serai pour mes frais de poste, d'encre, de papier et de plume. Madame la duchesse de Berry ne sera jugée d'aucune façon ; elle sera livrée aux ministres qui disposeront de son présent et de son avenir. Ainsi cet écrit aurait dû se terminer et se réduire à l'examen de la captivité de MADAME basée sur la raison d'État : le reste était superflu.
l'ai combattu la prétendue raison d'État, mot vide de sens qui satisfait les têtes vides, et donne un air capable aux incapables; j'ai montré les périls et l'illégalité de l'arbitraire ministériel: c'est quelque chose de prouver à un gouvernement qu'il est hors de l'humanité et de la justice. Les gouvernemens dans cette position tombent vite.
Quant au non-jugement, l'ordonnance du 8 novembre déclare qu'une loi sera présentée. aux chambres, le discours du président du Conseil a renouvelé la même déclaration. Fera-t-on mentir deux fois la couronne? Mieux vaudrait, il me semble, savoir ce que l'on dit et à quoi l'on s'arrête avant de faire parler le chef d'un Etat. Cela prouve du moins que les volontés ministérielles sont ambulatoires. Mes raisonnemens ne sont donc pas inutiles, car la résolution d'aujourd'hui sera-t-elle celle de demain? Tant qu'on retient MADAME à Blaye, elle est passible d'un jugement par les chambres ou par les Cours d'assises, selon l'occurrence. Ministres amovibles de places et d'opinions, vous pouvez changer d'opinions et de places ; vous gardez la Princesse pour sortir d'un embarras : ne la feriez - vous pas juger pour vous tirer d'un autre? Un conseil qui a acheté peut vendre. Comme rien ne tient en France; comme ce que l'on déclare être fait à toujours, est toujours défait une heure après, il est bon d'avoir parcouru les diverses hypothèses. Que l'événement s'accomplisse de telle ou telle façon, j'avais à exposer des vérités qui dans des circonstances données, trouveront leur application. En tous cas, j'ai mis le gouvernement de juillet vis-à-vis de ses œuvres : mortes ou vivantes, corps animés ou momies, elles sont hideuses,
Maintenant que j'ai raisonné dans le système des adversaires, et épuisé les combinaisons de leur arbitraire et de leur légalité, j'envisage la question sous le jour où madame la duchesse de Berry et les hommes attachés à sa cause doivent à leur tour l'envisager.
Ores je dois convenir que le mot de défenseur, employé par moi et par d'autres, accuse la pauvreté de notre langue. Défenseur de qui? de madame la duchesse de Berry? A-t-elle quelque chose en litige? Peut-elle reconnaître l'ordre politique existant? De quoi et devant qui se défendrait-elle ?*
Marie Stuart protesta et mourut ; Charles I° déclina la compétence de la commis- ‚sion parlementaire, et sa tête chut devant son palais; Louis XVI et Marie-Antoinette eurent la faiblesse de consentir à des débats, et montèrent à l'échafaud. Dans les temps de révolution, les partis sont pris; innocent ou coupable, votre arrêt est prononcé d'avance; c'est le boulet sur le champ de bataille; on n'apitoie pas ce magistrat de fer; on le salue en vain : la perte de la dignité n'a jamais sauvé personne. Il serait beau de voir MADAME, en merci de vie, décliner son nom devant des hommes sans nom, répondre aux interrogatoires d'un procuréur de Louis-Philippe! Ce serait à MADAME à interroger ses pâles justiciers , à leur demander qui ils sont, et d'où vient leur pouvoir. Que répondraient-ils?
MADAME n'a à rendre compte de rien à personne. Des escamoteurs de serment et de liberté peuvent comparaître devant elle pour l'amuser de leurs jongleries, non pour se donner les airs de sénéchaux de la Doctrine, et de baillis du Juste-Milieu. Le tribunal compétent pour la mère de Henri V est la France, l'Europe et l'avenir : devant ce tribunal, elle pourrait condescendre à dire les raisons qui l'ont amenée dans les champs de la Vendée.
Ces raisons, faciles à deviner, sont de deux sortes : les unes tiennent à l'état intérieur, les autres à la position extérieure de la France. Montrons ce qui est, et l'on verra que la conséquence des faits était d'amener MADAME sur le sol ou l'attendaient les délateurs.
