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PQ
Désormeaux
Chateaubriand et le Voyage du Mont-blanc
U d'/of OTTAWA
Un Détracteur de la Montagne
Chateaubriand
et le
Voyage au Mont-Blanc
par
J. désormaux
Professeur agrégé au Lycée Bertholler
Lauréat de l'Institut
J
Annecy
3, rue de la République, 3
A Mademoiselle Athéna Inglessy
Respectueug hommage
J. Désormau
Chateaubriand et le Voyage au Mont-blanc
Phot. Tairraz
Chamonix et le Mont blanc
Un Détracteur de la Montagne
Chateaubriand
et le
Voyage au Mont-Blanc
par
1. désormaux
Professeur agrégé au Lycée Berthollet
Lauréat de l'Institut
Annecy
3, rue de la République, 3
PQ
Un Détracteur de la Montagne
Chateaubriand et le Voyage au Mont-blanc
« Autrefois, quand on avait quitté ses foyers, comme Ulysse, on était un objet de curiosité; aujourd'hui, excepté une demi-douzaine de personnages hors de ligne par leur mérite individuel, qui peut intéresser au récit de ses courses? »
Lorsqu'il achevait ainsi la préface du Voyage en Amérique, Chateaubriand se flattait sans douté d'être au nombre de cette demi-douzaine de grands personnages. En éprouvant, comme toujours, le besoin de parler de lui, il se rangeait modestement « dans la foule des voyageurs obscurs qui n'ont vu que ce que tout • le monde a vu ». Au lecteur, pensait-il, d'avoir assez d'esprit pour n'être point du même avis. Ses relations, il est vrai, n'ont pas « fait faire aux sciences d'importants progrès »; elles ont ajouté peu de chose « au trésor des connaissances humaines »: avec Chateaubriand nous en convenons volontiers1. Mais, comme les plus intimes confidences, elles nous permettent de scruter l'âme du puissant écrivain dont l'orgueil égalait le génie. Ses « voyages » sont des ‹ confessions », plus ou moins sincères. Lisons-les comme des confessions, et les plus brèves pourront offrir, ainsi que le Voyage au Mont-Blanc, l'attrait d'une véritable analyse psychologique.
(1) Ajoutons cependant ce correctif indiqué par M. Brunetière : « On est frappé de ce que les tableaux de Chateaubriand contiennent non seulement d'exotique et de nenf à ce titre, mais de vraiment non encore vu. » (Extraits de Chateaubriand. Introduction, p. 7). ↩
Le Voyage au Mont-Blanc? Chateaubriand a donc laissé un Voyage au Mont-Blanc? Combien de lettrés l'ignorent aujourd'hui, même parmi les lettrés savoyards ! Nous en avons fait nous-même la curieuse expérience. La relation de Chateaubriand est, il est vrai, peu étendue : les quelques pages qu'elle comporte passent pour ainsi dire inaperçues, dans les éditions complètes, entre les Voțages en Amérique et en Italie et les Mélanges Littéraires. Aussi, une époque où d'année en année s'accroît la foule des touristes qui viennent saluer le roi des Alpes, peut-être n'est-il pas hors de propos de rappeler l'attention sur ces pages oubliées.
Sorti de Genève « par un temps assez nébuleux » vers la fin d'août 1805, Chateaubriand arrive à Servoz « au moment où le ciel commençait à s'éclaircir ». Il franchit le passage des Montées, passe au-dessous du Glacier des Bossons et s'arrête à Chamonix. Le lendemain, il fait l'ascension du Montenvers, « par le plus beau jour de l'année ». Du sommet du Montenvers, il découvre la Mer de Glace. Tel est l'itinéraire sommaire que Chateaubriand nous a laissé de son excursion.
Quel fut son guide? Avait-il daigné choisir quelque compagnon de voyage ? Nous serions curieux de le connaître; mais nous n'avons pu trouver aucun renseignement ce sujet.
