Des Bourbons
Les fonctions attachées à ce titre de Roi sont si connues des François, qu’ils n’ont pas besoin de se le faire expliquer : le roi leur représente aussitôt l’idée de l’autorité légitime, de l’ordre, de la paix, de la liberté légale et monarchique. Les souvenirs de la vieille France, la religion, les antiques usages, les mœurs de la famille, les habitudes de notre enfance, le berceau, le tombeau, tout se rattache à ce nom sacré de roi : il n’effraye personne ; au contraire, il rassure. Le roi, le magistrat, le père ; un François confond ces idées. Il ne sait ce que c’est qu’un empereur ; il ne connoît pas la nature, la forme, la limite du pouvoir attaché à ce titre étranger. Mais il sait ce que c’est qu’un monarque descendant de saint Louis et de Henri IV : c’est un chef dont la puissance paternelle est réglée par des institutions, tempérée par les mœurs, adoucie et rendue excellente par le temps, comme un vin généreux né de la terre de la patrie et mûri par le soleil de la France. Cessons de vouloir nous le cacher : il n’y aura ni repos, ni bonheur, ni félicité, ni stabilité dans nos lois, nos opinions, nos fortunes, que quand la maison de Bourbon sera rétablie sur le trône. Certes, l’antiquité, plus reconnoissante que nous, n’auroit pas manqué d’appeler divine une race qui, commençant par un roi brave et prudent, et finissant par un martyr, a compté dans l’espace de neuf siècles trente-trois monarques, parmi lesquels on ne trouve qu’un seul tyran : exemple unique dans l’histoire du monde, et éternel sujet d’orgueil pour notre patrie. La probité et l’honneur étoient assis sur le trône de France, comme sur les autres trônes la force et la politique. Le sang noble et doux des Capets ne se reposoit de produire des héros que pour faire des rois honnêtes hommes. Les uns furent appelés Sages, Bons, Justes, Bien-Aimés ; les autres surnommés Grands, Augustes, Pères des lettres et de la patrie. Quelques-uns eurent des passions qu’ils expièrent par des malheurs, mais aucun n’épouvanta le monde par ces vices qui pèsent sur la mémoire des césars et que Buonaparte a reproduits.
Les Bourbons, dernière branche de cet arbre sacré, ont vu, par une destinée extraordinaire, leur premier roi tomber sous le poignard du fanatique, et leur dernier sous la hache de l’athée. Depuis Robert, sixième fils de saint Louis, dont ils descendent, il ne leur a manqué pendant tant de siècles que cette gloire de l’adversité, qu’ils ont enfin magnifiquement obtenue. Qu’avons-nous à leur reprocher ? Le nom de Henri IV fait encore tressaillir les cœurs françois, et remplit nos yeux de larmes. Nous devons à Louis XIV la meilleure partie de notre gloire. N’avons-nous pas surnommé Louis XVI le plus honnête homme de son royaume ? Est-ce parce que nous avons tué ce bon roi que nous rejetons ce sang ? Est-ce parce que nous avons fait mourir sa sœur, sa femme et son fils, que nous repoussons sa famille ? Cette famille pleure dans l’exil, non ses malheurs, mais les nôtres. Cette jeune princesse que nous avons persécutée, que nous avons rendue orpheline, regrette tous les jours, dans les palais étrangers, les prisons de la France. Elle pouvoit recevoir la main d’un prince puissant et glorieux, mais elle préféra unir sa destinée à celle de son cousin, pauvre exilé, proscrit, parce qu’il étoit François, et qu’elle ne vouloit point se séparer des malheurs de sa famille. Le monde entier admire ses vertus ; les peuples de l’Europe la suivent quand elle paroît dans les promenades publiques, en la comblant de bénédictions : et nous nous pouvons l’oublier ! Quand elle quitta sa patrie, où elle avoit été si malheureuse, elle jeta les yeux en arrière, et elle pleura. Objets constants de ses prières et de son amour, nous savons à peine qu’elle existe. Ah ! qu’elle retrouve du moins quelques consolations en faisant le bonheur de sa coupable patrie ! Cette terre porte naturellement les lis : ils renaîtront plus beaux, arrosés du sang du roi-martyr.