Infidèle à son extraction populaire, la révolution sortie des journées de juillet, a répudié la gloire et courtisé la honte, comme si la première lui devait donner la mort, comme si la seconde était son principe de vie, Le juste-milieu s'est livré à un excès d'arbitraire auquel le gouvernement de Charles X n'aurait jamais songé et qu'on ne lui aurait jamais souffert. Contempteur des lois, il a établi l'état de siége, au mépris de la Charte de 1830 : dix principaux articles du nouveau pacte ont été violés par lui. Il s'est fait un jeu de l'indépendance individuelle; il a encombré les prisons, multiplié les visites domiciliaires, les commissions militaires, les procès en matière de presse et condamné à mort un écrivain pour un quolibet.
« M. Dupin, pariant des conditions de liberté auxquelles la royauté de juillet se devait soumettre, dit : Sinon, NON. La quasi-légiti- 'mité proclame fièrement les mêmes principes; elle dit : « Pour être roi des Français « l faut observer dans toute sa rigueur la « Charte-vérité. » Mais elle conclut différemment et s'écrie : Sinon, ouI!
L'Opposition essaie, mais vainement, de soustraire le pays à ce joug; elle s'est réfugiée avec les talens dans la jeunesse royaliste, républicaine et napoléonienne. Or la première est privée de son principe; la seconde, peu nombreuse, a blessé sa cause par des apologies de la Terreur; la troisième ne répond qu'aux souvenirs de Buonaparte, immortels comme sa vie, impuissans comme sa mort.
* Quarante années de tempêtes ont brisé les plus fortes âmes; l'apathie est grande, T'égoïsme presque général: on se ratatine pour se soustraire aux regards, vivoter en paix. Après une révolution, il reste des hommes gangrenés qui communiquent à tout leur souillure, comme après une ba-. taille il reste des cadavres qui corrompent L'air.
Excepté dans quelques cœurs dignes de lui donner asile, la liberté n'est nulle part; devenue l'objet de la dérision de ceux qui en faisaient leur cri de ralliement, cette liberté vendue, prostituée, brocantée, maquignonnée à tous les coins de rue; cette liberté que les bateleurs du Juste Milieu se renvoient à coups de pieds; cette liberté étranglée après flétrissure au tourniquet des lois d'exception, transformera par son anéantissement la révolution de 1830 en une grande honte et une cynique duperie..
L'égalité, la passion" française, semble suffire à tous les besoins : le citadin qui croit avoir nommé un Roi, qui dîne à la table de ce Roi, et qui danse avec ses filles, fait dans sa vanité pavonesque bon marché. de la liberté et de la gloire. Quand on l'entrave et quand on l'emmenotte, i pense se boucler lui-meme, puisqu'il est l'origine du, pouvoir : il est tout glorieux d'étaler ses propres fers en preuve de l'énergie de son indépendance. A ses yeux la Monarchie est nn ménage et le diadème le ruban d'un bonnet de nuit..
Historien fidèle, je ne fais que constater l'esprit et la position des partis. M. le président de la Chambre des députés s'exprime sur les hommes populaires avec une ran cœur que je suis loin de garder aux ennemis politiques de la légitimité.
‹ « « » La gentilhommerie sait très-bien ce qu'elle regrette et ce qu'elle voudrait ressaisir y de parti-prêtre, c'est-à-dire ceux qui veulent faire servir la religion au succès d'une ambition toute mondaine, le savent également : légitimistes et ultramontains savent faire des sacrifices individuels, des sacrifices de plus d'un genre au succès de leurs idées, de leur caste, de leur parti. Mais nous autres, hommes populaires, qu'on appelait jadis le tiers-état, nous savons seulement ce que nous ne voulons pas. Après une chose renversée, c'est une autre, et puis une autre encore, et toujours du 'nouveau. L'envie nous tue, la jalousie nous
« dévore; trop nombreux pour arriver tous, nous ne pardonnons à personne d'arriver seul ou d'arriver le premier; et trop souvent, après de sublimes efforts pour conquérir la puissance, nous offrons à nos adversaires naturels mille occasions de la ressaisir et de s'en emparer. »
Au-dessus de la masse inerte s'élève une administration lettrée, très - honnête sans doute sous les rapports moraux, mais qui . joint à la suffisance politique la vanité littéraire, la pire de toutes, parce qu'elle a pour base l'envie des talens d'autrui et la béate admiration de soi-même, Un homme de courage a disparu: débarrassé du noble citoyen fourvoyé par hasard dans ses rangs, le juste-milieu administratif s'est épanoui dans la contemplation intime de sa capacité avec une insolence que ne semble pas justifier une supériorité assez reconnue : les astres de la quasi-légitimité n'ont encore fait baisser les yeux à personne.
