Avertissement du 4 janvier 1842 (NAF 26305)
BnF, NAF 26305, 11 feuillets, collection Jean Lanssade. D'après la notice de la BnF : copie de la main de Hyacinthe Pilorge avec corrections et additions de la main de Chateaubriand ; version intermédiaire datée du 4 janvier 1842, entre la « Préface testamentaire » du 1er décembre 1833 et l'Avant-propos du 14 avril 1846, revu le 28 juillet 1846. Les corrections au crayon sont notées telles quelles ; le site n'en attribue pas la main. Les renvois au crayon en marge ne sont pas transcrits.
Le texte avance d'une préface à l'autre. La plus grande part passe dans l'Avant-propos de 1846 (Biré, t. I), souvent mot pour mot. Ce que 1842 est seul à dire :
- Les manuscrits. Deux, « appartenant à la société des Engagistes », déposés en lieu sûr ; un troisième qu'il garde et qu'il « augmente sans cesse », destiné à l'impression (passage barré au crayon).
- Sa peur du feuilleton, six ans avant La Presse : « Une publication hachée, donnée successivement par lambeaux, selon les avantages de la vente du moment, nuit à l'effet d'un ouvrage ». Et les « deux commissaires » chargés de veiller aux épreuves, la place des passages supprimés « laissée en blanc ».
- « ce que je désirerois avant tout aujourd'hui, car il n'y a plus de public » : la fin de la phrase ne reste pas en 1846.
- « à mes serments que l'ingratitude a rendus plus inviolables » ; 1846 : « à mes serments et à l'unité de ma conduite ».
- « ma veuve ne seroit pas assez riche pour payer la dépense d'un embaumement » (biffé).
Trois états de la même phrase : « cette voix lointaine qui sort de la tombe » (1833), « ces voix plaintives qui sortent de la tombe » (1842), « ces voix qui ont quelque chose de sacré, parce qu'elles sortent du sépulcre » (1846). Le « pauvre orphelin » de 1833 devient ici le « pauvre enfant » ; il n'est plus en 1846.
Le feuillet 11, de la main de Chateaubriand, est très repris ; sa dernière ligne reste à contrôler. Imprimé en 1846 : « Là, j'ai eu à réveiller un monde qui n'était connu que de moi ; je n'ai rencontré, en errant dans cette société évanouie, que des souvenirs et le silence ; de toutes les personnes que j'ai connues, combien en existe-t-il aujourd'hui ? »

Avertissement [en surcharge, au-dessus d'un mot biffé ; au crayon, en dessous : Préface]
Sicut nubes... quasi naves... velut umbra. (Job.)
Comme il m'est impossible de prévoir le moment de ma fin, comme à mon âge les jours accordés à l'homme ne sont que des jours de grâce ou plutot de rigueur, avant d'être [au-dessus de mots biffés] mandé [mot biffé] devant le souverain Juge, [ajouté] je vais m'expliquer.
Les Mémoires à la tête desquels on lira cet avertissement [au-dessus d'un mot biffé] suivent dans leurs divisions les divisions naturelles de mes carrières : ma carrière de soldat et de voyageur, ma carrière littéraire, ma carrière politique. Chaque division est coupée en livres, chaque livre en petites sections ; celles-ci ne portent point de titre ; elles ne servent qu'à marquer les milles du chemin : haltes ménagées pour le délassement du lecteur, à l'instar des reposades [au-dessus d'un mot biffé] placés dans les sentiers des Alpes.
La triste nécessité qui m'a toujours tenu le pied sur la

