Comte Louis de Chateaubriand à Charles Lenormant, Lonné, le 11 7bre 1850
Lonné, le 11 7bre 1850.
Vous aurez facilement compris que si j'ai autant tardé à répondre à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date du 29 août, Monsieur, et qui demandait une réponse si pressée c'est que je ne l'ai pas pu. J'étais à Rennes au Conseil général. J'y ai reçu des lettres dans les premiers jours. Dans les derniers on me gardait ici, par précaution celles qui m'arrivaient, dans la crainte qu'elles ne se croisassent avec moi en chemin. Je ne suis de retour que depuis hier soir. Je n'ai trouvé qu'alors votre lettre, et je m'empresse d'y répondre, sans perdre un seul moment.
Vous avez toute raison, Monsieur, de penser que nous ne pouvons pas consentir à approuver, comme exécuteurs testamentaires de Mr de Chateaubriand, une pareille rapsodie. Mais je vais plus loin : L'ouvrage serait bon en soi, nous n'aurions pas le droit de le faire joindre aux Mémoires d'outre-tombe. Le testament de mon oncle, que je n'ai pas ici, est formel sur ce point. Les exécuteurs testamentaires de ses mémoires sont chargés (ce sont là ses paroles, que je ne puis reproduire exactes puisque je n'ai pas le texte sous les yeux) de veiller à l'impression exacte de ses mémoires, sans ôter, sans ajouter, un mot. Ainsi en joignant quoi que ce soit à cette dernière œuvre, nous manquerions à notre mission, et au respect dû à la mémoire de l'auteur.
Je vous observerai de plus, Monsieur, que le traité de mon oncle avec la Société qui a acquis ses mémoires, porte que son manuscrit contiendra la matière d'environ dix volumes. D'après ce mot environ, la Société n'avait point de plaintes légales à porter, quand bien même elle n'eût trouvé que neuf volumes. Elle en a déjà onze ; elle est donc servie avec surabondance. En conséquence ces Messieurs n'auront guère à se plaindre de ce refus que vous aurez la bonté de leur faire au nom des exécuteurs testamentaires. Ils sentiront que, même la bonté de l'ouvrage admise (et ici c'est tout le contraire) ils nous demandent une chose au dessus de nos pouvoirs.
S'ils désirent traiter à part avec Mr Daniélo, imprimer à part cet amas confus des détails les plus communs d'un intérieur de ménage, libre à eux de le faire nous n'avons pas, ce me semble, le droit de les en empêcher. Nous n'aurions que celui de réclamer contre des erreurs de narration. Or je ne verrais à examiner pour l'attaquer en cas de besoin devant les tribunaux que ce qui concerne Jacquemine de Boysrioult [?]. Ce qu'il cite, (entre des guillemets) est-il exactement tiré de quelque ouvrage ? Là serait la question. Quant à la chatte, et à la perruche Cathau, nous n'en prendrions point beaucoup d'ombrage.
Nous […] à vous dire, Monsieur, pour adoucir ce refus le plus possible auprès de ces Messieurs, mais pour le faire positivement. Il ne me reste plus à ajouter à cette longue lettre que des remercîmens nouveaux, Monsieur, pour votre obligeance dans cette affaire si délicate et si longue de l'examen des épreuves, et l'assurance que nous sentons tous les jours davantage combien votre active et lumineuse intervention ici nous est précieuse. Veuillez, avec cette assurance, recevoir celle des sentimens les plus distingués, et les plus dévoués de votre très humble et très obéissant serviteur
Cte de Chateaubriand
P. S. Je me permets ici, Monsieur, de vous parler ici au nom de tous les exécuteurs testamentaires, parce que je ne doute pas que leur manière d'envisager la chose ne soit absolument conforme à la nôtre, et que nous n'aurions pas le temps de les consulter, étant tous dans des directions diverses. Cependant si Mr Ampère est à Paris, vous l'aurez certainement vu. Quant à Mr Vertamy, je ne le crois pas à Paris : s'il y était, son adresse est rue Hautefeuille n° 13.
Pardon, Monsieur, de mon barbouillage, dont je suis honteux. Mais la poste part ici de bonne heure, et je n'ai pas voulu en le remettant au net, retarder d'un jour ma réponse. Seriez-vous assez bon pour présenter mes respectueux hommages à Madame Lenormant.