Il est assez singulier que ce « Voyage au Mont-Blanc » fasse à peine mention du Mont-Blanc lui-même. L'auteur n'a point voulu refaire l'ouvrage alors récent de Bourrit; il se borne à nous donner quelques détails sur le glacier des Bossons et sur la Mer de Glace, qu'il compare à un fleuve congelé plutôt qu'à une mer. Le reste du récit est une sorte de dissertation critique sur les montagnes en général. Aussi le Voyage au Mont-Blanc porte-t-il ce sous-titre plus exact : « Paysages de montagnes. »
La vue du Mont-Blanc fut, semble-t-il, une déception pour Chateaubriand. Pareil fait n'est point très rare2. A l'aspect d'un site dont nous avons entendu partout célébrer la magnificence, en présence d'une œuvre d'art religieusement admirée, il se peut que nous éprouvions une fâcheuse désillusion. Chateaubriand fut plus d'une fois, à l'en croire, mis à pareille épreuve. « J'ai vu beaucoup de montagnes, dit-il, au début de son récit, en Europe et en Amérique, et il m'a toujours paru que dans les descriptions de ces grands monuments de la nature on allait au-delà de la vérité. » C'est pour réagir contre un enthousiasme qui lui paraît excessif qu'il nous fait part de ses impressions. Il n'a d'autre souci que le culte de la vérité. S'il faut une épigraphe à sa relation, c'est le vers bien
(2) Voici ce que nous écrit à ce propos un admirateur des paysages alpestres, bon géographe doublé d'un fin lettré. et touriste infatigable : « On pent ne pas admirer le Mont-Blanc de Chamonix . ... Arriver à la Mer de Glace fatigué et glacé ne prédispose pas à l'enthousiasme. Mais voir le soleil se lever ou se coucher sur le Forum ou l'Acropole, c'est moins pénible et toujours très bean. Nous y ajoutons tant de choses que cela finit par être un paysage de rêve... » 13, On pourrait même croire que Chateaubrian l fait ici amende honorable. Il répudie le procédé commode qui lui permettait d'emprunter telle ou telle page au père Charlevoix, pour décrire des paysages que le voyageur n'avait jamais vus. Cf. J. BÉDIER : Le Voyage de Chateaubriand en Amérique ‹in Revue d'Hist. Littéraire de la France, octobre 1899 et janvier 1900.) ↩
connu :
Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.
cet amour de la vérité, chez l'auteur du Voyage en Amérique, témoigne d'excellentes intentions (3). Mais, qu'il le veuille ou non, Chateaubriand est un écrivain trop subjectif pour s'élever toujours, dans la recherche du vrai, au-dessus de ses affections ou de ses haines. Culte du moi, horreur des « moi » rivaux qui pourraient être opposés à ce moi : le Voyage au Mont-Blanc se réduit trop souvent n'être que l'expression de cette antithèse.
Rien d'étonnant qu'un Breton préfère aux paysages des hautes montagnes les landes mélancoliques et les rochers d'Armor, ou cette mer bruissante dont les multiples voix ont ber-
Phot. Aug. Couttet
Le glacier des Bossons et la grotte de Glace
cé son enfance. La montagne n'évoque point en lui ges douces souvenances dont Chateaubriand nous a parlé. En face des Alpes, il est désorienté. Peut-être est-ce défaut d'adaptation chez un « planan », comme disait au xvie siècle le savoyard Jean Ménenc. Le marin, le navigateur dont Chateaubriand garda toute sa vie l'instinct natal4, trouvait que « ces lourdes masses ne sont point en harmonie avec les facultés de l'homme et la faiblesse de ses organes » La montagne qu'il aime, semble-t-il, c'est un petit sommet d'accès facile, qu'on pourrait au besoin escalader & un Tibulle à la main :
(4) Sainte-Beuve. ↩
J'irai seul et content gravir ce mont paisible
avait-il dit, dans la première pièce de vers qu'il ait écrite5.
(5) Pièce insérée dans l'Almanach des Muses de 1790. Elle a pour titre : L'Amour de la Campagne. ↩
Pour ces motifs très généraux et sur lesquels il convient de ne pas trop insister, pour d'autres raisons plus personnelles, Chateaubriand fut peu sensible à la majesté des Alpes.
Avant d'aller au, pied du Mont-Blanc, il avait fait ce voyage en Italie dont nous avons la relation sous forme de lettres à Joubert. La première, datée du 17 juin 1803 et envoyée de Turin, se termine par une réflexion qui n'est point pour flatter notre amour-propre : « En général, les Alpes, quoique plus élevées que les montagnes de l'Amérique septentrionale, ne m'ont pas paru, avoir ce caractère original, cette virginité de site que l'on remarque dans les Apalaches, ou même dans les hautes terres du Canada : la hutte d'un Siminole sous un magnolia, ou d'un Chipowois sous un pin, a un tout autre caractère que la cabane d'un Savoyard sous un noyer. »
Mais, répondra Sainte-Beuve 6), « ce ne sont pas les Alpes, ô voyageur! qui ont perdu leur virginité de site; ce n'est pas l'lung-Frau, là-bas, dans sa fleur de neige, qui a perdu sa fraîcheur première; c'est votre âme, c'est déjà votre faculté de sentir qui ne la plus »
Peut-être, en effet, commençons-nous à soupçonner l'un des motifs particuliers pour lesquels Chateaubriand montre à l'égard des Alpes un enthousiasme si modéré. Il avait presque découvert l'Amérique; puis il avait entrevu tels autres « pays inconnus, comme par exemple Pont-de-Beauvoisin et Chambéry7 » ; Il était venu trop tard pour découvrir le Mont-Blanc. Ah! si le Mont-Blanc était en Amérique! Mais quel ennui de « ne voir que ce que tout le monde a vu ! » René peut cheminer au pied des Monts-Maudits. Vain espoir! Il ne trouvera pas le « speciosa deserti » dont son âme est éprise. La déception de Chateaubriand ne serait-elle point due, pour une part, au regret qu'il éprouve de n'être pas le premier à laisser sur les hauteurs alpestres l'empreinte de ses pas. lui qui avait jalousement contemplé les cimes des Apalaches dans toute leur virginale splendeur ?