gorge, m'a forcé de vendre mes Mémoires pour n'être [biffé ; au crayon : qu'ils ne seroient] publiés qu'après ma mort. + [Le passage qui suit, jusqu'à « devant être détruits », est barré au crayon :] Aux charges et conditions stipulées dans l'acte de vente, deux manuscrits appartenant à la société des Engagistes, ont été déposés en lieu sûr ; un troisième manuscrit que j'augmente sans cesse, sur lequel je travaille, corrige, ajoute, supprime, fais et refais des changements, est demeuré entre mes mains. C'est sur ce manuscrit complet, qui appartient aussi aux actionnaires que seront imprimés mes Mémoires, les deux premiers manuscrits devant être détruits. [biffé : à la livraison de ce dernier.]
+ Personne ne peut savoir ce que j'ai souffert en étant obligé d'hypothéquer ma tombe ; mais je devois ce dernier sacrifice [mots biffés] à mes serments que l'ingratitude [au-dessus d'un mot biffé] a rendus plus inviolables. Par un attachement peut être pusillanime, je regardois mes Mémoires comme des confidents dont je ne m'aurois jamais voulu séparer : mon dessein étoit de les laisser à Made de Chateaubriand ; elle les eut fait connoître à sa volonté, ou les auroit supprimé, ce que je désirerois avant tout aujourd'hui, car il n'y a plus

de public. Au reste quand l'Eternité m'aura de ses deux mains bouché les oreilles, dans la poudreuse famille des sourds, je n'entendrai plus les cris.
[Le début de ce paragraphe, jusqu'à « de parler. », est barré au crayon :] C'est avec la plus extrême répugnance que je me suis vu forcé d'entrer dans les arrangements dont je viens de parler. [au crayon, un crochet ouvrant :] Ah ! si avant de quitter la terre, j'avois pu trouver quelqu'un d'assez riche, d'assez confiant pour racheter les actions de la société propriétaire et n'étant pas comme cette société, dans la nécessité de mettre l'ouvrage sous presse, sitot que tintera mon glas ! quelques uns des actionnaires sont mes amis, plusieurs sont des personnes obligeantes qui ont cherché à m'être utiles au défaut de la Légitimité : mais enfin les actions se sont vendues ; elles ont été transmises à des tiers que je ne connois pas, qui ne me connoissent pas et dont les affaires de famille doivent passer en première ligne. A ceux ci il est naturel que mes jours en se prolongeant deviennent, si non une importunité du moins un dommage. Comme j'aime à [deux lignes biffées, en partie illisibles :]

payer mes dettes, c'est bien malgré ma volonté que je fais attendre mes créanciers ; je me désole de sentir mes heures pesantes à mes voisins [au crayon, au-dessus : d'autrui qui me pèse (?)] : chacune des minutes de ma vie, retranche quelque chose à l'aisance de gens honorables.
Enfin si j'étois encore le maître de mes Mémoires, ou je les garderois à jamais en manuscrit, ou j'en retarderois l'apparition de cinquante années, ou si je me décidois à les mettre au jour, je ne les livrerois que tout à la fois : Une publication hachée, donnée successivement par lambeaux, selon les avantages de la vente du moment, nuit à l'effet d'un ouvrage : si cet ouvrage est de quelque longueur, telle chose que le lecteur n'auroit pas comprise dans le volume où elle se trouve [mot biffé], est expliquée dans le volume subséquent ; or quand on ne possède pas le livre entier on reste sous le coup de la prévention que le passage incomplet a fait naître. Mais comment allier l'intérêt de la réputation d'un auteur avec des intérêts étrangers, justement impatients de recueillir ? Je compte au reste sur la loyauté des Editeurs et la surveillance des deux commissaires que mon contrat me laisse le droit de nommer à la révision des épreuves : ils s'opposeroient, s'il en étoit besoin, à toute mutilation. Néanmoins si on étoit obligé de faire quelque sacrifice au despotisme des lois politiques du jour, la place des passages [mot biffé] supprimés, seroit laissée en blanc ; on rempliroit les lacunes dans la suite, lorsque l'oppression de la presse ayant cessé, il seroit permis de produire le texte sans péril de réquisitoire et de procès.
[Au bas de la page, renvoi : Je ...]

