Daniélo à Mme Récamier, Paris, ce 2 février 1848
Madame,
Sans autre droit à votre bienveillance que votre bonté, j'ose néanmoins m'adresser à vous dans un moment pénible et dans un état de santé fâcheux au milieu d'un hiver dur. Si malgré ma crainte extrême d'être indiscret, j'ose prendre cette liberté, c'est que je n'ai plus d'autre moyen, c'est que vous seule, Madame, pouvez par votre recommandation remplacer celle de Madame la Vicomtesse de Chateaubriand et me faire rendre justice. Mad. de Chateaubriand ne me l'eût point refusée et elle m'en parlait encore quelque temps avant sa mort.
Il s'agirait de rappeler à M. le Comte de Salvandy une promesse que sur la demande de Mad. de Chateaubriand il lui avait faite solennellement par écrit en ma faveur, et de l'empêcher de commettre, en y manquant, une injustice qui m'écraserait, car voilà deux ans que je travaille à mes frais et risques sur sa parole.
Vous trouverez, Madame, l'abrégé des principaux détails de cette affaire dans la note ci-jointe. Je vous supplie donc de vouloir bien en prendre connaissance. Si vous me faisiez la grâce de l'envoyer ensuite au Ministre avec un mot de vous ou de votre part, j'en serais d'autant plus heureux que je ne douterais plus du succès de mes droits. Envers un pauvre homme tel que moi l'on peut tout se permettre, mais ce ne sera pas à vous, Madame, que le Ministre osera nier une promesse qu'il sait bien avoir écrite de sa main propre à Mad. de Chateaubriand au commencement de janvier de l'année dernière.
Souvent depuis M. le Vicomte de Chateaubriand lui-même m'en a demandé des nouvelles. Je n'en avais jamais de bonnes à lui donner : c'étaient toujours, comme je le disais, la note des délais, des défaites. Un jour je le priai devant Mad. Tastu, qui voulut bien plaider pour moi, d'en écrire un mot au Ministre. Il me dit : revenez demain. On m'assure même qu'il parla de me faire avoir une place dans une Bibliothèque. Le lendemain je revins. M. de Lamennais était là. M. le Vicomte me dit : nous verrons plus tard. Je m'en revins triste et ne lui en parlai plus. Cependant ne voyant plus d'espoir que dans son appui et d'après les conseils de tous ceux qui me veulent du bien je lui écrivis il y a quelques semaines pour le prier de rappeler au ministre les promesses faites à Mad. la vicomtesse, et de me faire payer ma pension depuis si longtemps gagnée et qui m'est due depuis sept mois. — « Monsieur le Vicomte lui disais-je, vous avez mon pain dans votre main : il vous suffit de l'ouvrir et de signer votre nom pour me l'assurer à jamais. Souvent quand j'avais l'honneur de présenter vos lettres à votre signature vous me disiez avec bonté : Je voudrais bien vous signer ainsi une pension de deux mille francs. Je ne vous demande aujourd'hui que de signer une invitation au ministre de me payer ma pension de sept cents francs qui m'est due. Ce n'est qu'un morceau de pain sec, mais c'est un morceau de pain : me le refuserez-vous ? Tous les autres ont trouvé le bonheur en passant auprès de vous ; moi seul n'aurais-je trouvé que le contraire ? »
M. le Vicomte ne m'a point répondu. Respectant sa vieillesse et craignant de l'importuner, je n'ai point insisté. Il m'a rappelé cinq fois auprès de lui comme secrétaire. Bien que je n'aie jamais ambitionné la position qu'il me faisait je m'y suis toujours prêté avec le même dévouement, la même résignation. Il devrait comprendre que tant de vicissitudes n'ont pu être que très nuisibles pour moi. Il ne ferait donc que juste en m'appuyant un peu. Mad. la Vicomtesse avait fini par le comprendre pour son compte. De là sa demande au Ministre. M. le Vicomte lui même m'avait promis une pension de cent francs par mois, sa vie durant. Je ne la lui avais pas demandée, je n'en voulais pas. Cependant il me la paya une fois ou deux, puis l'oublia. Je ne lui en ai point reparlé : ce ne fut jamais son argent, c'est sa protection que j'aurais désirée.
Il n'y a que la vôtre Madame, qui puisse remplacer la sienne auprès de M. de Salvandy. Je n'y ai aucun titre il est vrai, je ne l'en sollicite pas moins : j'en ai le plus grand besoin et si vous la refusez je ne sais plus que faire. Nulle n'est plus digne, plus capable que vous d'achever ce que Mad. de Chateaubriand a commencé, a cru même avoir fini pour moi. Ce n'est point une grâce, c'est une chose convenue, c'est l'exécution d'une promesse écrite, officiellement signée, c'est une dette ancienne que je supplie votre bienveillante équité de réclamer d'un Ministre qui vous révère et qui s'empressera de vous obéir.
Quoiqu'il advienne, veuillez, je vous en conjure, Madame, me pardonner cette démarche : c'est la première et c'est en quelque sorte au désespoir que je la fais. Tous les autres arrivent : ils trouvent leur bien être dans leurs travaux, ils ont des positions : moi toutes les paroles me manquent, toutes les promesses me trompent et plus je travaille, plus j'ai à souffrir. Je ne serai point importun. Si ma demande vous déplaît votre silence m'en punira. Ce sera pour moi un malheur de plus : mais je n'en serai pas moins avec le respect le plus profond,
Madame, Votre très humble et très obéissant serviteur
Daniélo
Paris ce 2 février 1848. 104 rue du Bac.