16) SAINTE-BEUVE : Chateaubriand et son groupe littéraire.
(7) Voyage en Italie, 1re Lettre à M. Joubert. ↩
Les montagnes offrent quelques-uns des plus merveilleux spectacles que l'homme puisse apercevoir. Par malheur, on s'en doutait déjà, surtout depuis un demi-siècle environ. Lorsque Bourrit décrivait les « Glacières et glaciers de Savoie », il ne pouvait contenir son enthousiasme: « Ses beautés égalent ses horreurs » disait-il de la Mer de Glace. « C'est le modèle de tout ce qu'il y a de grand, de noble et d'imposant. Jamais décoration théâtrale n'approcha de celle-ci. Ces monts sont d'une magnificence et d'une grandeur qui surpassent tout ce que l'imagination pourrait concevoir8. »
(8) Nouvelle Description des Glacières et Glaciers de Savoie, par M. BOURRIT, Genève, 1791, p. 69 (nouvelle édition). Rappelons que le voyage des Anglais Windham et Pococke aux a glacières de Savoie avait eu lieu en 1741. - Voir l'édition critique de Th. Dufour (Echo des Alpes, 1879) et les « Anciennes relations de voyage annotées par un Florimontan » Industriel Savoisien, 23 mai 1908). ↩
Avant Bourrit, avant Ramond, Rousseau avait défloré la poésie des Alpes. Or, en 1805, Rousseau, comme tous les t philosophes s du xviiie siècle, est devenu pour Chateaubriand un réprouvé dont il importe de détruire à tout propos la pernicieuse influence. Rousseau est englobé dans la phalange impie de ces « matérialistes qui ont causé tant de ruines. En faisant de l'âme « une espèce de plante soumise aux variations de l'air et qui, comme un instrument, suivait et marquait le repos ou l'agitation de l'atmosphère » (9), n'était-il pas tombé dans l'erreur qu'il se donnait pour mission de combattre ?
On ne saurait refuser à Chateaubriand le droit d'exprimer son aversion pour les idées révolutionnaires et pour les penseurs dont les écrits avaient si puissamment contribué à la chute de l'ancien régime. Qui lui eût demandé d'accepter en bloc, suivant une expression chère a nos journalistes contemporains, les œuvres et les hommes de la Révolution ou leurs précurseurs, l'eût fait sourire de pitié ou a rugir » de colère. Pouvait-il oublier que, le même jour où tombait la tête de Malesherbes, la petite-fille de ce parfait honnête homme montait, elle aussi, sur l'échafaud, avec sa mère, avec son mari? Et celui-ci était le propre frère de Chateaubriand.
• Dès lors, le cadet de Bretagne qui servit dans l'armée des émigrés ne cessa de manifester son antipathie pour les « philosophes » du xvi ne siècle. Les poètes n'avaient pas échappé à la contagion. Chemin faisant, le « voyageur » dira leur fait à ces voltairiens : « ls connaissaient bien peu leur art lorsqu'ils se moquaient de ces monts de Calvaire, de ces missions, de ces retraites qui retraçaient parmi nous les sites de l'Orient, les
(9; Voyage au Mont-Blanc.
mœurs des solitaires de la Thébaïde, les miracles d'une religion divine et le souvenir d'une antiquité qui n'est point effacé par celui d'Homère. »
Que les poètes futurs ne délaissent ils les Parny, les Boufflers, pour méditer le Génie du Christianisme ! Vers la fin de sa carrière, en 1841, Chateaubriand écrivant à M. Michiels pourra se rendre ce témoignage : « Je crois avoir porté un rude coup au voltairianisme, et, si cela est, j'aurai rendu un grand service à la Societé10. » Or, bien plus qu'aux poètes, plus qu'à Voltaire peut-être, se disait-il en 1805, « c'est la faute à Rousseau », à Rousseau qu'il avait jadis appelé grand et dont il s'était proclamé le disciple. Mais depuis... Et Chateaubriand maudissait le Contrat Social et la profession de foi du Vicaire Savoyard.