Louis XVIII, qui doit régner le premier sur nous, est un prince connu par ses lumières, inaccessible aux préjugés, étranger à la vengeance. De tous les souverains qui peuvent gouverner à présent la France, c’est peut-être celui qui convient le mieux à notre position et à l’esprit du siècle, comme, de tous les hommes que nous pouvions choisir, Buonaparte étoit peut-être le moins propre à être roi. Les institutions des peuples sont l’ouvrage du temps et de l’expérience : pour régner, il faut surtout de la raison et de l’uniformité. Un prince qui n’auroit dans la tête que deux ou trois idées communes, mais utiles, seroit un souverain plus convenable à une nation qu’un aventurier extraordinaire, enfantant sans cesse de nouveaux plans, imaginant de nouvelles lois, ne croyant régner que quand il travaille à troubler les peuples, à changer, à détruire le soir ce qu’il a créé le matin. Non seulement Louis XVIII a ces idées fixes, cette modération, ce bon sens si nécessaires à un monarque, mais c’est encore un prince ami des lettres, instruit et éloquent comme plusieurs de nos rois, d’un esprit vaste et éclairé, d’un caractère ferme et philosophique.
Choisissons entre Buonaparte, qui revient à nous portant le code sanglant de la conscription, et Louis XVIII, qui s’avance pour fermer nos plaies, le testament de Louis XVI à la main. Il répétera à son sacre ces paroles écrites par son vertueux frère :
« Je pardonne de tout mon cœur à ceux qui se sont faits mes ennemis sans que je leur en eusse donné aucun sujet, et je prie Dieu de leur pardonner. »
Monsieur, comte d’Artois, d’un caractère si franc, si loyal, si françois, se distingue aujourd’hui par sa piété, sa douceur et sa bonté, comme il se faisoit remarquer dans sa première jeunesse par son grand air et ses grâces royales. Buonaparte fuit abattu par la main de Dieu, mais non corrigé par l’adversité : à mesure qu’il recule dans le pays qui échappe à sa tyrannie, il traîne après lui de malheureuses victimes chargées de fers ; c’est dans les dernières prisons de France qu’il exerce les derniers actes de son pouvoir. Monsieur arrive seul, sans soldats, sans appui, inconnu aux François auxquels il se montre. À peine a-t-il prononcé son nom, que le peuple tombe à ses genoux : on baise respectueusement son habit, on embrasse ses genoux ; on lui crie, en répandant des torrents de larmes : « Nous ne vous apportons que nos cœurs ; Buonaparte ne nous a laissé que cela ! » À cette manière de quitter la France, à cette façon d’y rentrer, connoissez d’un côté l’usurpateur, de l’autre le prince légitime.
M. le duc d’Angoulême a paru dans une autre de nos provinces ; Bordeaux s’est jeté dans ses bras ; et le pays de Henri IV a reconnu avec des transports de joie l’héritier des vertus du Béarnois. Nos armées n’ont point vu de chevalier plus brave que M. le duc de Berry. M. le duc d’Orléans prouve, par sa noble fidélité au sang de son roi, que son nom est toujours un des plus beaux de la France. J’ai déjà parlé des trois générations de héros, M. le prince de Condé, M. le duc de Bourbon : je laisse à Buonaparte à nommer le troisième.