Entre l'arrogance ministérielle et l'obséquiosité des gens à places et à pensions, les journées de Juillet n'ont tourné ni au profit du peuple, ni à l’honneur de l'armée, ni à l'avantage des lettres, des arts, du commerce ef de l'industrie.
La révolution commença en 1789 par la Couronne et l'Aristocratie qui firent les grandes concessions à l'esprit du temps. Le Peuples empara de la révolution en 1792 • et la conduisit à travers les conquêtes, le sang et les ruines jusqu'à Buonaparte qui l livra à l'armée. La Restauration ne fut qu'une › trêve au moyen de laquelle on essaya de faire vivre ensemble les trois grands auteurs de la révolution : le Noble, l'Homme du Peuple et le Soldat. La révolution maintenant sortie du Château, du Forum et du Camp, ou est elle? On n'en voit plus que les Larves:
+ L'ordre social se décompose; l'anarchie introduite dans les intelligences, menace la société matérielle. On ne s'entend sur rien; la confusion d'idées est incroyable. Si le voisin n'égorge pas son voisin, ce n'est pas qu'il soit retenu par le Pouvoir, c'est
que le progrès de la civilisation lui ôte la pensée de la violence. Aucun parti, aucun individu ne croit intérieurement à la durée de l'ordre politique établi; disposition des esprits la plus mauvaise pour un gouvernement. En se proclamant forte, résolue, intrépide; prenant l'arbitraire pour la vigueur, l'illégalité effrontée pour la loi, la Quasi-légitimité cède sur les principes, pactise avec ce qui lui fait peur. Elle ne se maintient que par la menace d'un avenir plus mauvais qu'elle; elle se présente comme un pis-aller; singulier titre à la confiance publique! « Je vaux encore mieux que ce qui a adviendra, » dit-elle. Cela n'est pas clair.
La garde nationale suspectée, est dissoute dans certaines localités, en d'autres elle a pris parti pour le peuple contre les autorités ministérielles : autant en arrive à des conseils municipaux. Des mouvemens ont éclaté sur divers points, dans des villes importantes, à Perpignan, à Grenoble, à Lyon, à Paris, dans la Vendée, dans la Bretagne, ce qui ne dénote pas une pensée politique commune, mais un malaise commun.
Les troupes employées dans les émeutes, louées et blâmées tour à tour, sont punies • pour avoir obéi, punies pour avoir désobéi. Cent cinquante mille hommes de l'armée, au lieu d'être disponibles pour la frontière, sont obligés de surveiller les citoyens dans l'inférieur, Comment, en pleine paix, soutiendra-t-on une armée sur le pied de guerre? le budget, accru avec la misère, dépasse 1,400 i, 4 o£»millions ; un déficit de plus de 200 millions est prévu, Avent la fin de l'année 18334 la révolution de Juillet aura dévoré 800 millions réalisés par des emprunts, par la vente des bois de l'État, par l'absorption du fonds commun, par l'or de la Casauba et l'accroissement des charges publiques.
La Restauration, nonobstant les. 35 millions de nouvelles rentes créées, avait diminué le capital de la dette publique de Sa millions prélevés pendant le cours de quinze ans sur l'excédant de son revenu ordinaire.
Les régnans da jour ont dédaigné la religion. Placé à la tête de trente-trois millions de chrétiens; ce gouvernement d'entre temps reste étranger à leur culte, ne sympathise ‹point avec les besoins de leur piété, ne s'associe point à leurs prières. Cette théophobie de la monarchie du hasard annonce une existence transitoire qui n'a rien de ce qui reste et dure.