Vers la fin du xvie siècle, il est as étoile de tasar avait pâli,
Staël avec une certaine tristesse11. Il semble toutefois qu'on ait exagéré le déclin de son influence. En effet, et Chateaubriand ne l'ignore pas, le maître a fait école : le nombre est grand de « ceux qui ont recueilli ses erreurs sans hériter de son éloquence12 « Oberman vient de naître. René lui-même ne doit-il pas à Rousseau les premiers germes de sa funeste maladie ? Aussi est-ce contre les idées et l'influence de Rousseau que Chateaubriand se propose de réagir en relatant son voyage au Mont-Blanc. Ces quelques pages sont, avons-nous dit, une sorte de confidence ou de confession; elles sont aussi, et principalement, une œuvre de polémique, plutôt qu'un récit de voyage désintéressé. C'est la revanche de René : les enfants » drus et forts du bon lait qu'ils ont sucé « ne sont point les seuls qui « battent leur nourrice13. »
(10) Cité par M. FAGUET, Amours d'Hommes de Lettres, p. 192. ↩
(11) De la. Littérature, deuxième préface. Cf. J. TEXTE : J.-J Rousseau et les Origines du Cosmopolitisme littéraire, p. 425. ↩
Cette ardeur de polémiste entraîne Chateaubriand jusqu'à se contredire: « Sur les hautes montagnes, disait Jean-Jacques, les méditations prennent un caractère grand, sublime... En s'élevant au-dessus du séjour des hommes, on y laisse tous les sentiments bas et terrestres. - k Plût à Dieu qu'il en fût ains » répond Chateaubriand. Mais n'affirme-t-il pas lui-même, d'ailleurs sans preuves, quelques lignes plus loin, que « l'instinct des hommes a toujours été d'adorer l'Eternel sur les lieux élevés »? « Plus près du ciel il semble que la prière ait moins d'espace à franchir pour arriver au trône de Dieu. » Ainsi. dans la même page où Chateaubriand s'inscrit en faux contre l'opinion de Rousseau, à son insu il la justifie.
(12) Voyage au Mont Blanc. ↩
(13) En 1822, Chateaubriand célèbre encore la popularité de Rousseau dans une strophe qui mérite d'être citée ici : Ouviage d'un géant, monument du Génie, dit-il, en parlant de la route tracée à travers le Simplon, Serez-vous plus connus Que la roche où Saint-Preux contait à Meillerie Les tourments de Vénus ? (Les A pet ou l'Italie) . ↩
C'est que la protestation du « voyageur » contre les idées du xviiie siècle et cette accusation si peu fondée de matérialisme dont il pense accabler l'auteur de l'Emile semblent n'être qu'un habile prétexté pour entraîner dans le même discrédit les opinions philosophiques de Rousseau et ses théories esthétiques. La belle occasion pour le champion du christianisme de montrer, en prônant le vrai, qu'il ne suit les traces de personne ! Celui qui devait dire Buonaparte et mois pouvait-il se contenter de la place, quelque honorable qu'elle fût, d'un Ramond ou d'un Senancour, et n'être que l'écho du Promeneur solitaire14?
Tel semble avoir été le principal souci de Chateaubriand, alors qu'il contemplait la Mer de Glace du sommet du Montenvers. Aussi bien, pour qui voulait, en 1805, intéresser le lecteur à des impressions sur les pay-
(14) « Monsieur, vous écrivez comme Rousseau », avait dit Buffon à Ramond, après avoir lu sa traduction des Lettres de William Coke sur la Suisse et les notes personnelles qui l'enrichissent. En effet, au témoignage de Sainte-Beuve, « ces parties du voyage de Ramond rappellent notablement les formes et lettres du maître » LA MER DE GLACE ET LE MONTENVERS ↩
Phot. Aug. Couttct
sages de montagnes, accuser d'erreur ou de fantaisie l'enthousiasme descriptif de Rousseau et de ses disciples était peut-être le meilleur moyen d'affirmer son originalité.
