Mme Lenormant à Hyde de Neuville, [1849]
Monsieur le comte,
quand je n'aurais pas l'honneur d'être connue de vous, je m'adresserais encore avec confiance à la délicatesse, à la loyauté si respectée de votre caractère ; mais c'est au nom de M. de Chateaubriand, c'est au nom de Mme Récamier chez laquelle j'ai eu l'honneur de vous rencontrer, que j'ai recours à vous.
quelques semaines seulement après l'événement si cruel et si foudroyant qui nous a enlevé Mme Récamier, j'ai eu à remplir un impérieux et pénible devoir en m'opposant à la profanation que l'on a voulu faire dans la presse d'un nom sacré pour moi et que j'ai mission de protéger.
fille adoptive de Mad. Récamier, j'ai reçu d'elle la disposition absolue de tous ses papiers, et seule j'ai le droit de juger ce qui dans les manuscrits qu'elle m'a légués doit être conservé ou détruit. le tribunal de première instance m'a donné gain de cause dans le procès auquel on m'avait contrainte.
en lisant les plaidoiries d'une cause où se trouvaient mêlés deux noms que le respect public a consacré et à des titres et à des degrés différens sont gravés dans votre souvenir, vous avez dû voir Monsieur, quel parti l'avocat de mes adversaires a cherché à tirer d'une circonstance sur laquelle je viens réclamer de vous quelques explications.
M. de Chateaubriand a consacré le dixième livre de ses mémoires à une sorte de vie de Mme Récamier : mais comme cette vie embrassait une longue période d'années où M. de Chateaubriand ne connaissait qu'à peine la femme dont le dévouement et l'amitié devaient consoler les infirmités de sa vieillesse, il a composé ce volume d'un choix de lettres écrites à diverses époques par les personnages éminents qui s'étaient trouvés en rapport intime avec Mme Récamier. ce livre contient des lettres de M. de Laharpe, de Lucien Bonaparte, de Benjamin Constant, il en renferme surtout un grand nombre de Mme de Staël, d'autres de Canova, du duc de Wellington, etc. ce qui dans tout ce livre est écrit par M. de Chateaubriand ne forme certainement pas vingt pages.
M. de Chateaubriand a donné à ma tante la copie originale de ce livre corrigée de sa propre main. dans la pensée de M. de Chateaubriand dont personne à coup sûr ne serait tenté de mettre en cause la chevaleresque droiture et l'honneur jusqu'ombrageux, il n'a jamais été l'intention de vendre avec ses œuvres des correspondances écrites par des tiers à une personne autre que lui-même, et qui les avait confiées à sa délicatesse.
aussi ce livre écrit en 1839 n'était pour ma tante que le glorieux témoignage d'une affection dont elle était digne, et malgré le prix qu'elle y attachait elle le communiquait à bien peu de gens. lorsque les facultés de son illustre ami se furent affaiblies, Mme Récamier conçut quelqu'inquiétude qu'on n'abusât de ce 10e livre. à plusieurs reprises elle chercha à savoir par M. de Chateaubriand par M. de Loménie auquel M. de Chateaubriand permettait de lui relire ses mémoires, si quelque copie de ce dixième livre ne se trouvait par hasard dans la caisse des papiers destinés à la publication : M. de Loménie ne l'y a point vue. Une copie datée et signée par M. de Chateaubriand en 1845 de ce 10e livre n'existait réellement point dans la caisse des éditeurs. la copie corrigée de la main de l'auteur a été donnée à Mme Récamier et je la possède avec les autres papiers qu'elle m'a légués, d'où vient que la presse annonce qu'elle l'a possédée aussi ? le testament de M. de Chateaubriand n'est-il pas formel ? la publication n'y est-elle pas limitée aux copies revêtues de la signature de l'auteur et datées de 1845 ? d'où vient [?] que le bas à terre des feuilles se donne par un certifié conforme. certifié conforme à quoi ? à la copie authentique revêtue de la date et de la signature.
ce que je viens vous demander Monsieur le comte, vous demander, c'est comment ce dixième livre peut se trouver aux mains de M. Sala, aux mains de M. de Girardin ?
pour ce qui me concerne dans cette affaire, c'est à dire pour l'honneur de la mémoire de Mme Récamier, je dois vous déclarer que je m'opposerai de toutes mes forces à ce que son nom serve de prétexte à des révélations fâcheuses ou ridicules pour des personnes qui lui auraient écrit avec la confiance de l'intimité en se reposant sur sa délicatesse. Je n'ai pas besoin, j'en suis sûre d'insister davantage auprès de Monsieur Hyde de Neuville dans une question qui est pour moi une question de délicatesse et de probité, et je le supplie en sa qualité d'exécuteur testamentaire de M. de Chateaubriand de vouloir bien me donner les renseignemens sur lesquels il m'est important d'être fixée avant que la cour d'appel se soit saisie du jugement de mon procès avec […].
mon mari se joint à moi pour offrir à Monsieur Hyde de Neuville l'hommage de ses sentimens les plus distingués.