Madame la duchesse de Berry a vu une partie de ces choses de la rive étrangères elle n'a pu croire que l'état actuel de la société fût l'état naturel de cette société même; elle : n'a pu s'imaginer que le peuple se trouvât en rapport avec l'autorité décrépite, qu'il y eut entre le gouvernant et le gonverné harmonie d'infirmité et de faiblesse. On disait à la noble Fille de Henri IV (ce qui était peut-être exagéré) qu'il y avait en France un parti souffre douleur et vassal, hypocrisant la libertés démentant sans pudeur • son langage par ses actes, avalant les dédains nationaux et les nargues étrangères, se cuirassant contre les chocs dans sa ladrerie, rampant dans l'espoir de vivre, parce qu'il est difficile d'écraser ce qui s'aplatit sous les pieds. La bienveillante Princesse pouvait voir dans ce portrait plutôt l'ouvrage de la satire que celui de la vérité, mais enfin les diverses opinions'lui paraissaient mécontentes; elle entendait ces", opinions pousser mille cris, demander un autre présent, appeler un autre avenir; toutes annoncer par des raisons •différentes, la chute prochaine de l'ordre 'actuel et le règne de l'anarchie, à moins que quelque événement, que quelque main puissante ne vint sauver la patrie. Elle voyait des pairs, des députés, des magistrats, refusant le serment, d'autres ne le prononçant qu'avec des réserves; quarante mille électeurs s'absentant des colléges électoraux pour ne pas prononcer ce même serment; des corps militaires ‚cassés; des préfets, sous-préfets,/maires, juges de paix renvoyés pour suspicion de carlisme, des républicains et des bonapartistes ne reconnaissant pas T'ordre actuel; des écrivains et des jurisconsultes demandant un congrès national, et contestant au régime nouveau la légalité de son existence. Dans cet état de choses, MADAME a-t-elle eu si grand tort de douter que le pays fût satisfait? Ne représentait-elle pas une des opinions de la France la plus étendue et la plus opprimée? N'a-t-elle pas pu supposer qu'elle avait en elle ces conditions de paix, d'ordre, de liberté, que chaque parti réclamait?.
Dans l'anarchie de tous les principes, dans l'absence de tous les abris, la légitimité lui a paru le meilleur abri, le principe le moins contestable. VIR
« Ce qui m'a perdu, disait Napoléon sur le rocher de Sainte-Hélène, c'est surtout que ma dynastie n'était pas assez ancienne. Je me serais relevé du pied des Pyrénées même, si seulement j'eusse été mon petit-fils; » ce que c'est pourtant que la magie du passé. MADAME est arrivée, non pour nous ravir nos libertés, mais pour les rallier au même étendard, garantir les intérêts, réconcilier les frères, guérir, les blessures, apaiser les ressentimens, désarmer les partis. Elle a cru que Henri V était le gage de la paix; elle est venue nous dire en descendant sur le rivage breton, ce que Jeanne de Montfort disait à ses amis en leur présentant son fils orphelin : Voyez ici mon petit enfant qui sera, si Dieu plaist, le restorier de monseigneur son père. C'est en croyant à la force du droit, du malheur, du courage et de la vertu que MADAME est accourue nous offrir son restorier.
De quelque manière qu'on raisonne, la réaction des ordonnances ne pouvait jamais atteindre Henri V. Innocent de tout, la loi ancienne comme la loi nouvelle lui donnait la couronne: son droit serait encore aujourd'hui cette nouvelle loi, l'élection des siècles et ses infortunes natales.
Si le malheur nous touche dans la solitude d'une tombe, il nous attendrit davantage dans l'abandon d'un berceau : il' n'est plus alors le simple souvenir d'une chose passée, d'une créature misérable, mais qui a cessé de souffrir pénible réalité, il attriste un âge qui ne devait connaître que la joie; il menace toute une vie qui ne lui a rien fait et n'a point mérité ses rigueurs.
Aujourd'hui le train des choses est de calomnier l'ancienne France, de ne trouver rien d'admirable que dans la nouvelle. On déterre les faiblesses royales, et l'on admire jusqu'aux crimes révolutionnaires. Mais ces faiblesses ont-elles coûté à la France ce que les débauches des Danton et des Camille Desmoulin lui ont coûté? Les mœurs de ces Catilina plébéiens se réfléchissaient jusque dans leur langage; ils empruntaient. leurs métaphores à la porcherie des infâmes et des prostituées. Les fragilités de Henri IV • et de Louis XIV ont-elles envoyé les pères et les époux au gibet, après avoir déshonoré les filles et les épouses? Les bains de sang ont-ils rendu l'impudicité d'un révolutionnaire plus chaste que les bains de lait ne rendaient virginale la souillure d'une Popée ? Quand les regrattiers de Robespierre auraient détaillé au peuple de Paris le sang des baignoires de Marat, comme les esclaves de Néron vendaient aux habitans de Rome le
lait des thermes de sa courtisane, pense-t-on que quelque vertu se fût trouvée dans la lavure des obscènes bourreaux de la terreur?
La femme généreuse et bannie qui a reçu des fers en échange du rameau d'olivier que sa main nous présentait, n'a-t-elle pas été peinte, veuve récente, baladant en robe dorée lorsque son fils n'avait point encore souri ou plutôt pleuré à la lumière? J'ai vu ces vêtemens dorés; je puis assurer qu'ils étaient de deuil, qu'ils ignoraient les pompes et les fêtes. L'enfant, dans les entrailles qui le portaient, n'a été bercé qu'au bruit des larmes : s'il eût dansé neuf mois dans le sein de sa mère, comme on l'a dit en trop beaux vers, il n'aurait donc eu de joie qu'avant naitre, entre la conception et l'enfantement, entre l'assassinat et la proscription !