Je [mots biffés] dans cette préface testamentaire [ajouté au-dessus ; lecture à contrôler] les préoccupations dont je ne puis me défendre, relativement à mes derniers travaux : je suis moins inquiet sur ce qui restera de mes cendres.
Les habitans de St Malo s'adressèrent à moi le 25 Aout 1828 par l'entremise de leur Maire au sujet d'un bassin à flot qu'ils désiroient établir. Je m'empressai de répondre [mots biffés], sollicitant en échange de bienveillance, une concession de quelques pieds de terre pour mon tombeau sur le grand Bey. Cela souffrit des [au-dessus d'un mot biffé] difficultés à cause de l'opposition du génie militaire. Je reçus enfin le 27 8bre 1831 une lettre du Maire M. Hovius ; il me disoit : „ Le lieu „ de repos que vous désirez au bord de la mer à quelques pas de „ votre berceau, sera préparé par la piété filiale des Malouins. „ Une pensée triste se mêle pourtant à ce soin : ah ! puisse le „ monument rester long tems vuide ! mais l'honneur et la „ gloire survivent à tout ce qui passe sur la terre. „ Je cite avec reconnoissance ces belles paroles de M. Hovius : il n'y a [mots biffés] de trop que le mot gloire.
Je reposerai donc au bord de la mer que j'ai tant aimée. Si je meurs hors de france, je désire que mon corps ne soit rapporté

dans ma patrie qu'après dix années révolues d'une première [ajouté au-dessus] inhumation ; qu'on sauve mes restes de la profanation d'une sacrilège autopsie ; qu'on s'épargne le soin de chercher dans mon cerveau glacé et dans mon cœur éteint, le mystère de mon être : la mort ne révèle point les secrets de la vie. [Biffé, puis barré au crayon : D'ailleurs ma veuve ne seroit pas assez riche pour payer la dépense d'un embaumement.] Un cadavre courant la poste me fait horreur ; des os blancs et légers se transportent facilement : ils seront moins fatigués dans ce dernier voyage que quand je les trainois ça et là chargés de mes ennuis.

Ces Mémoires ont été [ajouté au-dessus] composés à différentes dates et en différents pays de là des Prologues obligés qui peignent les lieux que j'avois sous les yeux, les sentiments qui m'occupoient au moment où se renoue le fil de ma narration. Les formes changeantes de ma vie, sont ainsi entrées les unes dans les autres il m'est arrivé que dans mes instans de prospérité j'ai eu à parler de mes tems de misère, que dans mes jours de tribulation j'ai à [corrigé] retracer mes jours de bonheur. Les divers sentiments [corrigé au crayon en : expressions] de mes ages divers, ma jeunesse pénétrant dans ma vieillesse, la gravité de mes années d'expérience attristant mes années légères, les rayons de mon soleil depuis son aurore jusqu'à son couchant se croisant et se confondant [biffé : donnent je le crains] [au crayon : ont produit dans mes récits une sorte de] une confusion, ou si l'on veut une sorte d'unité indéfinissable à mes récits. mon berceau a de ma tombe, ma tombe a de mon berceau ; mes souffrances deviennent des plaisirs, mes plaisirs des douleurs et je ne sais plus en terminant [au crayon : achevant de relire] ces Mémoires s'ils sont d'une tête brune ou chenue.
J'ignore si cette confusion [au crayon : le mélange] à laquelle [au crayon : auquel] je ne puis apporter de remède plaira ; elle est le fruit des inconstances de mon sort : les tempêtes ne m'ont souvent laissé de table pour écrire que l'écueil de mon naufrage.
Des amis m'ont pressé [au crayon : souvent] de faire paroitre de mon vivant, au moins [au crayon] quelques morceaux de ces Mémoires : j'ai préféré écrire du fond de mon cercueil. Ma narration est comme accompagnée de ces voix plaintives

