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L'Enchanteur 1768—1848
Un dernier amour de René LXVII. Chateaubriand → Mme de V…, 18 avril 1829, Rome

Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V…

LXVII. Chateaubriand → Mme de V…, 18 avril 1829, Rome

Un dernier amour de René · 2 min de lecture · p. 238–239 · chapitre 72 sur 80

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Perrin, 1903, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Rome, 18 avril 1829.

Votre lettre m'embarrasse beaucoup : vous me dites que vous partez pour Paris, et en même temps que vous réglerez votre marche sur la mienne ; où donc alors vous écrire, à Paris ou à H. ? Je ne sais plus quand j'y serai moi-même, pas certainement avant la fin de mai, si, toutefois, je quitte Rome. Ma vie est tellement le jouet des événements que je ne puis jamais dire ce que je deviens. Si vous arrivez avant moi à Paris, visitez mon ermitage, vous y trouverez des arbres, pas si beaux que les vôtres, mais qui vous parleront de moi ; vous verrez que j'étais aussi isolé dans cette grande ville que vous l'êtes dans vos montagnes. Je n'aspire qu'à rentrer dans cette retraite, où m'appellent le temps qui fuit et la mort qui me réclame. Il est donc possible que je rencontre enfin mon inconnue? Quel effet ferai-je sur elle et quel sentiment fera-t-elle naître en moi ? Eh! bien, si je gâte son propre ouvrage, si je ne suis plus à ses yeux ce qu'elle s'était plu à me faire, je me réfugierai dans ses vieilles illusions, dans ses songes, je lui demanderai de vivre dans l'image qu'elle s'était créée et d'oublier la triste réalité.

Je n'ai pas trop à me louer de l'obligeance de M. Roy; mais, si je puis vous être bon à quelque chose, Marie n'aura qu'à me donner ses ordres. Hélas ! et moi aussi, j'ai quitté des vieux châteaux, des lieux que j'aimais et où j'aurais voulu passer ma vie ! Je suis comme ces arbres que les pépiniéristes veulent vendre, et qu'ils déplantent et replantent tous les ans, de peur qu'ils ne s'enracinent; mais, au bout de quelque temps, le pauvre arbre, qui n'a point de sol paternel, se dessèche et meurt dans la terre nouvelle où on l'a mis.

Cette lettre vous attendra entre les mains du fidèle Henri, rue d'Enfer.

Quel bonheur pourtant, de voir Marie ! Mais je ne puis y croire.

Chateaubriand