Je ne sais si la postérité pourra croire que tant de princes de la maison de Bourbon ont été proscrits par ce peuple qui leur devoit toute sa gloire, sans avoir été coupables d’aucun crime, sans que leur malheur leur soit venu de la tyrannie du dernier roi de leur race ; non, l’avenir ne pourra comprendre que nous ayons banni des princes aussi bons, des princes nos compatriotes, pour mettre à notre tête un étranger, le plus méchant de tous les hommes. On conçoit jusqu’à un certain point la république en France : un peuple, dans un moment de folie, peut vouloir changer la forme de son gouvernement, et ne plus reconnoître le chef suprême ; mais si nous revenons à la monarchie, c’est le comble de la honte et de l’absurdité de la vouloir sans le souverain légitime, et de croire qu’elle puisse exister sans lui. Qu’on modifie, si l’on veut, la constitution de cette monarchie, mais nul n’a le droit de changer le monarque. Il peut arriver qu’un roi cruel, tyrannique, qui viole toutes les lois, qui prive tout un peuple de ses libertés, soit déposé par l’effet d’une révolution violente ; mais dans ce cas extraordinaire la couronne passe à ses fils ou à son plus proche héritier. Or, Louis XVI a-t-il été un tyran ? Pouvons-nous faire le procès à sa mémoire ? En vertu de quelle autorité privons-nous sa race d’un trône qui lui appartient à tant de titres ? Par quel honteux caprice avons-nous donné à Buonaparte l’héritage de Robert le Fort ? Ce Robert le Fort descendoit vraisemblablement de la seconde race, et celle-ci se rattachoit à la première. Il étoit comte de Paris. Hugues Capet apporta aux François, comme François lui-même, Paris, héritage paternel, des biens et des domaines immenses. La France, si petite sous les premiers Capets, s’enrichit et s’accrut sous leurs descendants. Et c’est en faveur d’un insulaire obscur, dont il a fallu faire la fortune en dépouillant tous les François, que nous avons renversé la loi salique, palladium de notre empire. Combien nos pères différoient de nous de sentiments et de maximes ! À la mort de Philippe le Bel, ils adjugèrent la couronne à Philippe de Valois, au préjudice d’Édouard III, roi d’Angleterre ; ils aimèrent mieux se condamner à deux siècles de guerre que de se laisser gouverner par un étranger. Cette noble résolution fut la cause de la gloire et de la grandeur de la France : l’oriflamme fut déchirée aux champs de Crécy, de Poitiers et d’Azincourt ; mais ces lambeaux triomphèrent enfin de la bannière d’Édouard III et de Henri V, et le cri de Montjoie Saint-Denis étouffa celui de toutes les factions. La même question de l’hérédité se représenta à la mort de Henri III : le parlement rendit alors le fameux édit qui donna Henri IV et Louis XIV à la France. Ce n’étoient pourtant pas des têtes ignobles que celles d’Édouard III, de Henri V, du duc de Guise et de l’infante d’Espagne. Grand Dieu ! qu’est donc devenu l’orgueil de la France ! Elle a refusé d’aussi grands souverains pour conserver sa race françoise et royale, et elle a fait choix de Buonaparte !
En vain prétendroit-on que Buonaparte n’est pas étranger : il l’est aux yeux de toute l’Europe, de tous les François non prévenus ; il le sera au jugement de la postérité : elle lui attribuera peut-être la meilleure partie de nos victoires, et nous chargera d’une partie de ses crimes. Buonaparte n’a rien de françois, ni dans les mœurs, ni dans le caractère. Les traits mêmes de son visage montrent son origine. La langue qu’il apprit dans son berceau n’étoit pas la nôtre, et son accent comme son nom révèlent sa patrie. Son père et sa mère ont vécu plus de la moitié de leur vie sujets de la république de Gênes. Lui-même est plus sincère que ses flatteurs : il ne se reconnoît pas François ; il nous hait et nous méprise. Il lui est plusieurs fois échappé de dire : Voilà comme vous êtes, vous autres François. Dans un discours, il a parlé de l’Italie comme de sa patrie, et de la France comme de sa conquête. Si Buonaparte est François, il faut dire nécessairement que Toussaint-Louverture l’étoit autant et plus que lui : car enfin il étoit né dans une vieille colonie françoise et sous les lois françoises ; la liberté qu’il avoit reçue lui avoit rendu les droits du sujet et du citoyen. Et un étranger élevé par la charité de nos rois, occupe le trône de nos rois et brûle de répandre leur sang ! Nous prîmes soin de sa jeunesse, et par reconnoissance il nous plonge dans un abîme de douleur ! Juste dispensation de la Providence ! les Gaulois saccagèrent Rome, et les Romains opprimèrent les Gaules ; les François ont souvent ravagé l’Italie, et les Médicis, les Galigaï, les Buonaparte, nous ont désolés. La France et l’Italie devroient enfin se connoître et renoncer pour toujours l’une à l’autre.