qui sortent de la tombe et que l'on entend à ses bords. Cet intérêt, faute de mieux, je le voudrois [au crayon : j'ai voulu le] léguer au pauvre enfant, destiné à rester après moi ici bas. Si j'ai assez souffert dans ce monde pour être dans l'autre une ombre heureuse, un rayon échappé des Champs Elysées répandrait [corrigé : répandra] sur mes derniers tableaux une lumière protectrice. La vie me sied mal, la mort m'irait [corrigé : m'ira] peut être mieux.
[Le paragraphe qui suit est barré au crayon :] Toutefois si quelque chose me pouvoit tenir lieu de ma fin, ce seroit l'heure expirante d'une vieillesse trop prolongée et la disparution de certains personnages : mon existence alors n'étant plus comptée et les obstacles extérieurs étant levés mes Mémoires publiés dans cette double occurence seroient encore d'outre-tombe.
Les notes accompagnant le texte sont de deux sortes : les premières sont de la date même du texte, les secondes sont ajoutées depuis la composition du texte portent leur date de l'année où elles ont été écrites [ajouté, biffant : et leur indication chronologique] : à la fin de tous les mémoires sont rassemblés [corrigé au crayon : sont placés, se trouvent] les éclaircissements et les pièces justificatives.

[Tout ce paragraphe est barré d'une croix, à l'encre et au crayon :] peu nombreuses d'ailleurs, rejetées à la fin des volumes, comprennent des pièces justificatives ; les secondes aux marges sont de l'époque du texte ; les troisièmes, pareillement aux marges, ont été ajoutées depuis la composition du texte et portent leur indication chronologique.
[Même croix :] Ces dernières expliqueront pourquoi j'ai introduit dans le manuscrit même en le relisant quelques paragraphes, comme on intercale des pages dans une seconde édition : là se trouvent mentionnés des évènements qui n'étoient pas encore arrivés. Le lecteur se prêtera à ces anticipations inévitables quand on a remanié un travail pendant plus de vingt cinq ans.
Mes Mémoires [au-dessus, d'une autre main : Récits d'outre-tombe] ont été l'objet de ma prédilection : Saint Bonaventure obtint du ciel la permission de continuer les siens [mots biffés]. Je n'espère pas une telle faveur ; mais [lecture à contrôler] je désirerois au moins ressusciter à l'heure des fantômes, pour corriger mes épreuves ; une nuit me suffiroit : les morts vont vite. Les répétitions à faire disparoître, les traces des joints du moule à effacer, ne frappent bien les

yeux de l'auteur que sur la feuille imprimée. C'est l'impossibilité probable d'être mon prote qui m'a fait tant de fois lire et relire le manuscrit, passer et repasser la lime sur l'ouvrage.
Par un bizarre assemblage, deux hommes sont en moi, l'homme de jadis et l'homme de maintenant ; il est arrivé que la langue française ancienne et la langue française moderne m'étoient naturelles ; une des deux venant à me manquer, une partie du signe de mes idées me manquoit : j'ai donc créé quelques mots, j'en ai rajeuni quelques autres ; mais je n'ai rien affecté ; et j'ai eu soin de n'employer que l'expression spontanément survenue. Au reste à quoi bon ce que je dis ici ? Quand l'Eternité m'aura de ses deux mains bouché les oreilles, dans la poudreuse famille des sourds, je n'entendrai plus personne [au-dessus ; biffé : les cris de l'école].
[Paragraphe commencé, puis barré à l'encre :] A la date de cette Préface, il n'y a d'écrit que deux parties de mes Mémoires la première et la quatrième, c'est à dire

[De la main de Chateaubriand :] Si quelque [biffé] telle partie de ce travail m'a plus [biffé] mieux [?] plus attaché que telle autre partie [biffé], c'est ce qui regarde ma jeunesse, le coin le plus ignoré de ma vie. [mots biffés] Là j'ai eu à ressusciter un monde [mot biffé ; au-dessus : solitaire] qui n'étoit connu que de moi. je n'ai rencontré en errant dans cette société évanouie, que des souvenirs et le silence ; je [mot biffé ; au-dessus : meurs (?)] avec les premiers, comme avec de vieux amis, j'emporte le dernier comme mon suaire [?].