C'est au nom de cet orphelin inoffensif que madame la duchesse de Berry sortit de l'exil, lorsqu'elle entendit les plaintes et vit les maux de la France. Et la seule opinion qui ne représente rien, qui blesse et tyran-!
nise toutes les autres, a ouvert ses prisons à la messagère de paix.
Prévenir à l'intérieur l'anarchie, sauver nos propriétés, nos lois, nos libertés, tel était le but de MADAME en abordant le rivage de France. Garantir notre indépendance à l'extérieur et l'intégralité de notre territoire, était le second dessein des périls auxquels cette femme sans peur s'exposait.
Les docteurs de la science embrouillée; ceux qui croient que des théories sont des faits dont tout le monde admet l'existence; ceux qui cuident arranger les différens entre les peuples et les rois, comme ils amal- , gament dans leur cerveau leurs idées métaphysico-politiques, ces aigles hommes d'Etat se sont dit: « Quand nous n'aurions gagné à la révolution de juillet que d'avoir changé le principe de la monarchie, que d'avoir fait un roi, que d'avoir forcé l'Europe absolue à reconnaître la souveraineté du-peuple dans l'élection de Louis-Philippe, ce serait un pas immense vers l'établissement d'un nouvel ordre politique. »
« Cela est vrai, répondaient les véritables hommes de juillet, ceux qui s'étaient battus (et non ceux qui prudemment absentés tandis qu'on signait le contrat avec l'épée, avaient ensuite épousé la victoire), cela est vrai; mais allez donc sur le Rhin. L'Europe vous a reconnus? elle a tout reconnu, la République, l'Empire, la Restauration : vous n'êtes pas au bout de ses reconnaissances qui ne prouvent rien, ne maintiennent rien, et ne créent pas un droit. ».
Et moi qui n'étais pas des hommes de juillet et qui admettais néanmoins la logique des choses, je disais: «'Allez donc sur le Rhin! »
a était évident que le principe de la révolution de juillet heurtait de front le principe des monarchies continentales, que ces deux principes incompatibles ne pourraient subsister ensemble; que l'un détruirait nécessairement l'autré. Si les souverains surpris avaient, au premier moment, reconnu la royauté des barricades, tôt ou tard ils ne manqueraient pas d'en appeler; aucun d'eux ne se souciant d'être renversé par un pavé, et remplacé par un cousin. Plus même il y aurait en France apparence d'ordre et de prospérité, plus les gouvernemens absolus seraient effrayés, parce que la tentation pour leurs peuples serait plus grande. Comment avoir une tribune libre, des journaux libres, l'égalité des rangs, le partage de tous les emplois, et du bonheur, sans que la révolution, moins circonspecte que ses faibles guides, passât le Rhin?
Si le gouvernement de Louis-Philippe avait senti que l'accident des trois jours biffait les transactions antécédentes; s'il avait cu au début de sa carrière, jugement et courage, il aurait pu doter la France de la frontière indispensable à sa sûreté, sans brûler une seule amorce*; tant était vif l'assentiment des peuples, grande la stupéfaction des Rois. La quasi-légitimité aurait payé sa couronne argent comptant avec un accroissement de territoire. Au lieu de profiter de son élément républicain pour marcher vite, elle a eu peur de son principe; elle a abandonné les nations soulevées pour elle et par elle; elle les a rendues adverses, de clientes qu'elles étaient; elle a éteint l'enthousiasme; elle a changé en un pusillanime souhait de paix, un désir éclairé de rétablir l'équilibre des forces entre nous et les États voisins, de réclamer au moins auprès de ces Etats; démesurément agrandis, les lambeaux détachés de notre vieille patrie. Par faillance de cœur et défaut de génie, la quasi-légitimité a reconnu des traités que les étrangers ont eux-mêmes violés. Elle a laissé aux cabinets le temps de se rassurer; à leurs armées de se former. En dépit des protocoles, des embarras de finances, des peurs mutuelles, des armistices prolongés, des gracieuses dépêches, des démonstrations d'amitié, les hostilités sortiront d'une incompatibilité de principe, alors que les avantages de position seront du côté de l'étranger.
* C'est de que j'ai dit et prouvé dans toutes mes brochures depuis les journées de juillet. ↩