Qu’il sera doux de se reposer enfin de tant d’agitations et de malheurs sous l’autorité paternelle de notre souverain légitime ! Nous avons pu un moment être sujets de la gloire que nos armes avoient répandue sur Buonaparte ; aujourd’hui qu’il s’est dépouillé lui-même de cette gloire, ce seroit trop que de rester l’esclave de ses crimes. Rejetons cet oppresseur comme tous les autres peuples l’ont déjà rejeté. Qu’on ne dise pas de nous : Ils ont tué le meilleur et le plus vertueux des rois ; ils n’ont rien fait pour lui sauver la vie, et ils versent aujourd’hui la dernière goutte de leur sang, ils sacrifient les restes de la France pour soutenir un étranger qu’eux-mêmes détestent. Par quelle raison cette France infidèle justifieroit-elle son abominable fidélité ? Il faut donc avouer que ce sont les forfaits qui nous plaisent, les crimes qui nous charment, la tyrannie qui nous convient. Ah ! si les nations étrangères, enfin lasses de notre obstination, alloient consentir à nous laisser cet insensé ; si nous étions assez lâches pour acheter par une partie de notre territoire la honte de conserver au milieu de nous le germe de la peste et le fléau de l’humanité, il faudroit fuir au fond des déserts, changer de nom et de langage, tâcher d’oublier et de faire oublier que nous avons été François.
Pensons au bonheur de notre commune patrie ; songeons bien que notre sort est entre nos mains : un mot peut nous rendre à la gloire, à la paix, à l’estime du monde, ou nous plonger dans le plus affreux comme dans le plus ignoble esclavage. Relevons la monarchie de Clovis, l’héritage de saint Louis, le patrimoine de Henri IV. Les Bourbons seuls conviennent aujourd’hui à notre situation malheureuse, sont les seuls médecins qui puissent fermer nos blessures. La modération, la paternité de leurs sentiments, leurs propres adversités, conviennent à un royaume épuisé, fatigué de convulsions et de malheurs. Tout deviendra légitime avec eux, tout est illégitime sans eux. Leur seule présence fera renaître l’ordre dont ils sont pour nous le principe. Ce sont de braves et illustres gentilshommes, autant et plus François que nous. Ces seigneurs des fleurs de lis furent dans tous les temps célèbres par leur loyauté ; ils tiennent si fort à la racine de nos mœurs, qu’ils semblent faire partie même de la France et lui manquer aujourd’hui comme l’air et le soleil.
Si tout doit devenir paisible avec eux, s’ils peuvent seuls mettre un terme à cette trop longue révolution, le retour de Buonaparte nous plongeroit dans des maux affreux et dans des troubles interminables. L’imagination la plus féconde peut-elle se représenter ce que seroit ce monstrueux géant resserré dans d’étroites limites, n’ayant plus les trésors du monde à dévorer et le sang de l’Europe à répandre ? Peut-on se le figurer renfermé dans une cour ruinée et flétrie, exerçant sur les seuls François sa rage, ses vengeances et son génie turbulent ? Buonaparte n’est point changé ; il ne changera jamais. Toujours il inventera des projets, des lois, des décrets absurdes, contradictoires ou criminels ; toujours il nous tourmentera ; il rendra toujours incertaines notre vie, notre liberté, nos propriétés. En attendant qu’il puisse troubler le monde nouveau, il s’occupera du soin de bouleverser nos familles. Seuls esclaves au milieu du monde libre, objet du mépris des peuples, le dernier degré du malheur sera de ne plus sentir notre abjection et de nous endormir, comme l’esclave de l’Orient, indifférents au cordon que le sultan nous enverra à notre réveil.
Non, il n’en sera pas ainsi. Nous avons un prince légitime, né de notre sang, élevé parmi nous, que nous connoissons, qui nous connoît, qui a nos mœurs, nos goûts, nos habitudes, pour lequel nous avons prié Dieu dans notre jeunesse, dont nos enfants savent le nom comme celui d’un de leurs voisins, et dont les pères vécurent et moururent avec les nôtres. Parce que nous avons réduit nos anciens princes à être voyageurs, la France sera-t-elle une propriété forfaite ? Doit-elle demeurer à Buonaparte par droit d’aubaine ? Ah ! pour Dieu, ne soyons pas trouvés en telle déloyauté, que de déshériter notre naturel seigneur, pour donner son lit au premier compagnon qui le demande. Si nos maîtres légitimes nous manquoient, le dernier des François seroit encore préférable à Buonaparte pour régner sur nous : du moins nous n’aurions pas la honte d’obéir à un étranger.
Il ne me reste plus qu’à prouver que si le rétablissement de la maison de Bourbon est nécessaire à la France, il ne l’est pas moins à l’Europe entière.