Pour payer une dette d’honneur, il revend à crédit des bas d’Angers ; il passe l’été à Fougères, à l’hôtel Marigny. Les Mémoires n’en disent rien.
Dix lettres du printemps et de l’été 1790, conservées par leur destinataire et publiées en 1911 par le marquis de Granges de Surgères (à lire dans la Bibliothèque), montrent un épisode que les Mémoires taisent. À Paris, vers le 15 mars, le chevalier écrit à Pierre-Félix de La Morandais, fils de l’ancien régisseur de Combourg, alors à Lausanne :
« J’ai ici une dettes d’honneur, qu’il me faut acquitter sous peine, comme vous le savez, d’être deshonoré et de me brûler la cervelle sur le champs. Cette dette tombe le 25 de mars […] »
Chateaubriand à M. de La Morandais, Paris, [vers le 15 mars 1790] (lettre I, Une gerbe de lettres inédites, éd. Granges de Surgères, 1911). · Lire le passage
La Morandais lui fait livrer à crédit, par son associé Piochon, fabricant de bas au faubourg Saint-Jacques d’Angers, des balles de bas que Chateaubriand revendra : cinq balles pour 4 534 livres, puis deux autres pour 1 200 livres (48 douzaines de paires), contre un billet dont un officier de son régiment, Achard de Villerai, se porte caution ; il ne veut pas en parler à son frère. Il donne son adresse :
« M. le Cher de Chateaubriand (officier au régiment de Navare) infanterie petite rue Saint Roch, n° 4, près de la rue de Clerry. »
Chateaubriand à M. de La Morandais (lettre I, Une gerbe de lettres inédites, éd. Granges de Surgères, 1911). · Lire le passage
« […] jespere vous procurer un débouché considérable de votre marchandise par les connaissance que j’ai. »
Chateaubriand à Piochon, Paris, lundi 5 avril [1790] (lettre III, Une gerbe de lettres inédites, éd. Granges de Surgères, 1911). · Lire le passage
Les deux dernières balles doivent le suivre « a l’hôtel Marigni a fougerre », chez sa sœur aînée, dans la rue « actuellement nommée rue de Chateaubriand », note l’éditeur. Il quitte Paris à la mi-avril :
« J’ai trouvé, Monsieur, en arrivant ici une balle d’Angers a mon adresse sans lettre d’avis de votre part. »
Chateaubriand à Piochon, Fougères, 30 avril 1790 (lettre VI, Une gerbe de lettres inédites, éd. Granges de Surgères, 1911). · Lire le passage
« J’ai reçu Monsieur et votre lettre d’avis et les deux balles de bas. Ainsi vous pouvez regarder ma lettre précédente datée de fougères comme non avenue je n’ai besoin de rien pour le moment […] »
Chateaubriand à Piochon, Fougères, 7 mai 1790 (lettre VII, Une gerbe de lettres inédites, éd. Granges de Surgères, 1911). · Lire le passage
Reste la dette envers La Morandais, qui se règle par billets jusqu’en octobre. Le 15 juillet, Chateaubriand lui offre un rendez-vous à Saint-Aubin-du-Cormier, ou ailleurs :
« […] j’irai vous trouver sur votre lettre partout ou vous le voudrez exceptée Rennes ou je jurai de ne pas mettre les pies. »
Chateaubriand à M. de La Morandais, [Fougères, 15 juillet 1790] (lettre VIII, Une gerbe de lettres inédites, éd. Granges de Surgères, 1911). · Lire le passage
La Fédération. Les Mémoires placent l’écrivain à Paris pendant l’été :
« Je n’assistai pas à la Fédération de juillet 1790 : une indisposition assez grave me retenait au lit ; mais je m’étais fort amusé auparavant aux brouettes du Champ−de−Mars. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre V, chapitre 15. · Lire le passage
Pour Georges Collas, « La jeunesse de Chateaubriand à Fougères et à Paris (1786-1791) », Annales de Bretagne, 1919, les lettres datées de Fougères du 30 avril au mois d’octobre rendent ce séjour parisien impossible. La lettre du 15 juillet, déchirée, n’a toutefois sa date que de la main de La Morandais, et Chateaubriand y écrit qu’il était « absent » quand la lettre précédente est arrivée : le doute reste permis. Collas ne sait pas l’origine de la dette ; il pense au jeu, que les Mémoires disent pourtant découvrir en 1792 (« Je n’avais jamais joué », livre IX, chapitre 6).