Ce que Rousseau et les disciples de Rousseau admiraient dans les sites alpestres, c'était tantôt le grandiose, la « sublimité », tantôt la grâce el le charme. Chateaubriand se refus‹ à reconnaître l'un et l'autre de ces caractères. Il proteste également contre « ceux qui ont aperçu des diamants, des topazes, des émeraudes dans les glaciers »; contre ceux qui trouveraient quelque agrément aux produits des vallées, une beauté plus délicate à la flore alpestre; contre les admirateurs des chaumières et de la vie pastorale. Décors de bergerie ou d'opéra-comique, pense-t-il. & « Chantez les chalets15, mais ne les habitez pas », avait-il dit des chalets de l'Auvergne (15). Ceux de la Savoie, qui ressemblent tout aussi peu aux huttes des Siminoles ou des Chipowois, ne pouvaient pas non plus trouver grâce à ses yeux. Quel attrait offriraient « de méchantes cabanes, remplies du fumier des troupeaux, de l'odeur des fromages et du lait fermenté »? Quant à leurs hôtes, ce sont de « misérables montagnards, qui se regardent comme en
(15) Rousseau avait mis la chose et le mot à la mode. Le terme chalet apparaît pou la première fois dans le Dictionnaire du Commerce de Savary, 1723. (Voir A FRANÇOIS : Les Provincialismes suisses-romands et saroyard: de J.-J. Rousseru, p. 40.) On l'écrivait parfois chalais. Cette seconde ferme a donné le dérivé chatrisan, dont l'usage se répand actuellement (ef. le latin médiéval challecium, dans un texte de 1443.) ↩
(16) Voyage à Clermont.
exil et aspirent à descendre dans la vallée ».
Mais le pittoresque? dira-t-on. Du sommet d'une montagne, le panorama n'est-il pas plus étendu, plus varié? La beauté du paysage qu'on découvre ne compense-t-elle pas les fatigues17 d'une pénible ascension? Erreur : « La perspective à vol d'oiseau est plate et vague; l'objet se rapetisse dans la même proportion que l'espace s'étend18. » Du haut du Puy-de-Dôme, par exemple, « la vue est beaucoup « moins belle que celle dont on jouit de Clermont ».
Arrêtons-nous donc au pied des montagnes : de la vallée contemplons leurs masses imposantes. - Mais, avec les nuages, si la scène est plus animée, elle est obscure, confuse; sans les nuages, un seul accident mérite d'être observé : « les sommets des montagnes, dans la haute région où ils se dressent, offrent une pureté de lignes, une netteté de plan et de profil que n'ont point les objets de la plaine ». Encore, pour en jouir, faut-il être au point, et l'on n' est pas au point dans l'intérieur des monts. « La pompe dont le soleil couchant couvre la cime des Alpes de la Savoie n'a lieu que pour l'habitant de Lausanne. » Pour appuyer ses assertions, Chateaubriand en appelle au témoignage des voyageurs et des peintres : ils feront comme lui justice de l'enthousiasme conventionnel de Rousseau et de son école19.
(17) Tel sera l'avis de Guyau. « On passe trois jours, écrit-il, pour monter à un haut sommet des Alpes ; on trouve que ces trois jours de fatigue valent le court instant passé sur la cime blanche, dans la tranquillité du ciel. » ↩
A la critique des paysages succède la critique des sentiments qu'on éprouve dans les montagnes. Ici encore, Rousseau a pris ses fantaisies pour la réalité. L'amour du montagnard pour son pays ne peut être attribué aux charmes des lieux qu'il habite : « Cet amour vient de la concentration de ses pensées et du peu d'étendue de ses besoins. » Son dur labeur, l'âpre lutte qu'il soutient contre un sol rebelle ne suscitent dans l'âme de Chateaubriand qu'une sorte de dédaigneuse commisération. Combien nous sommes loin de l'hymne ardent de Jocelyn : « O travail, sainte loi du monde...! » Jocelyn rêve et prie sur la montagne. Or, si l'on en croit Chateaubriand, la montagne n'est pas plus le séjour de la rêverie qu'elle ne purifie le cœur de l'homme qui l'a péniblement gravie.
(19) Des juges compétents ne tardèrent pas à répondre à Chateaubriand, ainsi que le constatait déjà Sainte-Beuve, dans son étude sur Chateaubriand et son groupe littéraire. « Comme vérité, comme sentiment le nature, ajoutait le grand critique, je ne craindrai pas d'opposer l'autorité de Toppfer à celle de Chateaubriand lui-mème. » ↩
L'opinion du « voyageur » a-t-elle trop peu de poids, comme il le disait au début de la relation, avec une -modestie vraiment touchante ? Il s'empresse de recourir au témoignage de l'antiquité, antiquité classique avec Virgile, antiquité sacrée avec l'Ecriture. On le voit, quelque individualiste que fût Chateaubriand, il ne l'était pas au point de méconnaître -le prestige de l'autorité en matière d'art ou de littérature. Aussi l'invoque-t-il volontiers pour affaiblir ou ruiner le crédit de ses adversaires. Que nous importe en vérité que Rousseau pense ou ne pense pas comme l'antiquité, profane ou sacrée ? Mais, contre un matérialiste », tous les arguments sont bons; renforcés d'une citation latine, ils sont excellents.
