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L'Enchanteur 1768—1848

Correspondance

3 264 lettres lues comme une partition. Chaque correspondant a sa portée, chaque lettre est une note : au-dessus de la ligne quand il écrit, au-dessous quand on lui répond.

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Comte Louis de Chateaubriand à Charles Lenormant, Villeray, le 30 9bre 1850 ; suite, 1er Xbre 1850

Villeray, le 30 9bre 1850.

C'est encore une absence de Lonné qui a retardé de deux jours, ma réponse, Monsieur, à la lettre du 27 que vous m'avez l'honneur de m'écrire, et qui ne m'est arrivée qu'hier 29. Je m'empresse d'y vous exprimer les impressions que j'ai reçues à la lecture des deux articles de Mm. Daniélo et Victor Renaud, lesquelles sont, je vous l'avoue différentes des vôtres. Je vous les dirai avec sincérité, en les soumettant du reste à votre jugement ; car je m'aveugle peut-être par un excès de confiance en la mesure que nous avons prise.

Je vous dirai donc d'abord que je crois que l'ardent intérêt que vous prenez à la mémoire de mon Oncle vous rend trop inquiet à cet égard. Elle a été défendue par nous comme elle devait l'être, et le mécontentement des auteurs des deux réclamations prouve (à mon sens, c'est en cela que je m'en remets à vous pour savoir si je me trompe) que nous avons suffisamment défendu la mémoire de mon oncle et que nous avons frappé juste et bien. Ces Messieurs de plus me semblent (c'est toujours mon sens, bon ou erroné) nous être venus en aide en attirant par leur réclamation l'attention des lecteurs, chez la plupart desquels notre note aurait passé inaperçue. Ils insistent, en voulant les combattre, sur les points que nous tenions surtout à établir qui sont que le post face a paru sans notre Visa, et que nous voulons comme nous devons y rester absolument étrangers. Sous ce rapport donc nous devons être contents : Nous avons atteint notre but.

Passant à la seconde considération qui est celle de la crainte que vous manifestez qu'on ne pense que vous seul avez voulu témoigner une désapprobation de l'œuvre ajoutée au 12e Volume des mémoires et que nous n'avons signé que par complaisance pour vous, je puis vous certifier que cette crainte n'est point fondée. Toutes les personnes qui ont lu notre note m'en ont fait compliment, et nulle ne m'a paru imaginer que j'y ai été étranger : on avait plutôt l'air de m'en croire, à titre de neveu, le principal auteur, mérite que je déclinais puisqu'il ne m'appartenait pas seul, on a trouvé notre note ferme, en même temps que mesurée, et très digne. Les articles en réponse ont été jugés fort peu convenables et ne répondant point à ce que nous disions.

Je pense donc que nous devons garder le silence parce que notre but est complètement atteint, et que de nouvelles paroles de notre part ne pourraient donner aucune force aux premières, puisqu'elles ne pourraient être qu'une répétition. En effet ceux qui n'auront pas cru aux premières, croiront-ils aux secondes ? Je vais plus loin ; je pense qu'il y aurait à craindre que des explications qui tendraient à établir que vous craignez de passer pour être vous le seul instigateur de la note, ne fissent naître cette opinion chez des personnes qui n'y auraient jamais pensé. Je ne suis pas fâché, sous ce rapport, avec vous qu'on ait refusé, au journal des Débats, l'insertion des explications que vous donniez. Ces Messieurs, les auteurs des deux réclamations n'ont pas le droit d'attendre que nous leur donnions des explications de notre conduite. Nous avons agi comme nous l'avons fait parce qu'il nous a convenu d'agir ainsi ; cela suffit. D'ailleurs le nom de Mr Hyde de Neuville se trouvait dans le passage de ma lettre que vous citiez, et ce vieil et respectable ami de mon Oncle aimera peut-être mieux que son nom ne soit prononcé.

Je vous demande pardon, Monsieur, de ce long verbiage, car j'ai écrit vite pour ne pas retarder davantage ma réponse ; mais vous m'avez dit que vous vous en remettiez aux exécuteurs testamentaires pour voir ce qu'il y avait à faire ; je vous réponds franchement que ma première impression a été pour le silence qui je le pense en toute vérité ne plaira pas à ces Messieurs, lesquels désireraient au contraire peut-être une réponse de notre part qui les mît dans le cas de répliquer encore et que la nuit, qui dit-on porte conseil, n'a fait que corroborer chez moi cette impression. Maintenant, Monsieur, si vous trouvez que je me trompe, veuillez me l'écrire, et nous consulterons à l'instant ces Messieurs pour savoir s'ils désirent que nous […] un nouvel écrit. Veuillez m'adresser encore à Lonné par Bellême (Orne), où je retourne demain.