Est-ce à dire que cet antagoniste de la montagne se laisse égarer par l'esprit de dénigrement au point de n'en signaler que les imperfections ou les inconvénients ? L'admiration est rare, mais elle n'est pas absente. Voici, par exemple, un de ces traits que seul un grand peintre peut trouver, et qui avait frappé Sainte-Beuve.
traversant les Alpes, Chateaubriand s'arrête au-delà de Saint-Jean de Maurienne, à Saint-André. « J'allai, dit-il, me promener hors du village. L'air devint transparent à la crête des monts; leurs dentelures se traçaient avec une pureté extraordinaire sur le ciel, tandis qu'une grande nuit sortait peu à peu du pied de ces monts et s'élevait vers leur cime20.i C'est, remarquait le critique, « le contraire du « Majores-que cadunt altis de montibus umbrae » On est déjà dans la montagne; l'ombre ne descend plus, elle monte »
Comme s'il regrettait secrètement d'avoir trop rabaissé ce que d'autres avaient trop exalte, Chateaubriand croit nécessaire de terminer le récit de son excursion sur une note élogieuse. « Leurs tètes chenues, dit-il des montagnes, leurs flancs décharnés, leurs membres gigantesques, hideux quand on les contemple de trop près, sont admirables lorsqu'au fond d'un horizon vaporeux ils s'arrondissent et se colorent dans une lumière fluide et dorée21. »
(20) Voyage en Italie. ↩
(21) Pour décrire le pin, le sapin, le mélèze, Chateaubriand sait trouver des phrases émues, qui sont comme le prélude des ravissements de Michelet, dans son beau livre sur La Montagne. Qu'on nous permette à ce propos une remarque ayant trait à la critique d'un texte de Chateaubriand. Une phrase du Voyage au Mont-Blanc, relative aux bruits du pin, nous parait doublement intéressante • « Les bruits du pin, quand ils sont légers, ont été loués par les poètes bucoliques ; quand ils sont violes poetus. lents, ils ressemblent au mugissement de la mer : vous croyez quelquefois entendre gronder l'Océan au milieu des Alpes. « Cette comparaison avait vivement frappé Chateaubriand. Aussi la reprend-il plus tard, dans l'une des pages les plus émouvantes qu'il ait écrites, tirée de cette « confession délirante » si bien analysée par M. Fagueta. Il s'agit de la jeune inconnue qui s'est éprise du grand écrivain à son déclin. « Hier, dit-il, ↩
(a) Voir Victor GIRAUD : Chateaubriand, études littéraires (Hachette), et l'une de ces pénétrantes analyses psychologiques que M. Faguet a réunies sous ce titre : Amours d'Hommes de lettres : Chateaubriand, p. 194, sqq. (Paris, Soc. fr. d'imprimerie, 1907). ↩
Les assertions de Chateaubriand sont donc loin d'être toutes erronées ou paradoxales. Plus d'une fois il a vu juste et les paysagistes lui donneront raison. Peut-être, cependant, convient-il de ne pas émettre un jugement trop absolu. Ce qui est vrai d'une montagne ou d'une chaîne de montagnes peut cesser de l'être de telle autre. Préférer la vue qu'on a de la plains balt pas rant qu'on affaire d'acuité visuelle ou d'initiation à l'alpinisme, comme nous dirions aujourd'hui. De même, les sentiments qu'inspire la montagne ne laissent pas d'être fort différents, suivant le développement intellectuel ou les habitudes des individus. « Un paysage est un état d'âme » : que de fois n'a-t-on
lorsque tu étais assise avec moi sur la pierre, que le vent dans la cime des pins nous faisait entendre le bruit de la mer, prêt à succomber d'amour et de mélancolie, je me disais : Ma main est-elle assez légère pour caresser cette blonde chevelure ? « Rappelons que le texte de cette confession « devait ou pouvait entrer dans. les Mémoires d'Outre-Tombe ». Ce fragment, dit M. Faguet, a été conservé par L'Agneau, un des secrétaires de Chateaubriand, et par Edouard Bricon à qui L'Agneau l'avait cédé et qui l'avait copié. Original et copie sont à la Bibliothèque nationale. « La copie et Sainte-Beuve, constate plus loin M. Faguet, donnent bruit. Sur l'autographe. M. Giraud croit lire secret. Je préfère bruit, quoique plus plat. A Canterets il me semble que Chateaubriand ne peut pas penser que les pins lui traduisent le secret de la mer, si éloignée. Et, si c'est à Fontainebleau, l'observation est la même (b). »
Quand on rapproche ce passage de la phrase extraite du Voyage au Mont-Blanc, on trouve sans doute une nouvelle raison de maintenir la leçon de la copie, que Sainte-Beuve avait admise.