Je finis cette assommante épître par vous renouveller, Monsieur, l'assurance des sentiments les plus distingués de votre dévoué serviteur

Cte de Chateaubriand

Villeray, le 1er Xbre 1850.

Comme j'écrivais cette lettre, Monsieur, une lettre de Mr Daniélo m'est renvoyée de Paris. (Elle arrive au moment du départ de la poste.) Je suspends donc l'envoi de ma lettre, de 24 heures, pour vous parler de celle de Mr Daniélo.

Je vous dirai, Monsieur, qu'elle vient corroborer la lettre ci-dessus que je vous écrivais hier. Mr Daniélo m'écrit poliment : je lui réponds poliment. Mr Daniélo, ayant-bien l'air en effet de croire que vous seul, nous exprime le regret que nous ayons commis une injustice en nous opposant à un écrit bienveillant pour mon oncle et ma tante, tandis que nous laissons, sans rien dire, paraître quelques uns qui attaquent mon oncle. J'ai reçu avec plaisir cette lettre qui, demandant une réponse, me donne occasion d'expliquer à Mr Daniélo qui a à cet égard, d'accord avec Mr Renaud, une opinion que le public, je vous le répète, Monsieur, n'a pas, de lui expliquer, dis-je, que nous avons été unanimes pour vouloir faire connaître au public que nous avions refusé notre visa à une œuvre étrangère aux mémoires, et qui par conséquent ne devait pas leur être accolée, et que nous voulions, comme nous devions y rester absolument étrangers. Je suis entré à cet égard dans les détails que vous donniez au journal des débats, d'après la copie que vous m'avez envoyée, et je finis par lui dire que nous avons accompli un devoir sacré envers Mr de Chateaubriand, et que nous n'avons commis aucune injustice. Je le prie de croire, de cette injustice, qu'il n'y a eu aucune intention de le désobliger personnellement de notre part, que nous sommes au contraire favorablement disposés pour lui, ayant eu le plaisir de le voir long temps auprès de mon oncle ; que nous n'avons fait qu'obéir à une nécessité qu'il nous a faite. Je lui observe que tout cela eût été évité, si l'on eût fait cas de l'avertissement que nous donnions en refusant ce visa, et qu'on n'eût pas, nonobstant notre refus, joint au 12e volume des mémoires un écrit qui ne devait pas y être inséré.

Je voudrais espérer, Monsieur, que vous trouverez tout cela satisfaisant. Je vous le répète, sur un simple désir de votre part, j'en référerai à Messieurs les exécuteurs testamentaires. Vous êtes convaincu, j'en ai la confiance, de tout mon désir de vous contenter, ainsi que de la sincérité de mes sentiments les plus distingués.

Votre dévoué serviteur

Cte de Chateaubriand

P. S. Me permettez-vous, Monsieur, de vous dire encore une conversation que j'ai eue hier avec un de mes parents arrivant de Paris ? Sur ma question, prudemment posée, de son opinion sur l'unanimité des exécuteurs testamentaires pour désirer la rédaction de la note, il m'a paru très étonné de cette question, et n'a pas mis cette unanimité en doute. Sur ma demande, pensez-vous que nous devions répondre aux deux articles de Mr Daniélo et de Mr Victor Renaud, il m'a répondu avec vivacité : Gardez-vous bien de le faire. Le public est pour vous. Votre note l'a contenté. On trouve les réponses de ces Messieurs peu convenables, et ne disant rien. Restez en là. Vous ne feriez que vous répéter, et vous fatigueriez le public, qui n'aime pas qu'on l'entretienne long temps d'une même affaire. Cette réponse d'un homme qui est ordinairement de bon conseil m'a confirmé dans l'opinion que de garder le silence est ce que nous avons de plus prudent à faire en ce moment.

Mme de Chateaubriand m'écrit à l'instant qu'elle vient de recevoir une brochure sur mon oncle que vous avez eu la bonté de m'envoyer. Je lui avais dit qu'elle la garde pour que je la trouve demain à mon arrivée à Lonné ; qu'elle l'a lue avec le plus grand intérêt, et le plus grand plaisir. Je vous en remercie donc d'avance, Monsieur, et je me fais un plaisir de la lire aussitôt après mon arrivée.