(b) Amours d'Hommes de lettres, p. 204.
pas répété ce mot, devenu comme une sorte d'axiome? Il n'aurait certes pas déplu a chateaubriand, dont les descriptions nous révèlent si clairement l'âme orgueilleuse et inquiète22.
Aussi n'avait-il pas besoin de courir après le paradoxe pour attraper l'originalité. Original, il l'est, non seulement par son ardente protestation contre les théories de Rousseau et contre ce qu'on pourrait appeler l'idolâtrie de la montagne, mais par les souvenirs personnels qu'il éveille, par les associations d'idées, par le style.
Lorsque, dans une vallée des Pyrénées, Vigny entend le son du cor, il évoque Roncevaux et la mort des paladins antiques. Chateaubriand ne pense qu'à lui-même. « Au lever des Pyrénées sur l'horizon, écrira-t-il plus tard, en 1830, le cœur me battait; du fond de vingt-trois années sortaient des souvenirs embellis dans les lointains du temps : je revenais de la Palestine et de l'Espagne, lorsque, de l'autre côté de leur chaîne, je découvris le sommet de ces mêmes montagnes... Le passé ressemble à un musée d'antiques ; on y visite les heures écoulées, chacun peut y reconnaître les siennes23. »
(22) Cf. « Si vaste que soit l'imagination, on dépend toujours plus ou moins de ses impressions premières. Chaque homme porte en lui un monde composé de tout ce qu'il a vu et aimé, et où il rentre sans cesse, alors même qu'il parcourt et semble habiter un monde étranger. C'est l'illustre voyageur qui a dit cela, et il en est la preuve.i (Sainte-Beuve.) ↩
En face du Mont-Blanc, vingt-cinq ans auparavant, Chateaubriand songe également au passé, à son passé. L'odeur du pin, dit-il, « a surtout pour moi un charme particulier, parce que je l'ai respirée à plus de vingt lieues en mer sur les côtes de la Virginie : aussi réveille-t-elle toujours dans mon esprit l'idée de ce Nouveau Monde qui me fut annoncé par un souffle embaumé, de ce beau ciel, de ces mers brillantes où le parfum des forêts m'était apporté par la brise du matin... »
En 1822, Chateaubriand reverra les Alpes. Alors il ne pourra s'empêcher de déplorer la fuite rapide des années. « Ce voyageur pensif, au cœur triste, au pas lent et tardif » est-il bien celui qui fut jadis
Hardi comme un aiglon, comme un chevreuil ra-
[pide ?
Quelle tristesse de s'apercevoir, en vieillissant, que la nature reste éternellement jeune!
Alpes, vous n'avez point subi mes destinées!
Le temps ne vous peut rien ;
Vos fronts légère ment ont porté les années
Qui pèsent sur le mieaa.
(a) Citation tirée de la pièce de vers intitulée Les Alpes ou l'Italie (1822). ↩
On reconnaît ici le grand lieu commun cher aux élégiaques de toutes les époques. Toutefois, quand Lamartine chante le lac et la forêt obscure « que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir » le poète songe moins à lui qu'à l'adorée disparue. Chateaubriand, n'ayant guère aimé que lui-même, se lamente sur ses « cheveux blanchis comme les cimes », et son cœur « ne sent plus que l'ennui ».
(23) Mémoires, éd. BIBÉ, V, 237. ↩
(24) Cf. Pour la première fois, quand, rempli d'espérance, Je franchis vos remparts, Ainsi que l'horizon un avenir immense S'ouvrait à mes regards (a).
qu'il se propose de faire, l'année suivante, en Grèce et en Palestine. Il y trouvera des montagnes plus attrayantes que « les longues arêtes de rochers, les fondrières, les crevasses, les trous, les entortillements des vallées des Alpes ».
C'est que les paysages alpestres sont la réalité; les paysages d'Orient sont l'idéal ou le rêve, embelli par la fantaisie de ce grand poète qu'est Chateaubriand.
Combien puissante était son imagination, des associations d'idées parfois inattendues, le plus souvent très originales, le montrent à chaque page. En voici un exemple qui, pour n'être point tiré du Voyage au Mont-Blanc, ne nous éloigne pas des cimes alpestres. Un jour Chateaubriand arrive à Lanslebourg, au pied du Mont-Cenis. « En entrant dans le village, écrit-il, je vis un paysan qui tenait un aiglon par les pieds, tandis qu'une troupe impitoyable frappait le jeune roi, insultait à la faiblesse de l'âge et à la majesté tombée: le père et la mère du noble orphelin avaient été tués. On me proposa de me le vendre, mais il mourut des mauvais traitements qu'on lui avait fait subir avant que je le pusse délivrer. N'est-ce pas là le petit Louis XVII, son père et sa mère25 ? » Ces quelques lignes sont comme la matière d'un poème symbolique.
Semblables associations d'idées ne sont pas rares. Les grands écrivains ont un certain nombre de leit-motivs qui s'imposent à leur imagination au point d'obséder parfois leur souvenir. Si l'on en fait la critique, il est plus facile de se rendre compte de leurs impressions dominantes. Pour nous borner au Voyage au Mont-Blanc, quelques détails du style, une image, une citation, une comparaison jetée en passant, témoignent que l'âme de Chateaubriand est profondément éprise de la beauté classique et en particulier de la majesté romaine.
Quel touriste, après avoir admiré un clair de lune sur les sommets alpestres, pourrait en oublier l'indicible charme? Songez seulement aux fantastiques merveilles que le Parmelan recèle. Tel de nous y découvre, au gré de son imagination, une nécropole immense, tel autre un enchevêtrement prodigieux de burgs fantômes ou de cathédrales éboulées. Le clair de lune convenait moins à la palette de. Rousseau que les levers ou les couchers de soleil. Suivant Chateaubriand, c'est le seul accident qui laisse aux sites des montagnes leur beauté naturelle. Pour donner une idée de pareils spectacles, il évoque les chefs-d'œuvre de l'architecture romaine, « si belle à la clarté de la lune » Au-dessus de Servoz, il a vu « un piton chauve et ridé qu'une nue traversait obliquement comme une toge; on l'aurait pris pour la statue colossale d'un vieillard romain26. »
(25) Voyage en Italie, Première Lettre à M. Joubert. ↩
Quant au style, c'est bien celui dont l'un des meilleurs juges avait envie de dire : « Son Altesse le Style de M. de Chateaubriand. « Charmés par l'harmonie de ses périodes, quelques adorateurs de la montagne oublieront sans doute les critiques qu'il a faites de leurs paysages préférés. Ils lui pardonneront aussi un peu de grandiloquence et de monotonie, pour ne voir que la noblesse.
Assurément, après avoir lu ce « Voyage » on ne saurait se flatter de connaître le Mont-Blanc. Du moins l'on a passé une heure agréable en compagnie d'un « voyageur » de génie. M. de Chateaubriand a mis certaine condescendance à nous révéler ses sentiments. Pourtant, l'impression la plus vive que nous gardons de sa conversation est la parfaite satisfaction qu'il avait de lui-même. Nous l'aimerions davantage s'il n'était le premier à s'admirer. Rien de plus désagréable chez un écrivain, comme en tout homme, que la fatuité27. Mais, s'il manquait ce trait essentiel, le portrait de René serait-il ressemblant ?
(26) Quand Chateaubriand décrira les montagnes de Judée, il comparera les corniches parallèles de la roche aux gradins d'un amphithéâtre romain. Il associe à cette vision un souvenir de nos régions, en rappelant « ces murs en échelons avec lesquels on soutient les vignes dans les vallées de la Savoie ». (Itinéraire de Paris à Jérusalem). ↩
« Nous sommes en tout un mauvais guide », avoue quelque part Chateaubriand28, « et, quand on veut parvenir, il faut éviter la route que nous avons suivie. » Peut-être, cependant, quelques lettrés auront-ils le désir de renouveler l'ascension du Montenvers, ne fut-ce que pour comparer leurs impressions à celles qu'éprouvait en 1805 le grand écrivain.
(27) Veut-on connaître, à ce propos, l'opinion différente d'une personne d'esprit? « On aime, disait-elle," la coquetterie chez une jolie femme, comme on excuse la fatuité chez un homme de génie. » Le beau sujet de discussion pour les salons où l'on se plairait parfois à causer de littérature et de psychologie! ↩
(28) Mélanges littéraires : Romans. ↩
Cette étude a paru sous sa première forme dans la Revue savoisienne, publication de la Société Florimontane (4° trimestre 1907.)
Extrait du journal
Annecy, soi Lac et ses Environs,
Les clichés qui accompagnent cet article nous ont été gracieusement commun ques par le Syndicat d'Initiative de Chamonix, par l'entremise de MM. J. Serand et Raffin que nous remercions de leur amabilité.
Annecy. Imp. J. ABRY. — 8ı55
Université d'Ottawa University of Ottawa Echéance Date due